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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 355-359).


XI

Anatole Kouraguine vivait à Moscou parce que son père l’avait renvoyé de Pétersbourg où il dépensait plus de vingt mille roubles par an, et encore en faisant des dettes dont les créanciers exigeaient du prince le paiement.

Le prince déclara à son fils qu’il paierait pour la dernière fois la moitié de ses dettes mais à condition qu’il allât à Moscou comme aide de camp du général en chef, fonction qu’il lui avait obtenue, et qu’il tâchât de trouver là-bas un bon parti. Il lui désigna la princesse Marie et Julie Karaguine.

Anatole consentit et vint à Moscou où il s’arrêta chez Pierre. D’abord celui-ci le reçut sans grand plaisir, mais ensuite il s’habitua à lui, parfois allait s’amuser avec lui et, sous forme d’emprunts, lui donnait de l’argent.

Comme le disait justement Chinchine, depuis qu’Anatole était à Moscou il faisait tourner la tête de toutes les dames, précisément parce qu’il les négligeait et leur préférait les tziganes et les actrices françaises, parmi lesquelles mademoiselle Georges, avec qui, disait-on, il était en relations très intimes. Il ne manquait pas une seule orgie chez Danilov et autres amis de Moscou. Il buvait des nuits entières, dépensait tout, et fréquentait toutes les soirées et les bals du grand monde. On lui prêtait quelques intrigues avec une dame de Moscou, et au bal il faisait la cour à quelques jeunes filles, surtout aux riches héritières qui, pour la plupart étaient laides, mais il ne s’avançait pas, d’autant plus qu’Anatole, ce que personne ne savait, sauf ses amis les plus intimes, était marié depuis deux ans. Deux ans auparavant, pendant le séjour de son régiment en Pologne, un seigneur polonais, pas très riche, l’avait obligé d’épouser sa fille. Anatole, peu après, quittait sa femme et, moyennant de l’argent qu’il avait promis d’envoyer à son beau-père, il s’était réservé le droit de se faire passer pour célibataire.

Anatole était toujours content de sa situation, de soi-même et des autres. D’instinct, il était convaincu de ne pouvoir vivre autrement qu’il vivait, et de n’avoir jamais fait rien de mal en sa vie. Il ne pensait pas et était incapable de réfléchir à l’effet que ses actes pouvaient avoir sur les autres, ou de ce qui pouvait en advenir. Il était convaincu qu’ainsi que le canard est conformé de telle façon qu’il doit vivre dans l’eau, lui était créé par Dieu de telle façon qu’il lui fallait trente mille roubles par an et une situation prépondérante dans la société. Il en était si pertinemment convaincu qu’en le regardant les autres en étaient convaincus de même et ne lui refusaient ni la place prépondérante, ni l’argent qu’il empruntait au premier venu sans penser à le rendre.

Il n’était pas joueur, c’est-à-dire qu’il ne désirait pas le gain ; il n’était pas vaniteux, il s’inquiétait peu de ce qu’on disait de lui, encore moins était-il coupable d’ambition ; plusieurs fois il avait fâché son père en nuisant à sa carrière et se moquant de tout le monde. Il n’était pas avare et ne refusait à quiconque s’adressait à lui. La seule chose qu’il aimât c’était le plaisir et les femmes, et comme, selon ses conceptions, ces goûts n’avaient rien de contraire à la noblesse, comme il ne pouvait réfléchir aux conséquences pour les autres de la satisfaction de ses goûts, alors, il se considérait comme un homme irréprochable, méprisait franchement les lâches et les méchants, et, la conscience tranquille, portait haut la tête.

Chez les noceurs, chez ces hommes-madeleines, il y a un sentiment secret de la conscience de l’innocence, basé, comme chez la Madeleine, sur l’esprit de pardon. « Tout lui sera pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé » et à eux il leur sera beaucoup pardonné parce qu’ils se sont beaucoup amusés.

Dolokhov qui, cette année, était réapparu à Moscou après un séjour et des aventures en Perse, et qui menait la vie luxueuse du jeu et de la débauche, se rapprocha de son vieux camarade Kouraguine et profita de lui pour ses débuts.

Anatole aimait sincèrement Dolokhov pour son esprit et sa bravoure. Dolokhov avait besoin du nom et des relations d’Anatole Kouraguine pour attirer dans sa société de jeu les jeunes gens riches, et, sans le lui faire sentir, il profitait et s’amusait de Kouraguine. Outre le calcul d’après lequel Anatole lui était nécessaire, le fait même de diriger la volonté d’un autre était le plaisir habituel de Dolokhov et un besoin pour lui.

Natacha avait fortement impressionné Kouraguine. Pendant le souper, après le spectacle, en grand connaisseur, il examina devant Dolokhov les qualités de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de ses cheveux et déclara son intention de lui faire la cour. Qu’en pourrait-il advenir ! Anatole ne pouvait y penser ni le prévoir, ne sachant jamais ce qu’il adviendrait de ses actes.

— Elle est belle, mon cher, mais pas pour nous, dit Dolokhov.

— Je demanderai à ma sœur qu’elle l’invite à dîner, hein ? dit Anatole.

— Attends plutôt qu’elle soit mariée…

— Tu sais, j’adore les petites filles ; elle se perdra tout de suite, dit Anatole.

— Tu as déjà été fichu avec une petite fille, remarqua Dolokhov qui connaissait son mariage.

— Mais on ne peut pas deux fois, hein ? dit Anatole, en riant de plaisir.