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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 379-382).


XXIII

De Gorki, Benigsen descendit par la grand’route vers le pont que l’officier avait désigné à Pierre, du haut du mamelon, comme centre de la position, et près duquel étaient des rangées d’herbe fauchée ayant l’odeur du foin. Par le pont ils entrèrent au village Borodino, de là tournèrent à gauche et, devant une énorme quantité de troupes et de canons, ils atteignirent le haut du mamelon, sur lequel les miliciens creusaient la terre. C’était une redoute qui n’avait pas encore de nom et qu’on appela plus tard la redoute de Raïevski ou la batterie du mamelon. Pierre ne fit pas une attention particulière à cette redoute : il ne savait pas que cet endroit serait pour lui le plus mémorable de toute la place de Borodino. Ensuite ils partirent à travers les ravins de Séméonovskoié où les soldats avaient pris les dernières poutres des izbas et des hangars, puis en montant et descendant la colline, à travers des seigles brûlés par la grêle, ils passèrent sur la nouvelle route faite par l’artillerie, jusqu’aux flèches qu’on creusait alors.

Benigsen s’arrêta sur les flèches et se mit à regarder la redoute de Schévardine, nôtre la veille encore et où l’on voyait quelques cavaliers. Les officiers disaient que Napoléon et Murat se trouvaient là-bas, et tous regardaient avidement ce groupe de cavaliers. Pierre regardait aussi et tâchait de deviner qui, parmi ces hommes, qu’on distinguait à peine, était Napoléon. Enfin les cavaliers descendirent du mamelon et disparurent. Benigsen s’adressa au général qui s’approchait de lui et se mit à lui expliquer la situation de nos troupes.

Pierre écoutait les paroles de Benigsen en tendant toute son intelligence pour comprendre le plan de la future bataille, mais avec tristesse il sentait que ses capacités intellectuelles n’étaient pas suffisantes pour cela. Il ne comprenait rien. Benigsen cessa de parler et remarquant que Pierre écoutait, lui dit :

— Je pense que cela ne vous intéresse pas.

— Au contraire, très intéressant, répéta Pierre, pas tout à fait sincère.

Des flèches, ils allèrent encore plus à gauche par la route qui serpentait dans la forêt de bouleaux pas très hauts. Au milieu de cette forêt, devant eux, un lapin brun, à pattes blanches, bondit sur la route ; effrayé du piétinement d’un si grand nombre de chevaux, il se troubla si bien qu’il courut sur la route, devant eux, et excita l’attention générale et le rire ; mais quand quelques voix crièrent après lui, il se jeta dans le fourré et disparut.

Après avoir parcouru deux verstes dans la forêt, ils sortirent sur la plaine où se trouvaient les troupes du corps de Toutchkov, qui devaient défendre le flanc gauche.

Ici, à l’extrême flanc gauche, Benigsen parlait beaucoup, hardiment et fort, comme il semblait à Pierre ; il donnait un ordre militaire très important.

Devant la disposition des troupes de Toutchkov se trouvait une petite élévation : elle n’était pas occupée par les troupes. Benigsen critiquait hautement cette erreur en disant qu’il était forcé de laisser inoccupé un endroit qui dominait le pays et de mettre les troupes en dessous, en bas. Quelques généraux exprimaient la même opinion. L’un, surtout, avec toute l’ardeur militaire, disait qu’on les avait mis ici pour le carnage. Benigsen, en son propre nom, ordonna de placer les troupes sur la hauteur.

Cet ordre au flanc gauche força Pierre à douter encore plus de sa capacité de comprendre les choses militaires. En écoutant Benigsen et les généraux qui blâmaient la situation des troupes au bas de la hauteur, Pierre les comprenait parfaitement et partageait leur opinion, mais précisément à cause de cela, il ne pouvait comprendre comment celui qui les avait placées sous la montagne avait pu faire une faute si grossière, si évidente.

Pierre ne savait pas que ces troupes étaient placées non pour la défense de la position, comme le pensait Benigsen, mais qu’elles étaient placées dans un endroit caché, en vue d’un guet-apens, c’est-à-dire pour être inaperçues et se jeter à l’improviste sur l’ennemi avancé.

Benigsen ne le savait pas et déplaçait des troupes avantageuses, selon ses considérations particulières, sans en informer le commandant en chef.