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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 46-51).


VIII

L’ennui dont il avait si peur envahit de nouveau Pierre. Après son discours à la loge, durant trois jours il resta chez lui, allongé sur un divan, sans recevoir personne ni sortir nulle part.

Pendant ce temps, il reçut une lettre de sa femme qui le suppliait de lui accorder une entrevue, lui narrait sa tristesse et son désir de lui consacrer toute sa vie.

À la fin de la lettre, elle lui annonçait que sous peu de jours elle arriverait à Pétersbourg, venant de l’étranger.

Après cette lettre, la solitude de Pierre fut rompue par la visite d’un frère maçon qu’il respectait moins que les autres, et qui, amenant la conversation sur la vie conjugale de Pierre, lui démontra, sous forme de conseil fraternel, que sa sévérité envers son épouse était injuste et qu’il s’écartait des règles fondamentales de la franc-maçonnerie, puisqu’il ne pardonnait pas au repentir.

En même temps, sa belle-mère, la femme du prince Vassili, l’envoya chercher en le suppliant de venir chez elle pour quelques instants tout au plus, afin de causer d’une affaire importante.

Pierre vit là une conjuration contre lui, et comprit qu’on voulait le réconcilier avec sa femme. Dans l’état où il se trouvait, cette pensée ne lui fut même pas désagréable. Tout lui était indifférent. Pierre n’attribuait une grande importance à aucun événement de la vie, et, sous l’influence de l’ennui qui maintenant l’accaparait, il ne tenait ni à sa liberté, ni à sa ferme volonté de punir sa femme.

« Personne n’a raison, personne n’est coupable, alors, elle non plus n’est pas coupable, » pensait-il.

Si Pierre ne donna pas aussitôt son consentement à une réconciliation avec sa femme, c’est seulement parce que, dans l’état d’ennui où il se trouvait, il n’avait la force de rien entreprendre. Si maintenant sa femme venait chez lui, il ne la chasserait pas. Ne lui était-il pas indifférent, en comparaison de ce qui l’occupait, de vivre ou non avec sa femme ?

Sans rien répondre à sa femme ni à sa belle-mère, Pierre, un soir, assez tard, se mit en route pour Moscou, afin de voir Joseph Alexéiévitch. Voici ce qu’écrivit Pierre dans son journal.

« Moscou, 17 novembre.

