Ouvrir le menu principal
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 474-482).


XXXVI

Le régiment du prince André était dans les réserves qui, jusqu’à deux heures, se trouvaient inactives derrière le village Séméonovskoié, sous le feu vif de l’artillerie. À deux heures, le régiment, qui avait déjà perdu plus de deux cents hommes, fut mis en mouvement en avant, à travers les champs d’avoine piétinés, sur l’espace compris entre le village Séméonovskoié et la batterie du mamelon où, pendant cette matinée, des milliers d’hommes étaient tués et sur lequel, à deux heures, était dirigé le feu concentré de quelques centaines de canons ennemis.

Sans bouger de cet endroit et sans lancer une seule charge, le régiment y perdit encore un tiers de ses soldats. En avant, et surtout à droite, dans la fumée qui ne se dissipait pas, les canons grondaient, et, sur l’étendue mystérieuse de fumée qui couvrait tout le pays en avant, des boulets et des grenades volaient sans cesse avec un sifflement rapide.

Parfois, comme pour donner du repos, pendant un quart d’heure, tous les boulets et les grenades volaient au delà, mais parfois, pendant une minute, le régiment perdait plusieurs hommes, et, à chaque instant, on retirait des tués, on emportait des blessés.

À chaque nouveau coup, ceux qui n’étaient pas encore tués avaient de moins en moins de chance de rester saufs. Le régiment était rangé en colonnes, par bataillons, avec intervalles de trois cents pas, mais, malgré cela, tous les hommes étaient sous la même impression.

Tous étaient également silencieux et sombres. Les conversations s’entendaient rarement dans les rangs et elles cessaient chaque fois qu’un coup partait et qu’on entendait ce cri : « Brancard ! » La plupart du temps, les soldats, selon l’ordre, étaient assis par terre. L’un, ôtant son bonnet, le dépliait soigneusement et, de nouveau, en ramassait les plis ; l’autre, ayant réduit la terre glaise en poussière, en frottait sa baïonnette ; un troisième détachait sa ceinture et en arrangeait les boucles ; un autre refaisait soigneusement ses bandelettes et se rechaussait. Quelques-uns faisaient de petites maisons en terre ou en chaume ou des paillassons : tous semblaient absorbés dans leurs occupations. Quand des hommes étaient blessés ou tués, quand les brancards apparaissaient, quand les nôtres retournaient, quand, à travers la fumée, l’on voyait de grandes masses ennemies, personne n’y faisait attention, et quand la cavalerie et l’artillerie passaient en avant, là où l’on voyait les mouvements de notre infanterie, des réflexions encourageantes s’entendaient de tous côtés. Mais c’était les événements tout à fait étrangers, n’ayant aucun rapport avec la bataille, qui méritaient la plus grande attention. L’attention de ces gens endormis moralement semblait se reposer sur ces sujets ordinaires de la vie. La batterie de l’artillerie passa devant le front du régiment. À l’un des caissons, un cheval de côté emmêla les guides : « Hé ! le bricolier ? Arrange donc ! Il tombera… Eh ! il ne voit pas !… criait-on dans tous les rangs du régiment. Une autre fois, l’attention générale était attirée par un petit chien brun, à la queue redressée, venu on ne sait d’où, et qui, en courant, et la mine peu rassurée, parut devant les rangs, puis, tout d’un coup, effrayé par un obus qui frappa très près, poussa un cri, et, baissant la queue, se jeta de côté. Des rires et des cris éclatèrent dans tout le régiment. Mais de pareilles distractions se comptaient par minutes, et les hommes, depuis huit heures déjà, étaient là, sans manger, inactifs, sous l’horreur incessante de la mort, et leurs visages pâles et sombres pâlissaient et s’assombrissaient de plus en plus.

