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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 495-500).


XXXIX

Quelques dizaines de mille hommes en uniforme gisaient morts, en différentes positions, sur les champs appartenant à M.  Davidov et aux paysans du Trésor, sur ces champs et ces prairies où, pendant des centaines d’années, les paysans des villages Borodino, Gorki, Schevardine et Séméonovskoié faisaient les récoltes et où paissait le bétail.

Aux ambulances, sur l’espace d’une déciatine, l’herbe et le sol étaient imbibés de sang. La foule des blessés et des soldats de diverses armes, aux visages effrayés, retournaient soit vers Mojaïsk, soit du côté de Valouiévo. D’autres, tourmentés, affamés, conduits par leurs chefs, marchaient en avant. D’autres enfin restaient à leur place et commençaient à tirer.

Sur tous les champs, auparavant si beaux et si gais, avec les baïonnettes et la fumée brillantes au soleil du matin, étaient maintenant répandus le brouillard, l’humidité et l’odeur aigre, étrange de salpêtre et de sang. Les nuages s’étaient rassemblés et une petite pluie commençait à tomber, sur les morts et les blessés, sur les gens effrayés, fatigués qui commençaient à douter, comme si cette pluie voulut dire : « Assez ! Assez. Hommes ! Cessez ! Ressaisissez vous ! Songez à ce que vous faites ! »

Les hommes de l’une et de l’autre armées, fatigués, affamés, commençaient également à douter s’il leur fallait encore s’entre-tuer, et, sur tous les visages on remarquait l’hésitation, et à chacun se posait la question : « Pourquoi ? Pourquoi dois-je tuer et être tué ? Tuez si vous voulez, faites ce que vous voulez, moi je ne veux plus. » Vers le soir cette pensée mûrissait également dans l’âme de chacun.

Tous ces hommes pouvaient, à n’importe quel moment, s’horrifier de ce qu’ils faisaient, quitter tout et s’enfuir.

Mais, bien qu’à la fin de la bataille les hommes sentissent déjà toute l’horreur de leurs actes, bien qu’ils eussent été heureux de cesser, une force incompréhensible, mystérieuse, continuait à les retenir, et les artilleurs, couverts de sueur, de poudre et de sang, réduits au tiers, tout trébuchants et suffocants de fatigue, apportaient des charges, chargeaient, visaient, enflammaient la mèche, et les boulets, avec la même rapidité et la même cruauté, volaient des deux côtés et déchiquetaient les corps humains. Et cette œuvre terrible, qui se faisait non par la volonté des hommes mais par la volonté de celui qui dirige les hommes et le monde, continuait de s’accomplir.

Celui qui aurait vu les derniers rangs de l’armée russe aurait dit que les Français n’avaient plus à faire qu’un petit effort pour l’anéantir. Celui qui aurait vu les rangs de derrière des Français, aurait dit que les Russes n’avait qu’un petit effort à faire pour perdre les Français. Mais ni les Russes ni les Français ne firent cet effort et le feu de la bataille s’éteignit lentement.

Les Russes ne firent pas cet effort parce que ce n’était pas eux qui avaient attaqué les Français. Au commencement de la bataille ils restaient sur la route de Moscou, la barrant, et ils continuaient à rester à la fin de la bataille comme ils étaient au commencement.

Mais si même le but des Russes eût été de renverser les Français, ils n’auraient pu faire ce dernier effort, parce que toutes les troupes russes étaient battues, qu’il n’y avait pas une seule partie de l’armée qui n’eût point souffert de la bataille et que les Russes, en restant sur leur place, avaient perdu la moitié de leur armée. Les Français qui avaient le souvenir des victoires remportées pendant quinze ans, avec l’assurance de l’invincibilité de Napoléon et la conscience qu’ils avaient accaparé une partie du champ de bataille, qu’ils n’avaient perdu qu’un quart des leurs et que la garde de vingt mille hommes était encore intacte, les Français pouvaient faire cet effort. Les Français qui attendaient l’armée russe pour la déloger de ses positions devaient faire cet effort, parce que tant que les Russes barraient, comme auparavant, la route de Moscou, le but des Français n’était pas atteint et tous leurs efforts, toutes leurs pertes étaient inutiles. Mais les Français ne firent pas cet effort. Quelques historiens disent que Napoléon n’avait qu’à faire entrer dans l’action sa vieille garde pour que la bataille fût gagnée. Dire ce qui serait advenu si Napoléon eût fait donner sa vieille garde c’est la même chose que dire ce qui serait si l’automne devenait le printemps. Cela ne pouvait être. Napoléon n’a pas donné sa garde non parce qu’il le voulut ainsi mais parce qu’il ne put le faire.

Tous les généraux, les officiers, les soldats de l’armée française savaient qu’on ne pouvait le faire parce que l’esprit de l’armée ne le permettait pas.

Ce n’était pas Napoléon seul qui éprouvait ce sentiment, semblable au rêve, de l’élan de la main qui retombe sans force, mais tous les généraux, tous les soldats de l’armée française qui participaient ou non à la bataille, après toutes les expériences des batailles précédentes (où, après des efforts dix fois moindres, l’ennemi fuyait) éprouvaient un sentiment semblable à de l’horreur pour l’ennemi qui, après avoir perdu LA MOITIÉ de son armée, était aussi menaçant à la fin de la bataille qu’au commencement. La force morale de l’armée française qui attaquait était épuisée. Les Russes ne remportèrent pas sous Borodino cette victoire qu’on définit par les morceaux d’étoffe attachés à des bâtons et qu’on appelle drapeaux, par l’espace sur lequel se tiennent les troupes, mais ils remportèrent une victoire morale : celle qui convainc l’ennemi de la supériorité morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L’invasion française, comme une bête enragée qui a reçu dans la fuite une blessure mortelle, sentait sa perte, mais elle ne pouvait s’arrêter, de même que l’armée deux fois plus faible ne pouvait point ne pas céder. Après le choc reçu, l’armée française pouvait encore se traîner jusqu’à Moscou, mais là-bas, sous un nouvel effort de l’armée russe, elle devait périr en perdant son sang par la blessure mortelle reçue à Borodino.

Le résultat direct de la bataille de Borodino fut le départ sans cause de Napoléon de Moscou, le retour sur la vieille route de Smolensk, la perte d’une armée de cinq cent mille hommes et de la France napoléonienne, sur qui pour la première fois, sous Borodino, se posa la main d’un adversaire moralement plus fort !






fin de la dixième partie et du quatrième volume
de
Guerre et Paix.


FIN DU TOME DIXIÈME
DES ŒUVRES COMPLÈTES DU Cte LÉON TOLSTOÏ




ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)