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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 52-56).


IX

À cette époque, comme toujours, la haute société qui se réunissait à la cour et dans les grands bals était divisée en plusieurs cercles dont chacun avait sa nuance. Parmi ces cercles, le plus vaste était le cercle français de l’union napoléonienne, du comte Roumiantzov et de Caulaincourt. Hélène y occupa la place la plus en vue, dès qu’elle se fut installée à Pétersbourg avec son mari. Chez elle fréquentaient les membres de l’ambassade française et un grand nombre de gens de mêmes tendances, connus par leur esprit et leur amabilité.

Hélène se trouvait à Erfurt pendant la fameuse entrevue des empereurs et de là elle avait rapporté des relations avec tous les hommes célèbres qui accompagnaient Napoléon en Europe. À Erfurt, elle avait obtenu un brillant succès. Napoléon lui-même qui la remarqua au théâtre avait dit d’elle : « C’est un superbe animal. » Son succès de femme belle et élégante n’étonna pas Pierre parce qu’avec les années elle était devenue encore plus belle qu’auparavant, mais il était étonné que pendant ces deux années sa femme eût réussi à acquérir la réputation d’une femme charmante, aussi spirituelle que belle.

Le fameux prince de Ligne lui écrivait des lettres de huit pages : Bilibine gardait ses mots pour en donner la primeur devant la comtesse Bezoukhov. Être admis dans le salon de la comtesse Bezoukhov c’était un certificat d’esprit. Les jeunes gens, avant d’aller en soirée chez Hélène, lisaient des livres pour avoir, dans son salon, un sujet de conversation ; les secrétaires d’ambassade, même des ambassadeurs lui confiaient des secrets diplomatiques, si bien qu’Hélène était une certaine force. Pierre qui la savait très sotte assistait parfois à ses soirées et dîners où l’on parlait politique, poésie et philosophie, avec un sentiment étrange d’étonnement et de peur. À ces soirées il éprouvait quelque chose de semblable à ce que doit ressentir le magicien qui tremble à chaque instant que sa supercherie ne soit découverte. Mais soit que pour diriger un tel salon la bêtise fut nécessaire, soit parce que les dupes prenaient elles-mêmes plaisir à l’être, la tromperie ne se dévoilait pas et la réputation d’une femme charmante et spirituelle, que s’était acquise Hélène Vassilievna Bezoukhova, s’affermissait si bien qu’elle pouvait dire les choses les plus banales et les plus sottes, tous s’enthousiasmaient de ses paroles et y cherchaient un sens profond qu’elle-même ne soupçonnait pas.

Pierre était précisément le mari qu’il fallait à cette brillante femme du monde. Il était cet original distrait, ce mari grand seigneur qui ne gêne personne et qui, non seulement ne gâte pas l’impression générale du ton supérieur du salon, mais par contraste avec le tact et l’élégance de la femme, sert de repoussoir avantageux.

Pierre, durant deux années, grâce à ses occupations incessantes, concentrées sur des intérêts immatériels, et à son mépris sincère pour tout le reste, adopta dans la société de sa femme, qui ne l’intéressait pas, ce ton indifférent, négligent et bienveillant pour tous, qui ne s’acquiert pas artificiellement et qui, pour cette raison même, inspire un respect involontaire. Il entrait dans le salon de sa femme comme au théâtre, connaissait tout le monde, était également content de chacun et également indifférent pour tous. Parfois il se mêlait à une conversation qui l’intéressait, et alors, sans se soucier si les messieurs de l’ambassade étaient présents ou non, il exprimait des opinions parfois tout à fait opposées au ton du moment. Mais l’opinion sur le mari original de la femme la plus distinguée de Pétersbourg était déjà si bien établie que personne ne prenait au sérieux ses sorties.

Parmi le grand nombre de personnages qui fréquentaient journellement la maison d’Hélène, Boris Droubetzkoï, qui avait déjà fait un beau chemin dans le service, était devenu, depuis qu’elle était revenue d’Erfurt, l’hôte le plus intime. Hélène l’appelait mon page et se conduisait avec lui comme avec un enfant. Son sourire pour lui était le même que pour tous, mais parfois, ce sourire était désagréable à Pierre. Boris montrait à l’égard de Pierre un respect particulier, digne et triste. Cette nuance de respect inquiétait aussi Pierre. Il avait tant souffert, trois années auparavant, de l’offense que lui avait faite sa femme que maintenant il fuyait la possibilité d’une pareille offense, d’abord parce qu’il n’était pas un mari pour sa femme, ensuite parce qu’il ne se permettait pas de la soupçonner. « Non, maintenant, en devenant bas-bleu, elle a renoncé pour toujours à ses entraînements d’autrefois, se disait-il. Il n’y a pas d’exemples que les bas-bleus aient eu des entraînements de cœur, » se répétait-il. C’était une règle qu’il avait tirée on ne sait d’où et qu’il croyait absolue. Mais, chose étrange, la présence de Boris dans le salon de sa femme (et il y était presque toujours) agissait physiquement sur lui, liait tous ses membres, détruisait l’inconscience et la liberté de ses mouvements.

— « Cette antipathie est étrange, pensait Pierre ; autrefois il me plaisait même beaucoup. »

Aux yeux du monde, Pierre était un grand seigneur, mari un peu aveugle et ridicule d’une femme célèbre, un original spirituel, qui ne faisait rien, mais aussi ne nuisait à personne ; un bon et brave garçon. Et pendant tout ce temps un travail de développement intérieur, compliqué, difficile, qui lui révélait beaucoup et l’amenait à plusieurs doutes spirituels et à la joie, se passait dans l’âme de Pierre.