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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 436-442).


XIII

Il faisait déjà sombre quand le prince André et Pierre s’arrêtèrent au perron principal de la maison de Lissia Gorï.

Comme ils arrivaient, le prince André, avec un sourire, fit remarquer à Pierre le branle-bas qui se produisait au perron de service. Une petite vieille voûtée, un sac sur le dos, et un homme, pas très grand, en habit noir et aux longs cheveux, en apercevant la voiture qui entrait, s’enfuirent dans la porte cochère. Deux femmes coururent les rejoindre et tous les quatre se retournant vers la voiture, effrayés, disparurent par l’escalier de service.

— Ce sont les pèlerins de Macha, — dit le prince André. — Ils ont pensé que c’était mon père. C’est la seule chose en quoi elle ne lui obéit pas : il ordonne de chasser les pèlerins et elle les reçoit.

— Qu’est-ce que c’est que ces pèlerins ? demanda Pierre.

Le prince André n’eut pas le temps de lui répondre. Les domestiques venaient à sa rencontre, il les interrogea sur le vieux prince. Où était-il et quand l’attendait-on ? Le vieux prince était encore en ville et on l’attendait d’un moment à l’autre.

Le prince André conduisit Pierre dans l’appartement, toujours bien installé, qui lui était réservé dans la maison de son père, et lui-même alla dans la chambre d’enfant.

— Allons chez ma sœur, dit le prince André quand il revint vers Pierre, je ne l’ai pas encore vue. Elle se cache maintenant et reste avec ses pèlerins. C’est bien, elle sera confuse et tu verras les hommes de Dieu. C’est curieux, ma parole.

Qu’est-ce que c’est que les hommes de Dieu ?

— Voilà… tu verras.

La princesse Marie, en effet, rougit et devint confuse quand ils entrèrent chez elle. Dans sa gentille chambre, où une veilleuse brûlait devant les icônes, sur le divan, devant le samovar, était assis près d’elle un jeune garçon au nez et aux cheveux longs, en habit de moine. Sur une chaise près d’elle était assise une vieille femme maigre, avec une expression douce et enfantine sur son visage ridé.

André, pourquoi ne pas m’avoir prévenue ? fit-elle avec un doux reproche en se mettant devant ses pèlerins comme une poule devant ses poussins.

Charmée de vous voir. Je suis très contente de vous voir, dit-elle à Pierre quand il lui baisa la main.

Elle l’avait connu encore enfant, et maintenant, son amitié avec André, son malheur avec sa femme et surtout son visage bon et simple la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses beaux yeux rayonnants, et semblait dire : « Je vous aime beaucoup, mais je vous prie de ne pas rire des miens. »

Après avoir échangé les premières phrases de salut ils s’assirent.

— Ah ! Ivanouchka aussi est là, dit le prince André, en désignant avec un sourire le jeune pèlerin.

— André ! fit la princesse Marie d’un ton suppliant.

Il faut que vous sachiez que c’est une femme, dit André à Pierre.

— André ! au nom de Dieu, répéta la princesse Marie.

On voyait que les moqueries du prince André envers les pèlerins et la défense vaine de ceux-ci par la princesse Marie étaient une habitude entre le frère et la sœur.

— Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m’être reconnaissante de ce que j’explique à Pierre votre intimité avec ce jeune homme, dit le prince André.

— Vraiment ? fit Pierre avec curiosité et sérieusement, (ce dont la princesse Marie lui était surtout reconnaissante), en regardant à travers ses lunettes le visage d’Ivanouchka, qui, ayant compris qu’on parlait de lui, les regardait tous d’un air rusé.

C’est en vain que la princesse Marie était gênée pour les siens. Ils n’étaient pas du tout intimidés. La vieille, les yeux baissés, regardait de côté les nouveaux venus ; elle avait retourné la tasse sur la soucoupe, mis de côté un petit morceau de sucre rongé, et était assise, tranquille et immobile dans sa chaise, attendant qu’on lui offrît encore du thé. Ivanouchka buvait dans la soucoupe et d’un œil rusé, féminin, regardait en dessous les jeunes gens.

— Tu es allée à Kiev ? demanda le prince André à la vieille.

— J’y étais, mon père, répondit la vieille bavarde. Juste pour Noël j’ai eu le bonheur de communier auprès des saintes reliques, et maintenant je viens de Koliazine, mon père. Il y a eu un grand miracle là-bas.

— Eh quoi ! Ivanouchka est avec toi ?

