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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 65-71).


XII

Jusqu’au 1er septembre, c’est-à-dire jusqu’à la veille de l’entrée de l’ennemi à Moscou, les Rostov restèrent en ville.

Depuis que Pétia, entré dans le régiment des cosaques du prince Obolensky, était parti à Biélaïa-Tzerkov où se formait ce régiment, la comtesse était en proie à la crainte. L’idée que ses deux fils se trouvaient à la guerre, que tous les deux n’étaient plus sous son aile, qu’aujourd’hui ou demain l’un ou l’autre ou tous les deux pouvaient être tués comme les trois fils d’une de ses amies, lui venait en tête pour la première fois, cet été, avec une clarté cruelle. Elle essayait de faire revenir Nicolas ; elle voulait partir elle-même retrouver Pétia, l’emmener quelque part à Pétersbourg, mais l’une et l’autre chose étaient impossibles. Pétia ne pouvait s’éloigner du champ de l’action qu’avec son régiment ou en permutant. Nicolas se trouvait quelque part dans l’armée, et, depuis sa dernière lettre où il racontait sa rencontre avec la princesse Marie, on était sans nouvelles de lui. La comtesse ne dormait plus guère et quand elle s’endormait, elle voyait en rêve ses fils tués.

Après beaucoup de projets, de pourparlers, le comte trouva enfin le moyen de calmer la comtesse. Il fit passer Pétia du régiment d’Obolensky dans celui de Bezoukhov qui se formait près de Moscou. Pétia restait au service mais, avec ce changement, la comtesse avait la consolation d’avoir au moins un de ses fils non loin d’elle, et elle espérait s’arranger de façon à ne plus laisser son Pétia et à toujours le faire inscrire en de tels endroits qu’il ne pourrait prendre part à une bataille. Quand Nicolas seul était en danger, la comtesse croyait (et elle se le reprochait) aimer son aîné plus que ses autres enfants, mais quand le cadet, le polisson qui apprenait mal, cassait tout dans la maison, ennuyait tout le monde, quand Pétia, ce Pétia au nez court, aux yeux noirs, rouge, frais, les joues à peine duvetées, fut parti là-bas, chez des hommes robustes, terribles, cruels, qui là-bas combattaient quelque chose et y trouvaient du plaisir, alors il lui sembla qu’elle le préférait à ses autres enfants. Plus s’approchait le moment où Pétia devait revenir à Moscou, plus l’inquiétude de la comtesse augmentait. Elle pensait déjà qu’elle n’atteindrait jamais ce bonheur. La présence, non seulement de Sonia mais de sa préférée Natacha, même de son mari, l’agaçait : « Comme ils m’importunent ! Je n’ai besoin de personne sauf Pétia ! » pensait-elle.

Dans les derniers jours d’août, les Rostov reçurent une seconde lettre de Nicolas. Il écrivait de la province de Voronèje où il avait été envoyé pour acheter des chevaux. Cette lettre ne calma pas la comtesse. Sachant un de ses fils hors de danger, elle commença à s’inquiéter davantage pour Pétia.

Depuis le 20 août, presque toutes les connaissances des Rostov étaient parties de Moscou, mais on avait beau prier la comtesse de partir plus vite, elle ne voulait en entendre parler avant d’avoir retrouvé son trésor, son Pétia adoré.

Le 28 août, Pétia arriva. La tendresse passionnée et maladive avec laquelle sa mère le rencontra ne plut pas à l’officier de seize ans. Bien que sa mère cachât de lui ses manœuvres pour ne pas le laisser s’échapper de son aile, Pétia comprit ses plans, et, craignant d’instinct de s’attendrir, de s’efféminer près de sa mère, il se montrait froid avec elle, l’évitait ; pendant son séjour à Moscou, il resta exclusivement dans la société de Natacha qu’il avait toujours aimée d’une tendresse particulière, presque en amoureux.

Avec l’insouciance habituelle du comte, le 28 août, rien n’était prêt pour le départ et les chariots qu’on attendait des domaines de Riazan et de Moscou pour emporter tous les meubles arrivèrent seulement le 30.

Du 28 au 30 août, tout Moscou était en mouvement et en préparatifs. Chaque jour, par la porte Dorogomilov on amenait à Moscou des milliers de blessés de la bataille de Borodino, et des milliers de chariots, chargés d’habitants et de meubles, sortaient par d’autres portes. Malgré les affiches de Rostoptchine ou indépendamment d’elles, ou à cause d’elles, les nouvelles les plus contradictoires et les plus étranges couraient la ville. Les uns disaient qu’on n’avait ordonné à personne de partir ; d’autres, au contraire, qu’on avait retiré toutes les icones des églises et qu’on renvoyait tout le monde par force. Les uns disaient qu’il y avait eu après la bataille de Borodino encore une autre bataille dans laquelle les Français étaient écrasés ; les autres disaient au contraire que toute l’armée russe était anéantie.

