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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 261-266).


III

Neuf jours après l’abandon de Moscou, l’envoyé de Koutouzov arrivait à Pétersbourg avec la nouvelle officielle de l’abandon de Moscou. Cet envoyé était un Français, Michaud, qui ne savait pas le russe, mais, quoique étranger, Russe de cœur et d’âme, comme il le disait lui-même.

L’empereur reçut aussitôt l’envoyé dans son cabinet de travail, au palais de l’île Kamménï. Michaud, qui n’avait jamais vu Moscou avant la campagne et qui ne savait pas le russe, néanmoins se sentit ému quand il parut devant notre très gracieux souverain (comme il l’écrivit) avec la nouvelle de l’incendie de Moscou, dont les flammes éclairaient sa route.

Bien que la source du chagrin de M. Michaud dût être autre que celle d’où coulait la douleur des Russes, Michaud avait un visage si triste, quand il fut introduit dans le cabinet de l’empereur, que celui-ci lui demanda aussitôt :

M’apportez-vous de tristes nouvelles, colonel ?

Bien tristes, sire… l’abandon de Moscou, répondit Michaud en baissant les yeux et soupirant.

Aurait-on livré mon ancienne capitale sans se battre ? prononça rapidement l’empereur, en rougissant tout à coup.

Michaud exprima respectueusement ce qu’on lui avait ordonné de transmettre de la part de Koutouzov, à savoir qu’on ne pouvait pas se battre sous Moscou et qu’il ne restait que le choix de perdre l’armée et Moscou, ou Moscou seule. Le feld-maréchal avait choisi ce dernier parti.

L’empereur écoutait en silence, sans regarder Michaud.

L’ennemi est-il entré en ville ? demanda-t-il.

Oui, sire, et elle est en cendres à l’heure qu’il est, je l’ai laissée toute en flammes, répondit résolument Michaud.

Mais, en regardant l’empereur, il s’effraya de ce qu’il avait fait. L’empereur commençait à respirer lourdement et fréquemment, sa lèvre inférieure tremblait et ses beaux yeux bleus devenaient humides.

Mais ce ne dura qu’un instant.

Tout à coup, l’empereur fronça les sourcils, comme s’il se blâmait lui-même de sa faiblesse, et, relevant la tête, il s’adressa à Michaud d’une voix ferme :

Je vois, colonel, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige de grands sacrifices de nous… Je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés ; Mais dites-moi, Michaud, comment avez-vous laissé l’armée, en voyant ainsi, sans coup férir, abandonner son ancienne capitale ? N’avez-vous pas aperçu de découragement ?…

Devant le calme de son très gracieux souverain, Michaud se calma aussi, mais il n’avait pas eu le temps de préparer de réponse à la question droite et capitale de l’empereur qui exigeait aussi une réponse franche.

Sire, me permettez-vous de vous parler franchement, en loyal militaire ? dit-il pour gagner du temps.

Colonel, je l’exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir absolument ce qu’il en est.

Sire ! dit Michaud, avec, sur les lèvres, un sourire fin, à peine visible, ayant réussi à préparer sa réponse sous la forme d’un léger et respectueux jeu de mots. Sire ! J’ai laissé toute l’armée depuis les chefs jusqu’au dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable, effrayante

Comment ça ? l’interrompit l’empereur. Mes Russes se laisseront-ils abattre par le malheur… Jamais…

C’est ce moment qu’attendait Michaud pour introduire son jeu de mots. Il prononça d’un ton respectueux :

Sire, ils craignent seulement que Votre Majesté, par bonté de cœur, ne se laisse persuader de faire la paix. Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice de leur vie, combien ils lui sont dévoués…

Ah ! vous me tranquillisez, colonel, dit l’empereur d’un ton calme et les yeux brillant tendrement, en tapant sur l’épaule de Michaud.

L’empereur baissa la tête et resta silencieux pendant quelques minutes.

Eh bien, retournez à l’armée, dit-il à Michaud, avec un geste tendre et majestueux en se dressant de toute sa hauteur ; et dites à nos braves, dites à tous mes bons sujets partout où vous passerez, que, quand je n’aurai plus aucun soldat, je me mettrai moi-même à la tête de ma chère noblesse, de mes bons paysans et j’userai ainsi jusqu’à la dernière ressource de mon empire. Il m’en offre encore plus que mes ennemis ne pensent.

L’empereur s’animait de plus en plus, et soulevant ses beaux yeux vers le ciel :

Mais si jamais il fut écrit dans les décrets de la divine Providence que ma dynastie dut cesser de régner sur le trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui sont en mon pouvoir, je me laisserai croître la barbe jusqu’ici — il porta la main à mi-hauteur de la poitrine — et j’irai manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans plutôt que de signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais apprécier les sacrifices !

Après avoir prononcé ces paroles d’une voix émue, l’empereur se détourna comme s’il voulait cacher de Michaud les larmes qui montaient à ses yeux, et il alla au fond de son cabinet de travail. Il y resta quelques instants, puis à grands pas revint vers Michaud et, d’un geste énergique, lui serra la main. Le doux et bon visage de l’empereur était rouge, ses yeux brillaient de résolution et de colère

Colonel Michaud, n’oubliez pas ce que je vous dis ici ; peut-être qu’un jour nous nous le rappellerons avec plaisir, dit l’empereur en portant la main à sa poitrine. Napoléon ou moi, nous ne pouvons plus régner ensemble. J’ai appris à le connaître, il ne me trompera plus…

Et fronçant les sourcils il se tut.

En entendant ces paroles, en voyant l’expression de résolution ferme dans les yeux de l’empereur, Michaud, quoique étranger, mais Russe de cœur et d’âme, se sentit en ce moment solennel enthousiasmé par tout ce qu’il venait d’entendre (comme il le dit ensuite) et dans les termes suivants il exprima ses propres sentiments et ceux du peuple russe dont il se croyait le délégué :

Sire, Votre Majesté signe dans ce moment la gloire de la nation et le salut de l’Europe.

D’un signe de tête, l’empereur congédia Michaud.