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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 282-289).


VI

En arrivant à Moscou, après sa rencontre avec Rostov, la princesse Marie trouva là son neveu avec le précepteur et une lettre du prince André où il leur traçait leur itinéraire à Voronèje, chez la tante Malvintzeva. Les soucis du voyage, l’inquiétude au sujet de son frère, l’installation dans une nouvelle demeure, avec de nouvelles personnes, l’éducation de son neveu, tout cela étouffait dans l’âme de la princesse Marie le sentiment, semblable à la tentation, qui l’avait tourmentée pendant la maladie et après la mort de son père, surtout après sa rencontre avec Rostov. Elle était triste. Maintenant, après un mois d’une vie tranquille, elle sentait de plus en plus fortement l’impression de la perte de son père unie dans son âme à la perte de Rostov. Elle était troublée. La pensée des dangers que courait son frère, le seul être proche qui lui restât, la tourmentait sans cesse. Elle était inquiète pour l’éducation de son neveu dont elle se sentait incapable. Mais au fond de son âme il y avait la satisfaction intérieure qui venait de la conscience d’avoir étouffé en elle les rêves personnels et les espoirs liés à l’apparition de Rostov.

Le lendemain de sa soirée, la femme du gouverneur arriva chez madame Malvintzeva et, quand après avoir parlé de ses projets avec la tante (en faisant observer que si dans les circonstances actuelles on ne pouvait penser à des fiançailles officielles, on pouvait cependant réunir les deux jeunes gens et leur permettre de se mieux connaître) et reçu son approbation, la femme du gouverneur, en présence de la princesse Marie, fit l’éloge de Rostov et raconta qu’il avait rougi en entendant parler d’elle, celle-ci éprouva non pas un sentiment joyeux, mais un sentiment maladif. Son harmonie intérieure n’existait plus et de nouveaux désirs, de nouveaux doutes, de nouveaux espoirs se soulevaient en elle.

Pendant les deux jours qui s’écoulèrent entre cette nouvelle et la visite de Rostov, la princesse Marie ne cessa de penser à l’attitude qu’elle devait prendre devant lui. Tantôt elle décidait qu’elle ne se rendrait pas au salon quand il viendrait chez sa tante, que ce n’était pas convenable pour elle, en si grand deuil, de recevoir des invités ; tantôt elle pensait que ce serait grossier après ce qu’il avait fait pour elle ; tantôt il lui venait en tête que sa tante et la femme du gouverneur avaient des projets la concernant, elle et Rostov (leurs regards et leurs paroles, parfois, semblaient confirmer cette supposition) ; tantôt elle se disait qu’elle seule, par sa nature perverse, pouvait avoir de telles pensées ; elle ne pouvait oublier que dans sa situation présente, — elle n’avait pas encore quitté le crêpe — des fiançailles seraient une offense pour elle et pour la mémoire de son père. La princesse Marie, ayant enfin décidé qu’elle se présenterait devant lui, tâcha de s’imaginer ce qu’il lui dirait et ce qu’elle répondrait. Et ces paroles lui semblaient tantôt froides et banales, tantôt trop importantes.

Dans l’entrevue avec lui, elle craignait surtout la gêne qui, lui semblait-il, devait la saisir aussitôt qu’elle le verrait.

Mais quand le dimanche, après la messe, le domestique annonça, au salon, l’arrivée du comte Rostov, la princesse ne montra pas de gêne, seule une légère rougeur parut sur ses joues et ses yeux s’éclairèrent d’une lueur nouvelle, rayonnante.

— Vous l’avez vu, tante ? dit la princesse Marie d’une voix calme, ne sachant elle-même comment elle pouvait être si calme et si naturelle.

Quand Rostov entra, la princesse baissa pour un moment la tête, afin de donner au visiteur le temps de saluer sa tante ; elle la releva quand Nicolas s’adressa à elle et, avec des yeux brillants, elle rencontra son regard. D’un mouvement plein de dignité et de grâce, avec un sourire joyeux, elle se leva, tendit sa main fine et douce et parla d’une voix dans laquelle pour la première fois sonnait une note féminine. Mademoiselle Bourienne qui se trouvait au salon regardait avec étonnement la princesse Marie. La coquette la plus habile n’aurait pas mieux manœuvré en rencontrant un homme à qui il fallait plaire.

« Ou c’est le noir qui lui va si bien, ou en effet elle a embelli et je ne l’ai pas remarqué… mais ce tact, cette grâce !… » pensait mademoiselle Bourienne.

