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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 396-399).


VII

Cependant l’autre colonne devait attaquer les Français de front, mais en tête de cette colonne se trouvait Koutouzov. Il savait bien que sauf le désordre il ne sortirait rien de cette bataille livrée contre sa volonté, et, autant que c’était en son pouvoir, il retenait les troupes. Il ne bougeait pas.

Koutouzov allait en silence sur son petit cheval gris, répondant négligemment aux propositions d’attaque.

— Avec vous, toujours attaquer ! Ne voyez-vous donc pas que nous ne savons pas faire des manœuvres compliquées ? dit-il à Miloradovitch qui demandait la permission de se jeter en avant.

— Ce matin vous n’avez pas su prendre Murat vivant et arriver à temps à la place, maintenant il n’y a rien à faire, répondit-il à un autre.

Quand on annonça à Koutouzov que derrière les Français où, selon les rapports des Cosaques, auparavant il n’y avait personne, se montraient maintenant deux bataillons de Polonais, il regarda de côté Ermolov (il ne lui parlait pas depuis la veille).

— Voilà, on demande d’attaquer, on propose divers projets et aussitôt qu’il faut agir, rien n’est prêt et l’ennemi prévenu prend ses mesures. Ermolov cligna des yeux et sourit un peu en écoutant ces paroles. Il comprenait que la tempête était passée et que Koutouzov se bornerait à cette allusion.

— C’est pour moi, fit tout bas Ermolov en touchant Raievsky qui se trouvait près de lui. Bientôt après Ermolov s’approcha de Koutouzov et lui dit respectueusement :

— Le temps n’est pas perdu, Votre Altesse. L’ennemi ne s’est pas enfui. Ordonnez-vous une attaque ?… Autrement la garde ne verra pas même la fumée.

Koutouzov ne répondit rien, mais quand on lui rapporta que les troupes de Murat reculaient, il ordonna l’attaque. Mais tous les cent pas il s’arrêtait pour trois quarts d’heure.

Toute la bataille se résumait à l’exploit des Cosaques d’Orlov Denissov. Les autres détachements perdirent en vain quelques centaines de soldats.

Pour cette bataille Koutouzov reçut une décoration de diamants, Benigsen reçut aussi des diamants et cent mille roubles, les autres, suivant leurs grades, reçurent aussi beaucoup de choses agréables et, après cette bataille, on fit encore de nouveaux déplacements dans l’état-major.

« Voilà, chez nous, toujours, tout se fait à l’envers ! » disaient les officiers et les généraux russes après la bataille de Taroutino, comme on dit maintenant, pour faire comprendre qu’il y a quelqu’un qui fait tout à l’envers ce que nous nous ferions autrement. Mais les gens qui parlaient ainsi, ou ne connaissaient pas ce dont ils parlaient, ou se trompaient volontairement. Chaque bataille, à Taroutino, à Borodino, à Austerlitz, ne se fait pas comme les organisateurs le supposent. C’est la condition la plus essentielle. La quantité innombrable de forces libres (car nulle part l’homme n’est plus libre que pendant la bataille où il y va pour lui de la vie et de la mort) influence la marche de la bataille et cette marche ne peut jamais être connue à l’avance : elle ne coïncide jamais avec la direction d’une seule force.

Si plusieurs forces dirigées en même temps et de divers côtés agissent sur un corps quelconque, alors la direction du mouvement de ce corps ne coïncide pas avec l’une des forces, mais est toujours la direction moyenne la plus courte, ce qu’on explique en mécanique par la diagonale du parallélogramme des forces.

Si dans les descriptions des historiens, surtout des Français, nous trouvons que, de notre côté, la guerre et la bataille furent conduites d’après un plan défini à l’avance, la seule conclusion que l’on en puisse tirer, c’est que ces descriptions ne sont pas justes.

La bataille de Taroutino n’atteignit évidemment pas le but que Toll avait en vue : introduire les troupes par ordre de disposition, et ne pouvait atteindre le but que pouvait avoir le comte Orlov : capturer Murat vivant, ou celui que pouvaient avoir Benigsen et autres : détruire tout le corps d’armée, ou le but d’un officier qui désirait participer à l’action et se distinguer, ou d’un Cosaque qui voulait s’emparer de plus de butin qu’il n’en avait, etc.

Mais si le but était ce qui fut réellement et ce qui était alors le désir de tous les Russes (l’expulsion des Français de la Russie et la destruction de leur armée), alors il est tout à fait clair que la bataille de Taroutino, précisément grâce à ces fautes, fut cette chose qui était nécessaire à ce moment de la campagne. Il est difficile et impossible d’imaginer une autre issue plus utile que celle de cette bataille : avec des dépenses minimes, avec la plus grande confusion, avec des pertes infimes, nous obtenions les plus grands résultats de toute la campagne. Du recul, nous passions à l’attaque, nous montrions la faiblesse des Français, nous donnions ce choc qu’attendait l’armée de Napoléon pour commencer à fuir.