— Je vais de mon côté, c’est seulement à Iouknovo que nous nous sommes rencontrés avec Pélagéuchka, fit Ivanouchka en tâchant de parler à voix basse.

Pélagéuchka interrompit sa camarade, elle désirait évidemment raconter ce qu’elle avait vu.

— À Koliazine, mon père, il y a eu un grand miracle.

— Quoi ? de nouvelles reliques ? demanda le prince André.

— Laisse, André, dit la princesse Marie. Ne raconte pas Pélagéuchka.

— Non, que dis-tu, ma mère, pourquoi ne pas raconter ? Je l’aime. Il est bon. C’est mon bienfaiteur envoyé par Dieu. Il m’a donné dix roubles, je m’en souviens. Quand j’étais à Kiev, Kirucha l’innocent, c’est un vrai homme de Dieu, hiver comme été il marche pieds nus, m’a dit : pourquoi ne vas-tu pas où il faut ? Va à Koliazine, là-bas il y a une icône miraculeuse, la Vierge-Mère s’est montrée. J’ai dit adieu aux saints et suis partie…

Tous se taisaient : la pèlerine parlait seule, d’une voix monotone, — en aspirant.

— Je suis venue, mon père, le peuple me dit : Un grand miracle s’est produit ; le saint Chrême coule de la joue de la sainte Vierge-Mère.

— Bon, bon. Tu raconteras après, fit en rougissant la princesse Marie.

— Permettez-moi de l’interroger ? dit Pierre. Est-ce que tu l’as vu toi-même ?

— Comment donc, père, sans doute, je l’ai vu moi-même. La lueur brille sur le visage comme la lumière du ciel, et tombe goutte à goutte de la joue de la sainte Mère…

— Mais c’est une supercherie ! fit naïvement Pierre qui écoutait attentivement la pèlerine.

— Ah ! père ! que dis-tu ? exclama avec effroi Pélagéuchka en se tournant vers la princesse pour lui demander aide.

— On trompe le peuple comme ça ? répéta-t-il.

— Seigneur Jésus-Christ ! fit la pèlerine en se signant. Ne dis pas ça, mon père. Un général qui ne craignait pas Dieu, dit une fois : « Les moines mentent », et au même moment il est devenu aveugle. En rêve il vit la sainte Vierge de Petchersk qui s’avancait vers lui et lui dit : « Crois en moi, je te guérirai. » Et voilà qu’il se met à demander : « Amenez-moi, amenez-moi près d’elle. » — Ça c’est la vérité, je l’ai vu moi-même. On a conduit l’aveugle tout droit chez elle. Il s’approche, tombe à genoux et dit : « Guéris-moi et je te donnerai ce que le tzar m’a octroyé. » Je l’ai vu moi-même, père, une étoile est incrustée en elle. Et voilà, il a commencé à voir ! C’est un péché de parler ainsi. Dieu punira, dit-elle à Pierre d’un ton doctrinal.

— Et comment l’étoile est-elle entrée dans l’icône ? — demanda Pierre.

— Quoi ! n’avez-vous pas promu la sainte Vierge au grade de général ? dit en souriant le prince André.

Pélagéuchka pâlit soudain, et frappant des mains :

— Père, père, c’est un péché. Tu as un fils ! Elle se mit à parler, de rouge devenant toute pâle.

— Père, qu’as-tu dit ? Dieu te pardonne !

Elle se signa : — Dieu, pardonne-lui ! Petite mère, qu’est-ce donc ? s’adressa-t-elle à la princesse Marie.

Elle se leva, et presque pleurant se mit à préparer son sac. Elle était visiblement horrifiée et honteuse de recevoir des bienfaits dans une maison où l’on pouvait tenir de tels propos et elle regrettait d’être obligée, désormais, de s’en priver.

— Mais quel plaisir avez-vous ? Pourquoi êtes-vous venus chez moi ? dit la princesse Marie.

— Non, Pélagéuchka, je plaisante — dit Pierre. — Princesse, ma parole, je n’ai pas voulu l’offenser. J’ai parlé comme ça. Ne fais pas attention, je plaisante, — dit-il en souriant timidement et désirant réparer sa faute.

— C’est moi seul, et lui plaisante, seulement.

Pélagéuchka s’arrêta méfiante, mais dans le visage de Pierre il y avait tant de franchise et de repentir, le prince André regardait si timidement, tantôt Pélagéuchka, tantôt Pierre, que, peu à peu, elle se calma.