» J’arrive de chez le bienfaiteur et j’ai hâte d’écrire tout ce que j’ai éprouvé. Joseph Alexéiévitch vit pauvrement et depuis trois ans déjà il souffre d’une maladie douloureuse de la vessie. Personne n’a jamais entendu de lui un gémissement, un mot de révolte. Depuis le matin jusqu’à une heure avancée de la nuit, sauf au moment des repas, où il mange la nourriture la plus simple, il étudie les sciences. Il m’a reçu aimablement, m’a invité à m’asseoir sur le lit où il était couché. Je lui ai fait le signe de l’ordre des Chevaliers d’Orient et de Jérusalem, il m’a répondu par le même signe, et avec un sourire doux, m’a demandé ce que j’avais vu et appris dans les loges prussiennes et dans les loges écossaises. Je lui ai raconté tout ce que je savais. Je lui exposai les traits principaux de ce que j’avais proposé à notre loge de Pétersbourg, et lui dis le mauvais accueil qu’on m’avait fait, et la rupture qui s’en était suivie entre moi et les frères. Après avoir réfléchi longtemps en silence, Joseph Alexéiévitch m’exposa sur tout cela son opinion qui éclaira instantanément tout mon passé et toute la future voie qui s’ouvre devant moi. Il me surprit en me demandant si je ne me rappelais pas quel était le triple but de l’ordre : 1o conserver et étudier les mystères ; 2o se purifier et se corriger soi-même afin d’y pouvoir participer ; 3o corriger le genre humain par le désir de cette purification. Quel est le but principal, le premier, parmi ces trois ? Sans doute le perfectionnement et la purification personnels ; à ce but seulement nous pouvons toujours aspirer, indépendamment de toutes les circonstances. Mais en même temps, il exige de nous la plus grande somme d’efforts. Lorsque nous péchons par orgueil, nous perdons de vue ce but : nous étudions un mystère que nous sommes indignes de pénétrer, vu notre impureté, et nous nous mettons à corriger le genre humain quand nous-mêmes offrons l’exemple de la lâcheté et de la débauche. L’illuminisme n’est pas une doctrine pure, précisément parce qu’elle pousse à l’activité sociale, et elle est pleine d’orgueil. Pour cette cause, Joseph Alexéiévitch a blâmé mon discours et toute mon activité. Au fond de mon âme, j’étais d’accord avec lui. À propos de notre conversation sur mes affaires de famille, il m’a dit : « Le devoir principal du vrai maçon, comme je l’ai dit, consiste à se perfectionner soi-même. Mais souvent nous pensons qu’en éloignant de nous toutes les difficultés de notre vie nous atteignons plus rapidement ce but ; au contraire, me dit-il, ce n’est qu’au milieu des complications mondaines que nous pouvons atteindre trois buts principaux : 1o la connaissance de nous-même, car l’homme ne peut se connaître que par comparaison ; 2o le perfectionnement, qui ne s’ obtient que par la lutte ; 3o la vertu essentielle : l’amour de la mort. Seule, la perversité de la vie peut nous montrer sa vanité et aider à notre amour inné pour la mort, ou la résurrection à une nouvelle vie. » Ces paroles sont d’autant plus remarquables que Joseph Alexéiévitch, malgré ses terribles souffrances physiques, ne se sent jamais la vie à charge, et aime la mort pour laquelle, malgré toute la pureté et l’élévation de son être, il n’est pas encore tout à fait prêt. Ensuite le bienfaiteur m’a expliqué en détail la signification du grand cadran du monde et a prouvé que les nombres 3 et 7 sont la base de tout. Il m’a conseillé de ne pas m’écarter des frères de Pétersbourg, de n’occuper dans la loge que les fonctions du deuxième degré et de tâcher, en écartant les frères des entraînements de l’orgueil, de les amener dans la vraie voie de la connaissance et du perfectionnement. En outre, il m’a conseillé, pour moi personnellement, avant tout, de m’observer moi-même ; pour cela il m’a donné un cahier, celui-ci même où j’écris et où j’écrirai désormais tous mes actes. »


« Pétersbourg, 23 novembre.

» Je vis de nouveau avec ma femme. Ma belle-mère en larmes est arrivée chez moi et m’a dit qu’Hélène était ici, qu’elle me suppliait de l’écouter, qu’elle était innocente, qu’elle souffrait de mon abandon, et beaucoup d’autres choses. Je savais que si je me permettais de la voir, je n’aurais pas la force de rejeter sa demande. Dans mon doute je ne savais à quelle aide, à quel conseil recourir. Si le bienfaiteur était ici il me guiderait. Je me suis renfermé chez moi, j’ai relu des lettres de Joseph Alexéiévitch, je me suis remémoré mes conversations avec lui, et de tout cela j’ai tiré cette conclusion que je ne dois pas refuser à qui demande, que je dois tendre une main secourable à chacun, et d’autant plus à une personne tellement liée à moi, et que je dois porter ma croix. Mais si pour le triomphe de la vertu je lui pardonne, que mon union avec elle n’ait qu’un but spirituel. Ainsi ai-je décidé ; je l’ai écrit à Joseph Alexéiévitch ; j’ai demandé à ma femme d’oublier tout le passé, de me pardonner mes torts envers elle, et j’ai dit que moi, je n’avais rien à pardonner. J’étais heureux de lui dire cela, pour qu’elle ne sût pas combien il m’était pénible de la revoir. Je me suis arrêté dans la grande maison, dans la chambre en haut, et j’ai éprouvé le sentiment heureux de la rénovation. »