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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 113-118).


XV

Rostov, avec son œil perçant de chasseur, aperçut l’un des premiers ces dragons français bleus qui poursuivaient nos uhlans. Les uhlans, dont les rangs étaient rompus, et les dragons français qui les poursuivaient s’avancaient de plus en plus. On pouvait déjà voir comment ces hommes, qui semblaient petits au pied de la colline, se heurtaient, s’attaquaient l’un l’autre et agitaient leurs bras ou leurs sabres.

Rostov regardait comme une chasse à courre ce qui se faisait devant lui. Il sentait que si l’on se jetait maintenant avec les hussards sur les dragons français ils ne résisteraient pas, mais ce devait être fait tout de suite, immédiatement, sans quoi ce serait trop tard. Il regarda autour de lui. Le capitaine était tout près, lui non plus ne quittait pas des yeux la cavalerie, en bas.

— André Sevastianitch, dit Rostov, nous pourrions les écraser…

— Ce serait en effet un bon coup. Essayer ?…

Rostov, sans l’écouter jusqu’au bout, poussa son cheval et parut devant l’escadron. Il n’avait pas le temps de commander le mouvement que tout l’escadron, qui éprouvait un sentiment analogue au sien, s’ébranlait derrière lui. Rostov ne savait pas lui-même comment et pourquoi il faisait cela. Il agissait maintenant, comme il le faisait à la chasse, sans réfléchir, sans calculer. Il voyait que les dragons étaient près, qu’ils couraient et étaient désorganisés. Il savait qu’ils ne résisteraient pas. Il savait que ce moment était unique, qu’on ne le retrouverait pas si on le laissait échapper. Les balles bourdonnaient et sifflaient autour de lui si excitantes, le cheval se poussait en avant avec une telle ardeur qu’il ne pouvait le retenir. Il lança son cheval, commanda et, en même temps, entendit derrière lui le bruit des pas de son escadron lancé au grand trot. Il commençait à descendre vers le ravin, au bas de la colline. À peine furent-ils descendus que, involontairement, l’allure de leur trot se transformait en un galop qui devenait de plus en plus rapide à mesure qu’ils s’approchaient de leurs uhlans et des dragons français qui les poursuivaient.

Les dragons étaient très près. Ceux qui étaient devant, dès qu’ils aperçurent les hussards, firent volte-face. Ceux qui étaient derrière s’arrêtèrent. Rostov, avec le même sentiment que celui qu’il éprouvait en coupant la route au loup, laissant bride abattue son cheval du Don, courait pour couper la route aux dragons français dont les rangs étaient rompus. Un uhlan s’arrêtait. Un fantassin se prosternait à terre pour ne pas être écrasé ; un cheval sans cavalier s’enfuyait parmi les hussards. Presque tous les dragons français fuyaient. Rostov, choisissant l’un d’eux, sur un cheval bleu, s’élança pour le rejoindre. En passant il se heurta contre un buisson. Son bon cheval le porta par-dessus et, se retenant à peine sur la selle, Nicolas, un moment après, attaquait l’ennemi qu’il avait choisi. Ce Français, probablement un officier, à en juger par son uniforme, galopait penché sur son cheval bleu qu’il stimulait avec son sabre. Un moment après le cheval de Rostov frappa de son poitrail l’arrière-train du cheval de l’officier et faillit le renverser. Au même moment, Rostov, ne sachant lui-même pourquoi, leva le sabre et frappa le Français.

