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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 140-146).


XIX

Depuis le jour que Pierre, en quittant les Rostov et regardant la comète qui était au ciel, s’était rappelé le regard reconnaissant de Natacha et avait senti que pour lui se découvrait quelque chose de nouveau, la question qui le tourmentait sur la vanité et l’inanité de toute sa vie, se présentait sans cesse à son esprit. Cette terrible question : Pourquoi ? Comment ? qui autrefois se présentait à lui à chaque occupation, faisait place pour lui non à une autre question, non à la réponse à la question ancienne mais à son image. Causait-il ou écoutait-il les propos les plus indifférents, lisait-il ou apprenait-il quelque lâcheté ou folie humaines, il ne s’en effrayait pas comme auparavant mais se demandait pourquoi les hommes s’agitent, quand tout est si bref et inconnu, et il se rappelait Natacha telle qu’il l’avait vue la dernière fois, et tous ses doutes disparaissaient, non parce qu’elle répondait aux questions qui se présentaient à lui mais parce que son souvenir le transportait momentanément dans l’autre domaine : le domaine clair de l’activité spirituelle où ne pouvaient être ni raison, ni tort, dans le domaine de la beauté et de l’amour pour lesquels il fallait vivre. Quelque lâcheté humaine qui se présentât à lui il se disait :

« Eh bien ! que N. N. vole l’État et le tzar, et que le tzar et l’État lui rendent des honneurs, mais hier, elle m’a souri, elle m’a invité à venir, et je l’aime, et personne ne le saura jamais. » Et son âme devenait calme et sereine.

Pierre fréquentait toujours la société, buvait toujours beaucoup et menait la même vie oisive et distraite, parce qu’en dehors des heures qu’il passait chez les Rostov, il lui fallait employer le reste du temps, et les habitudes et les connaissances faites à Moscou l’entraînaient invinciblement dans la vie qui le subjuguait.

Mais les derniers temps, quand des bruits de plus en plus inquiétants arrivèrent du théâtre de la guerre, quand la santé de Natacha commença à se rétablir et qu’elle cessa d’exalter en lui l’ancien sentiment de compassion, une inquiétude de plus en plus incompréhensible pour lui l’empoigna. Il sentait que la situation dans laquelle il se trouvait ne pouvait se prolonger plus longtemps, qu’une catastrophe imminente devait changer toute sa vie, et, avec impatience, il cherchait en tout les indices de cette catastrophe. Un des francs-maçons avait révélé à Pierre la prophétie suivante tirée de l’Apocalypse de Jean le Prophète, relative à Napoléon.

On trouve dans l’Apocalypse, chapitre XIII, verset 18 : « C’est ici qu’est la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence compte le nombre de la bête, car c’est un nombre d’homme, et son nombre est six cent soixante-six ».

Et dans le même chapitre, verset 5 : « Et on lui donna une bouche qui prononçait des discours pleins d’orgueil et de blasphèmes ; et on lui donna le pouvoir de faire la guerre pendant quarante-deux mois ».

Les caractères français comme les caractères hébraïques ont l’usage de chiffres, les dix premiers désignent les unités, les suivants les dizaines ; ils ont la signification suivante :

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80
a b c d e f g h i k l m n o p q r
90 100 110 120 130 140 150 160
s t u v w x y z

En écrivant avec cet alphabet chiffré les mots : l’empereur Napoléon, la somme des nombres égale 666, ainsi donc Napoléon serait cette bête de l’Apocalypse. En outre, en écrivant à l’aide du même alphabet le nombre quarante-deux, c’est-à-dire la limite qui était assignée à la bête pour « prononcer des discours pleins d’orgueil et de blasphèmes » la somme des chiffres qui correspondent au mot quarante-deux est aussi 666 ; il en résultait que le pouvoir de Napoléon prendrait fin en 1812, quand l’empereur des Français aurait accompli ses quarante-deux ans.

