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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 37-43).


VII

Hélène comprenait que l’affaire était très simple et très facile au point de vue spirituel et que ses guides créaient des obstacles, seulement parce qu’ils ne savaient pas comment les autorités laïques envisageraient cette affaire.

Cela compris, Hélène décida qu’il fallait y préparer la société. Elle provoqua la jalousie du vieux grand seigneur et lui dit la même chose qu’au premier solliciteur : c’est-à-dire qu’elle posa la question de telle façon que le seul moyen d’obtenir quelque droit sur elle, c’était de l’épouser.

Le vieux personnage important, au premier moment, était aussi étonné de cette proposition de mariage que l’avait été le jeune soupirant, vu qu’elle avait un mari vivant, mais Hélène l’assurant inébranlablement qu’il était aussi facile de l’épouser que d’épouser une jeune fille, il en fut aussi influencé. Si l’on avait remarqué le moindre signe d’hésitation, de honte ou de cachotterie en Hélène, son affaire eût été irrémédiablement perdue, mais non seulement il n’y avait trace de cachotterie ni de honte, au contraire, avec simplicité et naïveté, elle racontait à ses intimes (et c’était tout Pétersbourg) que le prince et le grand seigneur lui avaient fait une demande, qu’elle les aimait tous les deux et qu’elle avait peur de peiner l’un ou l’autre.

À Pétersbourg le bruit se répandit aussitôt, non qu’Hélène allait divorcer (dans ce cas plusieurs se seraient tournés contre elle), mais que la malheureuse Hélène se trouvait perplexe et ne savait qui des deux épouser. On ne se demandait pas comment ce pouvait être possible, mais seulement quel parti était le plus avantageux et comment la cour envisagerait ce mariage. Il se trouvait, en effet, quelques retardataires qui ne savaient pas se placer à la hauteur de la question et qui voyaient en ce projet la profanation du sacrement de mariage. Mais ils étaient peu nombreux et se taisaient. La majorité s’intéressait au bonheur qui attendait Hélène et se demandait quel choix serait le meilleur ; mais était-ce bien ou mal de se marier, ayant un mari vivant ? on ne se le demandait pas, parce que cette question était évidemment résolue pour les personnes plus intelligentes que « vous et nous » (comme on disait) et douter de la justesse de la solution c’était risquer de montrer sa bêtise et manquer de savoir-vivre mondain.

Seule Maria Dmitrievna Akhrosimova, venue cet été à Pétersbourg pour voir un de ses fils, se permit d’exprimer nettement son opinion, contraire à celle de la société. À un bal où Maria Dmitrievna rencontra Hélène, elle l’arrêta au milieu de la salle et dans le silence général, lui dit de sa voix rude : « Chez vous, ici, on se marie du vivant de son mari. Tu penses peut-être avoir inventé quelque chose de nouveau. On t’a prévenue déjà, ma petite, on a inventé cela depuis longtemps. Dans tout… on le fait ! » Et cela dit, Maria Dmitrievna, en retroussant ses manches larges d’un geste habituel, l’air furibond, traversa la salle, en regardant autour d’elle.

Bien qu’on eût peur de Maria Dmitrievna, à Pétersbourg on la regardait comme une excentrique ; c’est pourquoi, des paroles qu’elle prononça, on retint seulement le mot grossier qu’on se répétait en chuchotant, trouvant en ce mot tout le sel de ce qu’elle avait dit.

Le prince Vassili, qui, ces derniers temps oubliait très souvent ce qu’il disait et répétait cent fois la même chose, chaque fois qu’il lui arrivait de voir sa fille, disait :

Hélène, j’ai un mot à vous dire… et il la menait à l’écart en lui tirant la main en bas : J’ai eu vent de certains projets relatifs à… vous savez. Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon cœur de père se réjouit de vous savoir… vous avez tant souffert… Mais, chère enfant… ne consultez que votre cœur. C’est tout ce que je vous dis. Et, en cachant son émotion, toujours la même, il touchait de sa joue celle de sa fille et s’éloignait.

Bilibine, qui n’avait pas perdu la réputation de l’homme le plus spirituel et qui était l’ami désintéressé d’Hélène, un de ces amis qu’ont toujours les femmes brillantes, des amis qui ne sont jamais amoureux, un jour Bilibine, en petit comité, exprima à son amie Hélène son opinion sur cette affaire.

