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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 107-112).


XIV

À trois heures personne ne dormait quand parut un maréchal des logis avec l’ordre de partir vers le bourg Ostrovna.

Tout en continuant à bavarder et à rire, les officiers se préparaient vivement. De nouveau on prépara le samovar avec l’eau sale, mais Rostov, sans attendre le thé, partit à son escadron. Le jour commençait à poindre. La pluie avait cessé ; les nuages se dispersaient. Il faisait humide et froid, surtout avec des vêtements incomplètement secs.

En sortant de l’auberge, Rostov et Iline, tous deux dans le demi-jour de l’aube, jetèrent un coup d’œil dans la voiture du docteur, luisante de pluie : au-dessous du tablier on apercevait les jambes du docteur et au fond, sur l’oreiller, un bonnet de femme, et l’on entendait des respirations ensommeillées.

— Elle est vraiment très gentille, dit Rostov à Iline qui sortait avec lui.

— Un charme, répondit Iline avec le sérieux de ses seize ans.

Une demi-heure après, l’escadron bien ordonné était sur la route. On entendit le commandement : À cheval ! Les soldats se signèrent et enfourchèrent leurs montures. Rostov, passant devant commanda : Marche ! et les hussards, quatre hommes de front, avec un bruit de sabots sur la route mouillée, un cliquetis de sabres et des conversations à voix basse, se mirent en route sur la large voie bordée de bouleaux, en suivant l’infanterie et l’artillerie qui passaient devant.

Les nuages bleu-violacé, déchiquetés, s’empourprant sous le soleil, étaient chassés rapidement par le vent. Il faisait de plus en plus clair. On distinguait nettement, encore luisantes de la pluie de la veille, les petites herbes bouclées qui bordent toujours les chemins vicinaux. Les branches des bouleaux, aussi mouillées, étaient balancées par le vent et laissaient tomber des gouttes claires.

Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus. Rostov marchait entre les deux rangées de bouleaux avec Iline, qui le suivait en côté.

En campagne, Rostov se donnait la liberté de monter non un cheval de front, mais un cheval de Cosaque. Connaisseur et amateur il s’était procuré un magnifique cheval du Don, grand et bon, qui n’avait pas de rival. C’était un plaisir pour Rostov de monter ce cheval. Il pensait à son cheval, à la matinée, à la femme du docteur et pas une seule fois au danger qui les attendait.

Autrefois, quand Rostov allait à l’attaque, il avait peur, maintenant il n’éprouvait aucunement ce sentiment. Il n’avait pas peur, non parce qu’il était habitué au feu (on ne peut pas s’habituer au danger), mais parce qu’il avait appris à dompter son âme devant le danger. Il s’était habitué, en allant à l’attaque, à penser à tout, sauf à ce qui semblait être le plus essentiel : le danger imminent. En dépit de ses efforts et bien qu’il se reprochât sa poltronnerie, les premiers temps de son service il ne pouvait y atteindre, mais avec le temps, c’était venu. Maintenant il allait à côté d’Iline, entre les bouleaux, l’air calme et insouciant comme s’il allait à la promenade ; de temps en temps il effeuillait les branches qui se trouvaient à portée de sa main, parfois touchait de la jambe le flanc du cheval, parfois, sans se tourner, jetait sa pipe éteinte au hussard qui le suivait afin qu’il la lui bourrât. Il avait peine en regardant le visage d’Iline qui causait beaucoup et était très inquiet. Il connaissait par expérience cet état d’inquiétude, de l’attente et de la peur de la mort, dans lequel se trouvait Iline, et il savait que rien, sauf le temps, n’y pouvait remédier.

Dès que le soleil se montrait sur le ciel pur, à travers les nuages, le vent se calmait comme s’il n’osait troubler le beau matin d’été après l’orage. Des gouttes tombaient encore mais déjà verticalement, et tout devenait calme. Le soleil s’éleva tout à fait au-dessus de l’horizon et disparut derrière un nuage étroit et long ; quelques minutes après, en déchirant ses bords, il se montra encore plus clair à l’extrémité supérieure du nuage. Tout devenait clair et brillant, et avec cette clarté, comme pour la saluer, des coups de canon éclatèrent.

Rostov n’eut pas le temps de réfléchir et d’évaluer la distance de ces coups que l’aide de camp du comte Osterman Tolstoï arrivait de Vitebsk au galop, avec l’ordre d’aller au trot par la route.

L’escadron dépassa l’infanterie et la batterie qui, elle aussi, en se hâtant, descendait la colline et, ayant traversé un village vide, abandonné par les habitants, se montrait de nouveau sur la montagne. Les chevaux commençaient à se couvrir de sueur, les hommes étaient rouges.

— Halte ! En ligne droite ! commandait en avant le divisionnaire. Par file à gauche ! Marche ! Et les hussards passaient au flanc gauche de la position et se plaçaient derrière les uhlans qui se trouvaient en première ligne. Une colonne épaisse de notre infanterie se tenait à droite : c’était la réserve. Plus haut on voyait nos canons sur la montagne, dans l’air pur, sous la lumière mate, oblique et claire, à l’horizon même. On apercevait au delà une autre colline avec les canons ennemis. De la vallée arrivait le bruit de nos soldats déjà engagés dans la mêlée qui échangeaient gaîment des coups avec l’ennemi.

Rostov se réjouissait à ces sons, qu’il n’avait pas entendus depuis longtemps, comme à ceux de la musique la plus gaie. Ta ta ra ta ta… plusieurs coups éclataient, tantôt simultanément, tantôt l’un après l’autre. De nouveau tout se taisait et, de nouveau, on aurait dit l’éclat de pétards sur lesquels on marche.

Les hussards restèrent près d’une heure sur la même place. La canonnade commençait. Le comte Osterman passa avec sa suite derrière l’escadron, parla au commandant du régiment et alla sur la colline, vers les canons.

Après le départ d’Osterman, on commanda aux uhlans : — En colonne ! À l’attaque !

L’infanterie se coupa pour laisser passer la cavalerie. Les uhlans, retenant leurs piques vacillantes, descendirent au trot la colline, contre la cavalerie française qui se montrait à gauche.

Dès que les uhlans furent descendus, les hussards reçurent l’ordre de s’approcher de la colline pour couvrir la batterie. Pendant que les hussards se mettaient à la place des uhlans, des balles lointaines volaient en sifflant mais sans atteindre la ligne.

Ce son que Rostov n’avait pas entendu depuis longtemps le rendait joyeux et énergique encore plus que celui de la canonnade. En se dressant, il examinait le champ de bataille qu’on découvrait de la montagne, et il participait de toute son âme au mouvement des uhlans. Les uhlans étaient très près des dragons français : une mêlée se produisait au milieu de la fumée, et, cinq minutes plus tard, les uhlans galopaient sur leurs pas vers l’endroit où ils se tenaient avant, mais plus à gauche. Parmi les uhlans sur leurs chevaux roux et derrière eux on apercevait en grande masse l’uniforme bleu des dragons français sur leurs chevaux gris.