Cette prédiction avait frappé Pierre et souvent il se demandait qui mettrait fin au pouvoir de la bête, c’est-à-dire Napoléon, et, en se basant sur la représentation des mots par chiffres et additions, il tâchait de trouver la réponse à la question qui l’occupait. Pierre écrivait en réponse à cette question : L’empereur Alexandre ? la nation russe ? la somme différait de 666. Une fois qu’il était occupé à ces calculs il écrivit son nom : Comte Pierre Besouhoff, il n’arrivait pas au nombre voulu. Il changea l’orthographe, mit z au lieu de s, ajouta de, puis le, mais il n’atteignait toujours pas le résultat désiré. Alors il lui vint en tête que si la réponse à la question cherchée n’était pas dans son nom, elle serait certainement dans sa nationalité. Il écrivit : Le Russe Besuhof ; en comptant il trouva 671. Il n’y avait que cinq de trop : 5 représente la lettre e, la même lettre élidée de l’article devant le mot empereur. En la rejetant aussi, bien qu’irrégulièrement, Pierre obtint la réponse cherchée : L’Russe Besuhof donnait 666. Cette découverte l’émut. Comment, par quel lien était-il uni à ce grand événement prédit dans l’Apocalypse, il ne le savait pas, mais il n’en doutait pas un moment. Son amour pour mademoiselle Rostov, l’antéchrist, l’invasion de Napoléon, la comète, 666, l’empereur Napoléon et l’Russe Besuhof, tout cela ensemble devait mûrir, éclater et le tirer de ce cercle des habitudes moscovites dans lequel il se sentait prisonnier, et l’amener à un bel acte et au grand bonheur.




Pierre, la veille de ce dimanche où on lut la prière, avait promis aux Rostov de leur apporter de chez le comte Rostoptchine, avec qui il était en bonnes relations, l’appel à la Russie et les dernières nouvelles de l’armée.

Le matin, Pierre trouva chez le comte Rostoptchine le courrier envoyé de l’armée. C’était une connaissance de Pierre, un des danseurs des bals de Moscou.

— Au nom de Dieu, ne pouvez-vous pas m’aider, lui dit le courrier, j’ai une sacoche pleine de lettres pour des parents.

Parmi ces lettres il y en avait une de Nicolas Rostov à son père. Pierre la prit ; en outre le comte Rostoptchine remit à Pierre l’appel de l’empereur au peuple de Moscou, le dernier ordre publié pour l’armée et sa dernière proclamation. En parcourant les ordres pour l’armée, Pierre trouva dans l’un d’eux, parmi les informations sur les morts, les blessés, les décorés, le nom de Nicolas Rostov décoré de la croix de Saint-Georges du 4e degré pour le courage montré dans l’affaire d’Ostrovna et, dans le même ordre, la nomination du prince André Bolkonskï, comme commandant du régiment des chasseurs.

Bien qu’il ne voulût pas rappeler Bolkonskï aux Rostov, Pierre ne pouvait se retenir du désir de les réjouir par la nouvelle de la décoration de leur fils et, laissant chez lui la proclamation officielle et les autres ordres pour les apporter personnellement au dîner, il envoya aux Rostov l’ordre du jour inséré et la lettre.

La conversation avec le comte Rostoptchine, son air inquiet et sa hâte de voir le courrier qui racontait en bavardant combien les affaires de l’armée allaient mal, le bruit sur les espions trouvés à Moscou, sur les papiers qui circulaient à Moscou et où l’on disait que Napoléon promettait d’être dans les deux capitales russes avant l’automne, les conversations sur l’arrivée de l’empereur attendu le lendemain, tout cela excitait en Pierre, avec une nouvelle force, ce sentiment d’émotion et d’attente qui ne le quittait pas depuis l’apparition de la comète et surtout depuis le commencement de la guerre. Depuis déjà longtemps Pierre avait l’idée d’entrer au service militaire et il l’eût fait s’il n’en avait été empêché, premièrement parce qu’il appartenait à cette société maçonnique avec laquelle il était lié par serment et qui professait la paix universelle et la disparition de la guerre, et, deuxièmement parce qu’en voyant le grand nombre de Moscovites qui avaient pris l’uniforme et propageaient le patriotisme, sans savoir pourquoi il avait honte de faire comme eux.

Mais la cause principale qui l’empêchait d’exécuter son intention d’entrer à l’armée, c’était cette révélation vague qu’il était l’Russe Besuhof avec la signification du nombre de la bête 666, et que son rôle dans la grande œuvre : refréner la bête, était défini de toute éternité, de sorte qu’il ne devait rien entreprendre mais attendre ce qui devait s’accomplir.