À ce moment même toute l’animation de Rostov disparut d’un coup. L’officier tomba non pas tant à cause du coup de sabre qui lui entaillait seulement un peu le bras au-dessus du coude, que du choc du cheval et de la peur. Rostov, retenant son cheval, cherchait des yeux son ennemi pour voir celui qu’il avait vaincu. L’officier français sautillait, un pied à terre, l’autre accroché à l’étrier ; il clignait les yeux d’un air craintif, s’attendant à chaque instant à recevoir un nouveau coup, et, tout crispé, avec une expression d’horreur, il regardait Rostov de bas en haut. Son visage pâle, blond, jeune, le menton troué d’une fossette, ses yeux bleu-clair, sa figure toute couverte de boue n’étaient pas du tout d’un homme au champ de bataille, d’un ennemi, mais étaient tout à fait ordinaires. Avant même que Rostov eût décidé ce qu’il allait faire, l’officier lui criait :

Je me rends ! Il essayait, en se hâtant, de dégager son pied de l’étrier mais il ne le pouvait pas, et ses yeux bleus, effrayés, regardaient Rostov. Les hussards qui accouraient lui dégagèrent le pied et le remirent en selle. Les hussards se battaient en plusieurs endroits avec les dragons : l’un blessé, le visage en sang, ne lâchait pas son cheval. Un autre grimpé sur la croupe du cheval d’un hussard le prenait à bras-le-corps. Un troisième, soutenu par un hussard, se remettait en selle. L’infanterie française accourait en tirant. Les hussards se retirèrent hâtivement avec leurs prisonniers. Rostov suivait les autres en éprouvant un sentiment désagréable qui lui serrait le cœur. Quelque chose de vague, de confus qu’il ne pouvait s’expliquer s’était éveillé en lui par la capture de cet officier et le coup qu’il lui avait porté. Le comte Osterman Tolstoï rencontrât les hussards qui retournaient. Il appela Rostov, le remercia et lui dit qu’il soumettrait à l’empereur son acte héroïque et demanderait pour lui la croix de Saint-Georges. Quand on appela Rostov chez le comte Osterman, se rappelant qu’il avait fait cette attaque sans ordre, il était tout à fait convaincu que le chef le demandait pour le punir de son acte arbitraire ; aussi les paroles flatteuses d’Osterman et la promesse d’une récompense auraient-elles dû le frapper encore plus joyeusement. Mais toujours le même sentiment vague le peinait moralement. « Oui, qu’est-ce qui me tourmente ? se demandait-il en s’éloignant du général. La pensée d’Iline ? Non, il est sain et sauf. Ai-je fait quelque acte honteux ? Non, pas encore ça ? » Quelque autre chose le tourmentait comme un remords.

« Oui, oui, cet officier avec une petite fossette… Et je me rappelle comme mon bras s’est arrêté quand je le soulevais. »

Rostov aperçut les prisonniers qu’on emmenait. Il les suivit pour voir son Français au menton troué d’une fossette. En son uniforme étranger, il allait, monté sur un cheval des hussards, et regardait avec inquiétude autour de lui. Sa blessure du matin était insignifiante. Il feignait de sourire à Rostov et lui fit de la main une sorte de salut. Rostov se sentait heureux et gêné. Toute cette journée et la suivante, les amis et les camarades de Rostov remarquèrent qu’il n’était ni ennuyé, ni fâché, mais que, pourtant, il restait silencieux, pensif et concentré. Il buvait sans plaisir, tâchait de rester seul et était préoccupé.

Rostov pensait toujours à son acte brillant qui, à son étonnement, lui valait la croix de Saint-Georges et même la réputation d’un brave et il y avait quelque chose qu’il ne pouvait nullement comprendre. « Alors, ils sont encore plus peureux que nous ? Alors, c’est ce qu’on appelle l’héroïsme ? Ai-je fait cela pour la patrie ? Et en quoi est-il coupable avec sa petite fossette et ses yeux bleus ? Comme il avait peur ! Il pensait que je le tuerais ! Pourquoi l’aurais-je tué ? Ma main tremblait. Et on m’a donné la croix de Saint-Georges. Je n’y comprends rien, rien ! » pensait-il.

Mais pendant que Nicolas se posait ces questions et malgré tout ne pouvait se rendre compte de ce qui le troublait tant, comme il arrive souvent au service, la roue de la fortune tournait à son profit. Il reçut de l’avancement après l’affaire d’Ostrovna. On lui donna un bataillon de hussards et, quand il fallait pour une mission un officier courageux, c’est à lui qu’on la confiait.