Le prince André, comme tous les hommes de son régiment, était pâle, les sourcils froncés. Les mains croisées derrière le dos, la tête baissée, il marchait de long en large sur la prairie voisine d’un champ d’avoine. Il n’avait rien à faire, ni à ordonner. Tout se faisait de soi-même. On traînait les morts derrière le front, on emportait les blessés et les rangs se reformaient. Si les soldats s’écartaient, ils retournaient en hâte. Le prince André, croyant d’abord de son devoir d’exciter le courage de ses soldats et de leur montrer l’exemple, marcha dans les rangs, mais ensuite, il se convainquit qu’il n’avait rien à apprendre à personne. Toutes les forces de son âme, comme celles de chaque soldat, se concentraient consciencieusement dans l’effort continuel de ne pas contempler l’horreur de la situation. Il marchait dans la prairie, les jambes traînantes, piétinait l’herbe et regardait la poussière qui couvrait ses bottes. Tantôt il marchait à grands pas en tâchant de retomber sur les traces laissées dans la prairie par les faucheurs, tantôt, en comptant ses pas, il calculait combien de fois il devait passer d’une dérayure à l’autre pour faire une verste, tantôt il arrachait un brin d’absinthe qui poussait sur la dérayure, il le frottait entre ses mains et sentait son odeur parfumée, amère et forte. De tout le travail de sa pensée de la veille, il ne restait rien. Il ne pensait à rien. D’une oreille fatiguée, il écoutait toujours les mêmes sons, distinguant le sifflement du grondement des projectiles, et il examinait les visages qu’il connaissait bien des soldats du premier bataillon, et il attendait. « Voici… celle-ci… donne pour nous ! » pensa-t-il en entendant le sifflement, qui se rapprochait de lui, de quelque chose enveloppé de fumée. « Une, deux ! Encore ! Ça y est… » Il s’arrêta et regarda les rangs. « Non, par-dessus, ah ! celui-ci va tomber. » Et il se remit à marcher en tâchant de faire de grands pas pour arriver à la dérayure en seize pas. Un sifflement… un coup éclata. À cinq pas de lui, la terre sèche était arrachée, le boulet avait disparu Un frisson parcourut son dos. De nouveau il regarda les rangs. Plusieurs devaient être tués. Une grande foule se heurtait autour du deuxième bataillon.

— Monsieur l’aide de camp, s’écria-t-il, donnez l’ordre qu’on ne se serre pas. L’aide de camp exécuta l’ordre et s’approcha du prince André. De l’autre côté s’avançait, à cheval, le commandant du bataillon.

— Prends garde ! Un soldat poussa ce cri d’une voix effrayée, et, comme un oiseau qui, en sifflant dans son vol rapide, se pose sur le sol, de même presque sans bruit une grenade tomba à deux pas du prince André, près du cheval du commandant de bataillon. Le cheval, le premier, sans se demander s’il était bien ou mal de montrer de la peur, renifla, bondit sur ses pattes de derrière, faillit laisser tomber le major et sauta de côté. La frayeur du cheval se communiqua aux hommes.

— À terre ! s’écria la voix de l’aide de camp qui se jetait sur le sol. Le prince André était debout indécis. La grenade fumante tournait comme une toupie entre lui et l’aide de camp courbé entre le chaume et la prairie, près d’une touffe d’absinthe.

« Est-ce la mort ? » pensa le prince André en regardant d’un œil nouveau, envieux, l’herbe, l’absinthe et la petite fumée qui s’élevait de la boule noire qui tombait. « Je ne puis, je ne veux pas mourir ! J’aime la vie, j’aime cette herbe, la terre, l’air… » Il pensait cela, et en même temps il se rappela qu’on le regardait, et dit à l’aide de camp :

— C’est une honte, monsieur l’officier, quelle…

Il n’acheva pas. Au même moment, un éclat, un sifflement, un bruit de vitre brisée, l’odeur suffocante de la poudre, et le prince André tourna sur lui-même, puis, en levant les bras il tomba la poitrine à terre.

Quelques officiers accoururent vers lui. Du côté droit de l’abdomen le sang coulait sur l’herbe.

Les miliciens appelés avec un brancard s’arrêtèrent en arrière. Le prince André était allongé la poitrine sur l’herbe et respirait péniblement.

— Eh bien ! Pourquoi vous arrêtez-vous ? Avancez !