Si la princesse Marie avait pu réfléchir en ce moment, elle eut été encore plus étonnée que mademoiselle Bourienne du changement qui s’était opéré en elle. Depuis qu’elle avait remarqué ce visage charmant, aimé, une force nouvelle de vie s’emparait d’elle et la faisait parler et agir malgré sa volonté. Son visage, depuis que Rostov était entré, s’était transformé soudain. De même que les verres peints d’une lanterne, dès qu’on l’allume, laissent voir tout à coup, d’une manière inattendue et frappante, le travail artistique qui auparavant semblait grossier et dénué de sens, de même se transformait tout à coup le visage de la princesse Marie. Pour la première fois s’extériorisait tout ce travail pur, spirituel dont elle avait vécu jusqu’ici. Tout son travail intérieur, toutes ses souffrances, ses aspirations vers le bien, la soumission, l’amour, le sacrifice, tout cela brillait maintenant dans ses yeux rayonnants, dans le sourire fin, dans chaque trait de son doux visage.

Rostov aperçut tout cela aussi clairement que s’il eût connu toute sa vie. Il sentit que l’être qui était devant lui était tout autre, meilleur que tous ceux qu’il avait rencontrés jusqu’ici, et, principalement, meilleur que lui-même.

La conversation était simple et insignifiante. Ils causaient de la guerre, en exagérant malgré eux, comme tous le faisaient, leur douleur à cause de cet événement. Ils parlèrent de leur dernière rencontre, mais alors Nicolas essaya de changer le sujet de la conversation. Ils parlèrent de la bonne femme du gouverneur et de leurs parents.

La princesse Marie ne disait rien de son frère, elle changeait de conversation dès que sa tante mentionnait André. On voyait qu’elle pouvait s’entretenir des malheurs de la Russie en feignant d’en être profondément touchée, mais que son frère était un sujet trop près de son cœur et qu’elle ne voulait ni ne pouvait parler de lui superficiellement. Nicolas le remarqua, comme il remarquait avec une sagacité inaccoutumée pour lui toutes les nuances du caractère de la princesse Marie qui ne faisaient que le confirmer dans sa conviction d’être en présence d’un être tout à fait particulier, extraordinaire.

Nicolas, de même que la princesse Marie, rougissait et devenait confus quand on lui parlait de la princesse Marie et même quand il pensait à elle, mais en sa présence, il se sentait tout à fait libre ; il ne disait pas du tout ce qu’il avait préparé, mais ce qui lui venait en tête, et c’était toujours à propos.

Pendant la courte visite de Nicolas, comme dans toutes les familles où il y a des enfants, quand la conversation tombait, il avait recours au fils du prince André : il le caressait et lui demandait s’il voudrait être hussard. Il prit l’enfant dans ses bras et se mit à l’amuser en regardant la princesse Marie. Son regard attendri, heureux et timide suivait l’enfant aimé dans les bras de l’homme aimé. Nicolas remarqua ce regard ; comme s’il en sentait l’importance il rougit de plaisir et se mit à embrasser gaiement l’enfant.

La princesse Marie ne sortait pas à cause de son deuil et Nicolas ne jugea pas convenable de les fréquenter. Mais la femme du gouverneur continuait de mûrir son projet : elle transmettait à Nicolas les choses flatteuses que disait de lui la princesse Marie et vice versa. Elle insistait pour que Nicolas eût une explication avec la princesse Marie. ? À cet effet, elle arrangea une entrevue entre les jeunes gens, chez l’archevêque, après la messe.

Rostov avait dit à la femme du gouverneur qu’il n’aurait aucune explication avec la princesse Marie, néanmoins il promit de venir. Comme à Tilsitt, où Rostov ne se permit pas de se demander si tout ce que les autres trouvaient bon l’était réellement, maintenant, après une lutte courte mais franche entre la tentation d’arranger sa vie selon sa raison et la soumission docile aux circonstances, il choisit le dernier parti et s’abandonna à ce qui l’entraînait (il le sentait) irrésistiblement. Il savait qu’après la promesse faite à Sonia, avoir une explication avec la princesse Marie serait ce qu’il appelait une lâcheté, et il savait qu’il ne commettrait jamais une lâcheté, mais il savait aussi (non seulement il le savait, mais au fond de son âme il le sentait) qu’en s’abandonnant maintenant au pouvoir des circonstances et des personnes qui le guidaient, non seulement il ne faisait rien de mal, mais quelque chose de très important, plus important que n’importe quel acte accompli par lui jusqu’à ce jour.

Après son entrevue avec la princesse Marie, bien que sa vie extérieure restât la même, tous ses plaisirs d’autrefois perdirent leur charme pour lui. Il pensait souvent à la princesse Marie mais jamais comme il pensait à toutes les demoiselles, sans exception, qu’il rencontrait auparavant dans le monde ; de même il ne pensait pas souvent à Sonia et c’était sans enthousiasme. Comme tous les jeunes gens honnêtes il pensait à chaque jeune fille comme à sa future épouse ; dans son imagination il leur appliquait toutes les conditions de la vie conjugale : la robe de chambre blanche, la femme devant le samovar, la voiture de sa femme, des enfants, maman et papa, ses rapports avec elle, etc., et cette représentation de l’avenir lui faisait plaisir. Mais quand il pensait à la princesse Marie avec qui on voulait le marier, il ne pouvait rien se représenter de la future vie conjugale, et s’il l’essayait, tout était déformé et faux.