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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 14-18).


III

Quand Ermolov, envoyé par Koutouzov pour inspecter la position, dit au feld-maréchal que dans cette position sous Moscou on ne pouvait pas se battre et qu’il fallait reculer, Koutouzov le regarda en silence.

— Donne-moi ta main, dit-il, et, la lui retournant pour lui tâter le pouls : — Tu n’es pas bien portant, mon cher. Pense donc à ce que tu dis.

Koutouzov ne pouvait encore comprendre qu’il fût possible d’abandonner Moscou sans se battre.

À six verstes du rempart Dorogomilov, sur la colline Poklonnaia, Koutouzov sortit de sa voiture et s’assit sur un banc, au bord de la route. Une grande foule de généraux l’entoura. Le comte Rostoptchine, venu de Moscou, se joignit à eux. Toute cette brillante société, divisée en plusieurs groupes, causait des avantages et des désavantages de la position, de la situation des troupes, des plans qui étaient faits, de l’état de Moscou et, en général, des questions militaires. Tous sentaient, bien qu’ils ne fussent pas convoqués à cet effet, bien qu’on ne le nommât pas, que c’était le conseil de guerre. Toutes les conversations restaient dans le domaine des questions générales. Si quelqu’un communiquait ou apprenait des nouvelles personnelles, c’était en chuchotant et l’on revenait bien vite aux questions générales. Aucune plaisanterie, ni rire, ni sourire parmi ces gens. Évidemment tous s’efforçaient de se tenir à la hauteur de la situation. Et tous les groupes, en causant entre eux, tâchaient de demeurer à proximité du général en chef (dont le banc formait le centre des groupes) et de causer de façon à être entendus de lui. Le commandant en chef écoutait, parfois il interrogeait sur ce qu’on disait autour de lui, mais il ne se mêlait pas aux conversations et n’exprimait aucune opinion. Le plus souvent, tout en écoutant la conversation d’un cercle quelconque, il se détournait et prenait un air détaché comme s’il ne désirait nullement savoir ce qu’on disait. Les uns parlaient de la position et critiquaient moins la position elle-même que la capacité intellectuelle de ceux qui l’avaient choisie. D’autres prouvaient que la faute datait de plus loin, qu’il fallait accepter la bataille l’avant-veille.

D’autres parlaient de la bataille de Salamanque dont les avait informés un Français en uniforme espagnol, Crossart, qui venait d’arriver. (Ce Français, avec un des princes allemands qui servaient dans l’armée russe, discutait le siège de Saragosse en prévoyant la possibilité de défendre de cette façon Moscou.) Dans un autre cercle, le comte Rostoptchine se disait prêt à périr sous les murs de la capitale, avec la milice moscovite, mais cependant il exprimait ses regrets de l’incertitude dans laquelle il avait été laissé, et déclarait que lui prévenu, il en eût été autrement… D’autres, en montrant la profondeur de leurs connaissances stratégiques, parlaient de la direction qu’il faudrait faire prendre aux troupes. D’autres disaient de parfaites absurdités.

Le visage de Koutouzov devenait de plus en plus soucieux et triste. De toutes ces conversations il ne voyait qu’une seule chose : qu’il n’y avait aucune possibilité physique de défendre Moscou, c’est-à-dire que s’il se trouvait un commandant en chef assez fou pour donner l’ordre de livrer bataille, il se produirait un tel bouleversement que la bataille ne pourrait pas avoir lieu. Elle n’aurait pas lieu parce que tous les chefs supérieurs non seulement trouvaient la position impossible, mais que dans leurs conversations ils ne discutaient même que ce qui se passerait après l’abandon certain de cette position. Comment donc les chefs pouvaient-ils mener leurs hommes à un champ de bataille qu’ils jugeaient impossible !

Les chefs inférieurs, même les soldats (qui raisonnaient aussi) trouvaient la position impossible ; ils ne pouvaient donc aller se battre avec l’assurance de la défaite. Que Benigsen insistât pour défendre cette position et les autres pour la critiquer cela n’avait déjà plus d’importance, ce n’était plus qu’un prétexte aux querelles et aux intrigues. Koutouzov le comprenait.

Benigsen, en s’arrêtant à cette position et montrant ardemment son patriotisme (ce que Koutouzov ne pouvait entendre sans froncer les sourcils), insistait sur la défense de Moscou. Koutouzov voyait clairement le but de Benigsen : en cas d’insuccès, en rejeter la responsabilité sur Koutouzov qui avait amené les troupes jusqu’à la montagne des Moineaux sans livrer bataille ; en cas de succès, se l’attribuer, et, en cas de recul, se justifier du crime d’avoir abandonné Moscou. Mais à ce moment les questions d’intrigue n’occupaient pas le vieil homme. Une autre question terrible l’occupait, et de personne il n’en attendait la réponse.

Maintenant il se demandait : « Est-ce moi qui ai laissé venir Napoléon jusqu’à Moscou, et quand l’ai-je fait ? Quand cela s’est-il accompli ? Est-ce hier quand j’ai envoyé à Platov l’ordre de reculer, ou avant-hier soir quand j’ai sommeillé et chargé Benigsen de donner des ordres, ou est-ce arrivé auparavant ? Mais quand, quand s’est décidée cette chose terrible ? Moscou doit être abandonnée ; les troupes doivent reculer, il faut donner cet ordre. » Donner cet ordre lui semblait aussi dur que de renoncer au commandement de l’armée.

Et lui non seulement aimait le pouvoir, mais il y était habitué. (Les hommages qu’on avait rendus au prince Prosorovsky, à qui il était attaché en Turquie, excitaient sa jalousie). Il était convaincu que le salut de la Russie lui incombait, que pour cela, contre la volonté de l’empereur et par la volonté du peuple, il était le commandant en chef. Il était persuadé que lui seul, en ce cas difficile, pouvait diriger l’armée, que lui seul au monde pouvait sans effroi se mesurer à son adversaire, à l’invincible Napoléon, et il était horrifié à la pensée de l’ordre qu’il devait donner. Mais il fallait prendre un parti. Il fallait faire cesser les conversations, déjà trop libres, qui se tenaient autour de lui. Il appela les généraux supérieurs.

Ma tête, fût-elle bonne ou mauvaise, n’a qu’à s’aider elle-même, dit-il en se levant du banc, et il partit à Fili où se trouvaient ses équipages.