Les paysans s’approchèrent, le prirent par les épaules et les jambes, mais à ses gémissements douloureux, ils se regardèrent entre eux et le laissèrent.

— Prends ! Mets-le. Ça ne fait rien ! dit une voix.

Ils le prirent une seconde fois par les épaules et le mirent sur le brancard.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Est-ce possible ! Le ventre ! C’est la fin ! Ah ! mon Dieu ! entendait-on parmi les officiers.

— Elle m’a sifflé devant l’oreille, à un cheveu, disait l’aide de camp.

Les paysans, ayant installé le brancard sur leurs épaules, suivaient hâtivement le sentier vers l’ambulance.

— Marchez au pas ! hé ! les paysans ! cria l’officier en arrêtant par l’épaule ceux qui ne marchaient pas régulièrement et secouaient le brancard.

— Arrange-toi, eh ! Fédor ! disait le paysan de devant.

— Voilà ! ça va bien ! fit joyeusement celui de derrière en tombant au pas.

— Excellence ! prince ! dit Timokhine d’une voix tremblante, en accourant et regardant le brancard.

Le prince André ouvrit les yeux ; il regarda à travers le brancard, où sa tête retomba lourdement, celui qui parlait, et de nouveau ferma les paupières.

Les miliciens apportèrent le prince André près de la forêt où étaient les chariots et l’ambulance.

L’ambulance comprenait trois tentes ouvrant sur la lisière d’un bois de bouleaux. Dans le bois se trouvaient les charrettes et les chevaux. Les chevaux mangeaient l’avoine dans leur sac, et des moineaux venaient récolter le grain qui tombait, les corbeaux sentant le sang croassaient hardiment et volaient parmi les bouleaux. Autour des tentes, sur un espace de plus de deux déciatines, des hommes ensanglantés, diversement habillés, étaient couchés, assis ou debout. Près des blessés, se tenait une foule de soldats brancardiers aux visages tristes et attentifs, que les officiers donnaient en vain l’ordre de chasser de là.

Sans écouter les officiers, les soldats restaient appuyés sur les brancards et, le regard fixe, comme s’ils tâchaient de comprendre l’importance du spectacle, ils regardaient ce qui se passait devant eux. Des tentes arrivaient tantôt des gémissements aigus, méchants, tantôt des gémissements plaintifs. De temps en temps, les infirmiers venaient chercher de l’eau dans la cour et désignaient ceux qu’il fallait porter. Les blessés qui attendaient leur tour près de la tente gémissaient, pleuraient, criaient, demandaient de l’eau-de-vie, quelques-uns avaient le délire.

En enjambant les blessés pas encore pansés, on porta tout près de l’une des tentes le prince André, commandant du régiment, et on s’arrêta en attendant des ordres. Le prince André ouvrit les yeux et pendant longtemps ne put comprendre ce qui se passait autour de lui : la prairie, l’absinthe, le chaume, la balle noire tourbillonnante et son élan passionné pour la vie se rappelaient à lui. À deux pas de lui, un beau et grand sous-officier aux cheveux noirs, debout et s’appuyant sur un tronc, la tête bandée, causait fort et attirait l’attention générale. Des balles l’avaient blessé à la tête et à la jambe. Autour de lui, une foule de blessés et de brancardiers écoutaient avidement ses paroles.

— Quand nous l’avons chassé de là, alors il a tout abandonné et nous avons pris le roi lui-même ! criait le soldat, les yeux brillants, en regardant autour de lui. Si seulement les réserves étaient venues à ce moment, alors, mon cher, il ne resterait plus trace d’eux. C’est sûr, je te dis…

Le prince André, comme tous ceux qui entouraient le narrateur, le regardait d’un œil brillant et éprouvait un sentiment consolant. « Mais n’est-ce pas indifférent maintenant ? Qu’y aura-t-il là-bas ! et qu’y avait-il ici ? Pourquoi tant regretter de quitter cette vie ?… Il y avait dans cette vie quelque chose que je ne comprenais et ne comprends pas ? » pensa-t-il.