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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 256-260).


II

Le pressentiment d’Anna Pavlovna se réalisait en effet. Le lendemain, pendant le service d’action de grâces à la cour, en l’honneur de l’anniversaire de l’empereur, le prince Volkonskï était prévenu à l’église et recevait un pli venant du prince Koutouzov. C’était le rapport écrit par Koutouzov du village Tatarinovo, le jour de la bataille. Koutouzov écrivait que les Russes n’avaient pas cédé un pouce de terrain, que les pertes des Français étaient supérieures aux nôtres et qu’il faisait ce rapport à la hâte, au champ de bataille, sans connaître encore les dernières nouvelles. Alors, c’était la victoire. Et aussitôt, sans sortir de l’église, on remercia le Créateur pour son aide et pour la victoire.

Le pressentiment d’Anna Pavlovna était réalisé et toute la matinée, dans la ville, régnait une impression joyeuse de fête. Tous regardaient la victoire comme un fait accompli et parlaient déjà de la captivité de Napoléon lui-même, de son détrônement, de l’élection d’un nouveau chef des Français.

Loin de l’action et parmi les conditions de la vie de la cour, il était difficile que les événements se présentassent dans toute leur simplicité et dans toute leur force. Involontairement, les conversations générales se concentraient autour d’un cas particulier quelconque. Ainsi, maintenant, le plaisir principal des courtisans était autant dans ce fait que nous avions vaincu, que dans cette circonstance de l’arrivée de la nouvelle précisément le jour anniversaire de l’empereur. C’était comme une surprise bien réussie. Dans le rapport de Koutouzov on parlait bien aussi des pertes russes : Toutchkov, Bagration, Koutaïssov étaient tués. Le côté triste de l’événement, ici, dans le monde pétersbourgeois, s’arrêtait involontairement à la mort seule de Koutaïssov. Tout le monde le connaissait, l’empereur l’aimait, il était jeune et intéressant.

Ce jour-là, tous disaient en se rencontrant :

— Comme c’est étonnant ! Juste pendant le service d’actions de grâces. Et quelle perte !… Koutaïssov ! Ah ! quel dommage !

— Que vous disais-je de Koutouzov, disait maintenant le prince Vassili avec l’orgueil du prophète. J’ai toujours dit que lui seul était capable de vaincre Napoléon.

Mais le lendemain il n’y avait pas de nouvelles de l’armée et la voix générale devint inquiète. Les courtisans souffraient de l’incertitude dans laquelle se trouvait l’empereur.

— Dans quelle situation est l’empereur !… disaient les courtisans, et déjà ils n’exultaient plus comme la veille, mais blâmaient Koutouzov, responsable de l’anxiété de l’empereur.

Ce jour-là, le prince Vassili ne se glorifiait déjà plus de son protégé Koutouzov, mais gardait le silence quand on commençait à parler du commandant en chef. De plus, le soir de ce jour, tout sembla concourir à jeter les habitants de Pétersbourg dans le trouble et l’inquiétude. Une autre terrible nouvelle se répandait : La comtesse Hélène Bezoukhov était morte foudroyée par ce terrible mal dont le nom était si agréable à prononcer. Officiellement, dans les hautes sphères, on disait que la comtesse Bezoukhov était morte d’un accès aigu d’angine pectorale, mais dans les cercles intimes, on racontait par le menu comment le médecin intime de la reine d’Espagne avait fait prendre à Hélène de petites doses d’un remède quelconque, pour produire une certaine action, mais que celle-ci, tourmentée par les soupçons du vieux comte et par l’absence de réponse de son mari, à qui elle avait écrit (ce malheureux débauché, Pierre), avait avalé d’un coup une énorme dose de la mixture et était morte dans d’atroces souffrances avant qu’on eût pu lui venir en aide. On racontait que le prince Vassili et le vieux comte avaient voulu s’en prendre à l’Italien, mais que celui-ci avait montré de tels billets doux de la malheureuse défunte qu’ils le laissèrent partir de suite. La conversation générale tournait sur les trois événements tristes : l’incertitude de l’empereur, la perte de Koutaïssov et la mort d’Hélène.

Le troisième jour après le rapport de Koutouzov, un seigneur terrien de Moscou arriva à Pétersbourg, et dans toute la ville se répandit la nouvelle que Moscou était abandonnée aux Français. C’était affreux ! Quelle était la situation de l’empereur ! Koutouzov était un traître ; et le prince Vassili, pendant les visites de condoléances qu’on lui faisait à cause de la mort de sa fille, disait de Koutouzov, qu’il avait tant glorifié auparavant (dans la douleur il lui était permis d’oublier ce qu’il avait dit auparavant), qu’on ne pouvait attendre autre chose d’un vieil aveugle débauché.

— Je m’étonne seulement qu’on ait pu confier le sort de la Russie à un tel homme, disait-il.

Tant que cette nouvelle n’était pas officielle on pouvait en douter, mais le lendemain arrivait de la part du comte Rostoptchine le rapport suivant :

« L’aide de camp du prince Koutouzov m’a apporté un message dans lequel il exige de moi les officiers de police pour accompagner l’armée sur la route de Riazan. Il dit qu’avec regrets il abandonne Moscou. Sire ! l’acte de Koutouzov décide du sort de la capitale et de votre empire ! La Russie tressaille en apprenant l’abandon de la ville où est concentrée la grandeur de la Russie, où reposent les cendres de vos aïeux ! Je suivrai l’armée. J’ai emporté tout. Il ne me reste qu’à pleurer sur le sort de ma patrie ! »

À ce rapport, l’empereur envoya par Volkonskï, au prince Koutouzov, le rescrit suivant :

« Prince Mikhaïl Ilarionovitch ! Depuis le 29 août, je n’ai de vous aucun rapport. Cependant, à la date du 1er septembre, j’ai reçu par la voie de Iaroslav, de la part du général gouverneur de Moscou, la triste nouvelle que vous avez décidé avec l’armée d’abandonner Moscou ! Vous pouvez vous imaginer l’effet qu’a produit sur moi cette nouvelle, et votre silence augmente encore mon étonnement. J’envoie avec ce pli le général aide de camp, prince Volkonskï, afin d’apprendre de vous la situation de l’armée et les causes qui vous ont poussé à une si triste décision. »