D’autres disaient que la milice de Moscou irait, avec le clergé en avant, aux Trois Montagnes. D’autres racontaient, en cachette, qu’on n’avait pas ordonné au Métropolite Augustin de partir, que les traîtres étaient arrêtés, que les paysans se révoltaient et dévalisaient les partants… etc., etc. Mais ce n’était que des racontars.

En réalité ceux qui partaient et ceux qui restaient (bien que n’eût pas encore été tenu le conseil de Fili où il était décidé d’abandonner Moscou), sentaient, sans l’exprimer, que Moscou serait absolument rendue et qu’il fallait le plus vite possible partir et sauver son bien.

On sentait que tout devait soudain se déchaîner et changer de fond en comble, mais jusqu’au 1er septembre, rien n’était encore changé.

Comme un criminel amené au lieu du supplice, sait qu’il doit périr bientôt mais regarde sans cesse autour de lui et arrange son chapeau mal mis, de même Moscou continuait involontairement sa vie habituelle, bien que se sachant près de sa perte dès que seraient rompus tous ces rapports conditionnels de la vie auxquels on est accoutumé de se soumettre.

Pendant ces trois jours qui précédèrent l’occupation de Moscou, toute la famille Rostov était plongée en divers préparatifs. Le chef de la famille, le comte Ilia Andréiévitch, courait sans cesse dans la ville, récoltant de tous côtés des bruits qui circulaient, et dans la maison où il donnait des ordres superficiels et hâtifs pour les préparatifs du départ.

La comtesse qui surveillait l’emballage des objets était mécontente de tout et cherchait Pétia qui toujours la fuyait, et elle jalousait Natacha avec qui il passait son temps. Sonia seule s’occupait du côté pratique de l’emballage. Mais Sonia, tous ces derniers temps, était particulièrement triste et silencieuse. La lettre de Nicolas, dans laquelle il parlait de la princesse Marie, avait provoqué en sa présence des réflexions joyeuses de la comtesse qui, dans cette rencontre de la princesse Marie avec Nicolas, voyait la main de Dieu.

— Je ne me suis jamais réjouie, disait-elle, quand Bolkonskï était fiancé à Natacha, mais j’ai toujours désiré et j’ai le pressentiment que Nicolas épousera la princesse. Et ce serait bien !

Sonia sentait que c’était la vérité, que le seul moyen de réparer les affaires des Rostov était un riche mariage et que la princesse était un beau parti. Mais cela lui était très pénible.

Malgré sa douleur ou peut-être à cause de sa douleur, elle avait pris sur elle tous les soins difficiles de l’emballage, et toute la journée elle était occupée. Le comte et la comtesse s’adressaient à elle quand ils voulaient ordonner quelque chose. Pétia et Natacha, au contraire, non seulement n’aidaient pas mais plutôt ennuyaient et dérangeaient tout le monde et emplissaient la maison de leurs cris, de leurs rires, de leur vacarme. Ils riaient et se réjouissaient non parce qu’ils avaient une raison quelconque, mais ils étaient gais et joyeux, et c’est pourquoi tout ce qui arrivait était pour eux un prétexte à la joie et au rire. Pétia se sentait gai parce que, parti de la maison enfant, il y revenait (tous le disaient) comme un brave. Il se sentait gai parce qu’il était à la maison, parce que de Bielaïa-Tzerkov où il n’y avait pas l’espoir d’aller au feu, il était à Moscou où bientôt on se battrait. Et surtout il était gai parce que Natacha, dont il suivait toujours l’humeur, était gaie. Et Natacha était gaie parce que depuis trop longtemps elle avait été triste et que maintenant rien ne lui rappelait la cause de sa tristesse : elle se sentait bien. Elle était encore gaie parce qu’il y avait quelqu’un qui l’admirait (l’admiration était son élément nécessaire, et Pétia l’admirait). Et principalement ils étaient gais parce que la guerre se rapprochait de Moscou, parce qu’on allait se battre aux remparts, parce qu’on distribuait des armes, parce que tous couraient, partaient quelque part, parce que, en général, il se passait quelque chose d’extraordinaire et que c’est toujours amusant surtout quand on est jeune.