Écoutez, Bilibine (Hélène appelait par leur nom les amis intimes), dites-moi comme vous diriez à une sœur : que dois-je faire ? Lequel des deux ? Et elle touchait de sa main blanche, chargée de bagues, la manche de son habit. Bilibine plissa son front et, un sourire sur les lèvres, devint pensif puis dit :

Vous ne me prenez pas à l’improviste, vous savez, comme véritable ami, j’ai pensé et repensé à votre affaire. Voyez-vous, si vous épousez le prince (c’était un jeune homme), vous perdez pour toujours la chance d’épouser l’autre, et puis vous mécontentez la cour. (Comme vous savez, il y a une espèce de parenté.) Mais si vous épousez le vieux comte, vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve du grand… Le prince ne fait pas de mésalliance en vous épousant. Et Bilibine déplissa son front.

Voilà un véritable ami ! dit Hélène, rayonnante, en touchant de nouveau la manche de Bilibine. Mais c’est que j’aime l’un et l’autre, et je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur à tous deux.

Bilibine haussa les épaules, en exprimant par ce geste qu’il ne pouvait rien contre une telle douleur. « Une maîtresse femme ! Voila ce qui s’appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les trois à la fois, » pensa Bilibine.

— Mais comment votre mari envisage-t-il cette affaire ? dit-il, ne craignant pas, étant donné sa réputation, de se diminuer par une question si naïve. Consent-il ?

Ah ! il m’aime tant ! dit Hélène qui croyait, on ne sait pourquoi, en l’amour de Pierre. Il fera tout pour moi.

Bilibine plissa le front pour souligner le mot qu’il préparait :

Même le divorce !

Hélène rit.

Parmi les personnes qui se permettaient de douter de la légalité du mariage projeté, se trouvait la mère d’Hélène, la princesse Kouraguine. Elle avait toujours été jalouse de sa fille, et maintenant que ses vœux étaient prêts d’être comblés, la princesse ne pouvait maîtriser ce sentiment. Elle demanda l’avis d’un prêtre russe pour savoir s’il était possible de divorcer, de se marier ayant son mari vivant ; le prêtre lui assura que c’était impossible et, à sa joie, lui montra le texte de l’évangile où est établie, catégoriquement, l’impossibilité de contracter mariage du vivant de son mari.

Armée de ces arguments qui lui semblaient indiscutables, la princesse alla de bonne heure chez sa fille, pour la trouver seule.

Après avoir écouté les objections de sa mère, Hélène sourit doucement, et moqueuse :

— Mais il y a nettement : quiconque épousera une femme divorcée… dit la vieille princesse.

Ah, maman, ne dites pas de bêtises. Vous ne comprenez rien. Dans ma position j’ai des devoirs, dit Hélène passant du russe au français parce qu’il lui semblait qu’en langue russe son cas était toujours embrouillé.

— Mais, mon amie…

Ah, maman, comment est-ce que vous ne comprenez pas que le saint Père, qui a le droit de donner des dispenses

En ce moment la dame de compagnie d’Hélène vint la prévenir que Son Altesse était dans le salon et désirait la voir.

Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre lui, parce qu’il m’a manqué de parole.

Comtesse, à tout péché miséricorde, dit en entrant dans la chambre un jeune homme blond au visage et au nez longs.

La vieille princesse se leva respectueusement et fit une révérence. Le jeune homme ne fit aucune attention à elle. La princesse salua de la tête sa fille et se dirigea vers la porte.

« Non, elle a raison, pensa la vieille princesse, dont toute la conviction tombait à la vue de Son Altesse ; elle a raison. Mais comment, nous, quand nous étions jeunes, ne le savions-nous pas ? Et c’était pourtant si simple », se disait-elle en s’installant dans sa voiture.

Au commencement d’août, l’affaire d’Hélène était tout à fait claire. Elle écrivit à son mari (qui, pensait-elle, l’aimait beaucoup) une lettre dans laquelle elle lui annonçait son intention d’épouser N. N., et sa conversion à la vraie religion. Elle lui demandait de remplir toutes les formalités nécessaires pour le divorce que lui expliquerait le porteur de la lettre.

« Sur ce, je prie Dieu, mon ami, de vous avoir sous sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène. »

Cette lettre était apportée chez Pierre alors qu’il se trouvait au camp de Borodino.