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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 276-281).


V

Nicolas, avec un sourire qui ne quittait pas son visage, un peu penché sur sa chaise, était assis très près de la blonde et lui débitait des compliments mythologiques.

En changeant souvent ses jambes de place, en répandant autour de lui l’odeur de parfumerie, en admirant et sa danseuse et lui-même et la forme de ses jambes, Nicolas disait à la blonde qu’ici, à Voronèje, il voulait enlever une dame.

— Laquelle ?

— Charmante, divine… Les yeux bleus (Nicolas regardait sa voisine), la bouche de corail, la blancheur… — il regardait les épaules — la taille — C’est Diane.

Le mari s’approcha d’eux et, l’air sombre, demanda à la femme ce qu’ils disaient.

— Ah ! Nikita Ivanitch ! fit Nicolas en se levant poliment. Et comme s’il désirait que Nikita Ivanitch prit part à ses plaisirs, il lui confia son désir d’enlever une blonde.

Le mari eut un sourire contraint, la femme sourit joyeusement. La brave femme du gouverneur, l’air peu approbateur, s’approcha d’eux.

— Nicolas, Anna Ignatievna veut te voir, dit-elle en prononçant d’un tel ton « Anna Ignatievna » que Rostov comprit que cette Anna Ignatievna était une dame très importante. Allons, Nicolas. Tu me permets de t’appeler ainsi ?

— Ah oui, ma tante. Qu’est-ce ?

— Anna Ignatievna Malvintzeva a entendu parler de toi par sa nièce, comment tu l’as sauvée… Tu devines ?

— Oh ! j’en ai sauvé beaucoup ! dit Nicolas.

— Sa nièce, la princesse Bolkonskï ! Elle est ici à Voronèje avec sa tante. Oh ! oh ! comme tu rougis ! Quoi ? Y a-t-il quelque chose ?

— Je n’y ai même pas pensé, ma tante ?

— Bon, bon. Oh ! comme tu es !…

La femme du gouverneur le présenta à une vieille dame de haute taille et très forte, en toque bleue, qui venait de terminer sa partie de cartes avec les personnes les plus importantes de la ville. C’était madame Malvintzeva, une riche veuve, sans enfants, tante maternelle de la princesse Marie, qui vivait toujours à Voronèje. Quand Rostov s’approcha d’elle, elle était debout et payait sa perte aux cartes. Elle cligna les yeux sévèrement, le regarda avec importance, et continua de faire des reproches au général qui avait gagné.

— Très heureuse, mon cher, dit-elle ensuite à Rostov, en lui tendant la main. Je vous invite chez moi, s’il vous plaît.

Après avoir parlé de la princesse Marie et de son feu père que visiblement madame Malvintzeva n’aimait pas, et avoir entendu tout ce que Nicolas savait du prince André, qui, lui aussi, ne paraissait pas jouir de ses faveurs, la vieille dame importante lui donna congé en lui réitérant l’invitation de la venir voir. Nicolas promit et rougit de nouveau en prenant congé de madame Malvintzeva. Quand on parlait de la princesse Marie, Rostov éprouvait un sentiment de gêne et même de crainte, qu’il ne pouvait lui-même comprendre.

Quand Rostov s’éloigna de madame Malvintzeva, il voulut retourner aux danses, mais la petite femme du gouverneur posa sur sa manche sa main potelée et lui dit qu’elle avait besoin de causer avec lui. Elle l’emmena dans le divan d’où sortirent tous ceux qui s’y trouvaient, afin de ne pas gêner la femme du gouverneur.

— Sais-tu, mon cher, commença la femme du gouverneur, avec une expression sévère sur son bon visage, sais-tu que c’est en effet un parti. Veux-tu que je fasse la demande pour toi ?

— De qui parlez-vous ? ma tante, demanda Nicolas.

— Que je demande pour toi la princesse ? Catherine Pétrovna dit que Lili serait mieux ; pour moi, je préfère la princesse. Veux-tu ? Je suis sûre que ta mère m’en remercierait. Quelle jeune fille ! Vraiment c’est un charme, elle n’est pas si laide.

