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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 261-267).


XI

Pélagie Danilovna Melukhova, une femme robuste, énergique, en lunettes, et couverte d’une large capote, était assise au salon, entourée de ses filles qu’elle tâchait de distraire. Elles faisaient fondre de la cire et regardaient attentivement les ombres des figures, quand un bruit de pas et des voix animées s’entendirent dans l’antichambre.

Les hussards, les dames, les sorcières, les paillasses, les ours, en toussotant et essuyant leurs visages couverts de givre, entrèrent dans la salle où l’on alluma hâtivement des bougies. Le clown Dimmler avec la dame Nicolas ouvrirent la danse. Entourés des enfants qui riaient, les masques, en cachant leurs visages et changeant leurs voix, saluaient la maîtresse du logis et s’installaient dans la chambre.

— Ah ! on ne peut les reconnaître ! Ah ! Natacha ! Regardez à qui elle ressemble ! Vraiment, elle me rappelle quelqu’un. Edouard Carlitch, comme il est beau ! Je ne l’aurais pas reconuu. Et comme il danse ! Ah ! un Circassien ! Vraiment, ça va bien à Sonitchka… Qu’est-ce encore ? Eh bien, vous nous avez amusés ! Enlevez les tables. Nikita ! Vania ! Nous qui étions si tranquilles !

— Ah ! ah ! ah ! un hussard ! un hussard ! Pour un garçon, voilà des jambes ! Je ne puis pas voir… disaient des voix.

Natacha, la favorite des jeunes Melukhov, disparut avec elles dans une chambre de derrière où ils demandaient des bouchons, des robes de chambre, des habits d’homme, que prenaient aux valets, par la porte ouverte, les bras nus des jeunes filles. Dix minutes après, toute la jeunesse de la famille Melukhov s’adjoignit aux masques.

Pélagie Danilovna ordonnait de débarrasser la place pour les hôtes et de préparer à manger pour les maîtres et les serviteurs, et, sans ôter ses lunettes, avec un sourire retenu, marchait parmi les masques, les regardant de très près et ne reconnaissant personne. Non seulement elle ne reconnaissait pas les Rostov et Dimmler, mais elle ne pouvait même reconnaître ses filles sous les robes de chambre et les uniformes dont elles étaient affublées.

— Et qui est-ce ? demanda-t-elle en s’adressant à la gouvernante et dévisageant sa fille costumée en Tatar de Kazan. On dirait que c’est quelqu’un des Rostov. Eh bien, et vous, monsieur le hussard, dans quel régiment servez-vous ? demandait-elle à Natacha. Donnez des pâtes de fruit au Turc, dit-elle au sommelier qui passait des plats. Ce n’est pas défendu par leur loi.

Parfois, en regardant les pas étranges et ridicules des danseurs qui avaient décidé une fois pour toutes qu’étant masqués, personne ne les reconnaîtrait et qu’ainsi ils n’avaient pas besoin de se gêner, Pélagie Danilovna se cachait dans son mouchoir et tout son gros corps tremblait d’un bon rire de vieille qu’elle ne pouvait retenir.

— Ma Sacha ! Ma Sacha ! disait-elle.

Après la danse et les rondes russes, Pélagie Danilovna réunit tous les maîtres et les serviteurs dans une grande ronde. On apporta une bague, une ficelle, un rouble et on organisa des jeux communs.

Une heure après, tous les costumes étaient chiffonnés, les moustaches et les sourcils faits au bouchon coulaient sur les visages en sueur, enflammés et gais. Pélagie Danilovna commençait à reconnaître les masques, s’enthousiasmait sur la perfection des costumes, comme ils allaient bien aux demoiselles, et remerciait tout le monde de l’avoir tant amusée. On appela les hôtes au salon, pour souper, les domestiques reçurent dans la salle de quoi se régaler.

— Non, mais aller chercher la bonne aventure dans le bain, voilà ce qui est terrible, dit pendant le souper une vieille fille qui demeurait chez les Melukhov.

— Pourquoi ? demanda la fille aînée de madame Melukhov.

— Vous n’iriez pas là-bas ; là-bas, il faut du courage.

— Moi, j’irais, dit Sonia.

— Racontez ce qui est arrivé à cette demoiselle, demanda la cadette des Melukhov.

— Voici : une demoiselle y est allée, elle a pris un coq, deux couverts, tout ce qu’il faut et s’est assise, dit la vieille demoiselle. Tout à coup, elle entend le bruit d’un traîneau et des clochettes qui s’approchent. Elle entend qu’on vient. Elle voit un homme, comme un officier. Il entre, s’assied en face d’elle, devant le couvert.

— Ah ! ah ! s’écria Natacha en levant les yeux avec horreur.

— Mais comment ! il a parlé ?

— Oui, tout comme un homme ; et il commence à causer avec elle. Elle devait lui parler jusqu’au chant du coq. Elle avait peur et cachait son visage dans ses mains. Il la saisit immédiatement. Heureusement que les bonnes sont accourues…

— Eh ! pourquoi les effrayer ! dit Pélagie Danilovna.

— Maman, mais vous-même vous avez voulu vous faire dire la bonne aventure, dit l’une des filles.

— Comment tire-t-on la bonne aventure dans la grange ? demanda Sonia.

— Mais voilà, maintenant, par exemple, si l’on va près de la grange, on entendra quelque chose. Si on entend frapper, c’est mauvais ; si c’est un bruit de blé qui tombe, c’est bien ; il arrive aussi…

— Maman, racontez ce que vous avez entendu dans la grange ?

Pélagie Danilovna sourit.

— Moi, j’ai déjà oublié, dit-elle. Personne de vous n’ira donc ?

— Non. Moi, j’irai. Pélagie Danilovna, le permettez-vous ?… dit Sonia.

— Va, si tu n’as pas peur.

— Louisa Ivanovna, on peut ? demanda Sonia.

Jouait-on à la bague, à la corde, au rouble, causait-on comme précédemment, Nicolas ne s’éloignait pas de Sonia et la regardait avec des yeux nouveaux. Il lui semblait que seulement maintenant, grâce à ses moustaches au bouchon, il la connaissait pour la première fois tout à fait bien. Sonia, en effet, était ce soir gaie, animée et belle comme ne l’avait jamais vue Nicolas.

« Alors, voici ce qu’elle est, et moi le sot ! » pensait-il en regardant ses yeux brillants et le sourire heureux, enthousiaste, qui formait des fossettes au-dessus des moustaches, et qu’il n’avait pas vu auparavant.

— Je ne crains rien, dit Sonia. Peut-on y aller tout de suite ? Elle se leva. On lui expliqua où était la grange et comment elle devait rester silencieuse et écouter. On lui donna sa pelisse ; elle la jeta sur sa tête et regarda Nicolas.

« Comme elle est délicieuse, cette fille ! se dit il, et à quoi pensais-je, jusqu’à présent ! » Sonia sortit dans le couloir pour aller à la grange ; Nicolas se rendit hâtivement au perron du grand escalier, sous prétexte qu’il faisait trop chaud. En effet, à cause du grand nombre de gens, on étouffait dans la maison.

Dans la cour, il faisait toujours le même froid immobile ; la même lune, seulement encore plus claire. La lumière était si forte et il y avait tant d’étoiles sur la neige qu’on ne désirait pas regarder le ciel, pour y voir les vraies étoiles. Le ciel était noir et triste, et la terre était gaie !

« Imbécile, imbécile, qu’ai-je attendu jusqu’ici, » pensa Nicolas, et, s’élançant du perron, il tourna le coin de la maison, par le sentier qui allait au perron de service. Il savait que Sonia passerait par là. À moitié chemin, un tas de bois coupé couvert de neige faisait de l’ombre. De l’autre côté du bois, les ombres des vieux tilleuls nus tombaient sur la neige et sur le sentier. Le sentier menait à la grange. Le mur de la grange et le toit couvert de neige brillaient au clair de lune, comme s’ils eussent été faits de pierres précieuses. Un arbre craqua dans le jardin, et de nouveau tout se calma ; sa poitrine ne semblait pas respirer l’air, mais une force éternelle, jeune et gaie.

Du perron des domestiques, quelqu’un descendait en frappant du pied les marches ; un grincement se fit entendre sur la dernière marche couverte de neige, et la voix d’une vieille femme prononça :

— Tout droit, tout droit, par le sentier, mademoiselle, mais il ne faut pas se détourner.

— Je n’ai pas peur, répondit la voix de Sonia, et ses fins souliers crièrent dans la direction de Nicolas. Sonia marchait, enveloppée dans sa pelisse. Elle n’était qu’à deux pas de lui quand elle le remarqua.

Elle aussi vit un autre homme que celui qu’elle connaissait et dont elle avait toujours un peu peur. Il était en robe de femme, les cheveux ébouriffés, avec un sourire heureux, nouveau pour Sonia. Elle courut rapidement vers lui.

« Tout autre et toujours la même, » pensa Nicolas en regardant son visage tout éclairé par la lune. Il passa ses mains sous la pelisse qui couvrait sa tête, l’enlaça, la serra contre lui, et lui baisa les lèvres, que surmontait la moustache sentant le bouchon brûlé. Sonia le baisa au milieu des lèvres et, dégageant ses deux mains, elle le prit par les joues.

— Sonia !… — Nicolas !… dirent-ils seulement. Ils coururent vers la grange, et retournèrent, chacun de son côté.