— Pas du tout, repartit Nicolas, semblant offensé de cette observation. Mais, ma tante, je suis un soldat : je ne m’impose nulle part et ne me refuse rien, dit Rostov, sans avoir réfléchi à ce qu’il disait.

— Alors, souviens-toi. Ce n’est pas une plaisanterie.

— Quelle plaisanterie !

— Oui, oui, dit la femme du gouverneur, paraissant se raviser. Et voilà, mon cher, entre autres choses, vous êtes trop assidu auprès de l’autre, la blonde. Le mari est vraiment trop à plaindre.

— Mais non ! Nous sommes des amis, dit naïvement Nicolas.

Il ne lui venait pas en tête qu’un si gai passe-temps pût déplaire à quelqu’un.

« Quelle bêtise ai-je dite pourtant à la femme du gouverneur ! — se rappelait Nicolas, après le souper. — Elle commence sérieusement à me chercher une femme ! Et Sonia !… »

En prenant congé de la femme du gouverneur, quand celle-ci, en souriant, lui dit de nouveau : « Eh bien, souviens-toi donc », il la prit à l’écart :

— Mais voilà… à dire vrai, ma tante…

— Quoi ! quoi, mon ami ? Allons, asseyons-nous ici.

Nicolas sentit tout à coup le désir et la nécessité de raconter ses pensées les plus intimes (qu’il n’aurait racontées ni à sa mère, ni à sa sœur, ni à un ami), à cette femme, presque une étrangère.

Plus tard, quand il se rappelait cet élan de franchise inexplicable, provoqué par rien, et qui eut pour lui des conséquences fort importantes, Nicolas s’imaginait (et cela semble toujours ainsi aux hommes) que c’était par hasard, et cependant cet élan de franchise, joint à tous les autres petits événements, devait avoir pour lui et pour sa famille d’énormes conséquences.

— Voici, ma tante. Maman veut depuis longtemps me marier à une femme riche. Mais la pensée seule de me marier pour l’argent m’écœure.

— Oh ! je comprends cela, dit la femme du gouverneur.

— Mais la princesse Bolkonskï, c’est une autre affaire. Premièrement, je vous dirai la vérité : elle me plaît beaucoup, j’ai beaucoup de sympathie pour elle, et, depuis que je l’ai rencontrée en une telle situation, si étrangement, il m’est souvent venu en tête que c’est la destinée. Surtout, songez : maman pensait à elle depuis longtemps, mais jusqu’alors je n’avais pas eu l’occasion de la rencontrer. Ça arrivait toujours ainsi : nous ne nous rencontrions pas. Et pendant que ma sœur Natacha était fiancée à son frère, je ne pouvais penser à l’épouser. Il a fallu que je la rencontrasse juste quand le mariage de Natacha était rompu et après tout cela… Oui, je ne l’ai dit à personne et ne le dirai pas… C’est à vous seule.

La femme du gouverneur lui serra la main avec reconnaissance.

— Vous connaissez Sophie, ma cousine ? Je l’aime, j’ai promis de l’épouser et je l’épouserai… Aussi vous voyez qu’on ne peut même parler de cela, dit Nicolas en rougissant.

— Mon cher, mon cher, comme tu raisonnes ! Mais Sonia n’a rien, et tu dis toi-même que les affaires de ton père sont très mauvaises. Et ta mère ? Cela la tuera. Ensuite, si Sonia a du cœur, que n’éprouvera-t-elle pas ? La mère au désespoir, les affaires dérangées… Non, mon cher, toi et Sonia vous devez comprendre.

Nicolas se tut. Il lui était agréable d’entendre cette conclusion. Après un court silence il dit en soupirant :

— Cependant, ma tante, cela ne peut se faire. Il reste à savoir si la princesse me voudrait ; et puis elle est en deuil. Peut-on penser à cela ?

— Mais penses-tu que je te marierai séance tenante ? Il y a manière et manière, dit la femme du gouverneur.

— Quelle bonne marieuse vous êtes, ma tante… dit Nicolas en baisant sa main potelée.