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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 1-16).

GUERRE ET PAIX


(1864 — 1869)




TROISIÈME PARTIE


I


Le prince Vassili ne tirait pas ses plans à l’avance. Il songeait encore moins à faire du mal aux hommes pour y trouver un profit quelconque. C’était simplement un homme qui, ayant beaucoup de succès dans le monde, s’était habitué à ce succès. Sans cesse, suivant les circonstances de ses rencontres avec les hommes, divers plans et calculs, dont lui-même ne se rendait pas un compte exact mais qui faisaient tout l’intérêt de sa vie, se combinaient en lui. Il ne s’agissait pas de quelques-uns, mais de dizaines de plans, parmi lesquels les uns ne faisaient que s’esquisser dans son esprit, les autres étaient réalisés, et les troisièmes disparaissaient. Par exemple, il ne se disait pas : « Cet homme a maintenant une grande influence, je dois acquérir sa confiance et son amitié et, par lui, recevoir une subvention », ou : « Voilà, Pierre est riche, je dois le circonvenir, lui faire épouser ma fille et lui emprunter les quarante mille roubles dont j’ai besoin. » Mais, rencontrait-il l’homme influent, à ce même moment, l’instinct lui disait que cet homme pouvait être utile, et le prince Vassili se rapprochait de lui, et à la première occasion, sans étude, par instinct, il le flattait, devenait familier et lui parlait de ce qui lui était nécessaire.

À Moscou, Pierre se trouva sous la main du prince Vassili qui s’arrangea pour le faire nommer gentilhomme de la chambre, ce qui équivalait alors au rang de conseiller d’État, et il insista pour que le jeune homme vînt avec lui à Pétersbourg et s’arrêtât dans sa maison. Comme par hasard, et en même temps avec une assurance absolue qu’il en devait être ainsi, le prince Vassili faisait tout ce qui était nécessaire pour faire marier Pierre avec sa fille. Si le prince Vassili avait fait ses plans d’avance, il n’aurait pu avoir un tel naturel dans les relations et une telle simplicité familiale dans tous ses rapports avec les hommes placés plus haut et plus bas que lui. Quelque chose l’attirait toujours vers les hommes plus forts ou plus riches que lui et il était doué de ce talent rare de saisir précisément ce moment où il pouvait et où il fallait profiter d’eux.

Pierre, tout à fait à l’improviste, était devenu richissime et comte Bezoukhov et après sa solitude récente et son insouciance, tout à coup il se sentait à un tel point entouré, occupé, que c’était seulement au lit qu’il parvenait à rester seul avec soi-même. Il lui fallait signer des papiers, courir les chancelleries administratives dont il ne comprenait guère l’importance, interroger sur une chose ou une autre son premier intendant, aller dans son domaine près de Moscou, recevoir une quantité de personnes qui autrefois ne voulaient pas même connaître son existence et maintenant eussent été peinées et offensées qu’il ne voulût pas les voir. Toutes ces diverses personnes : hommes d’affaires, parents, connaissances, toutes étaient également bien disposées et tendres envers le jeune héritier. Tous évidemment et indiscutablement étaient convaincus des hautes qualités de Pierre. Sans cesse il entendait ces paroles : « Avec votre bonté extrême », « Avec votre bon cœur », « Vous-même êtes si pur, comte », « Si chacun était aussi intelligent que vous », etc, si bien qu’il commençait à croire vraiment en sa bonté et en son esprit extraordinaires, d’autant plus que toujours, au fond de son âme, il se jugeait, en effet, très bon et très intelligent. Même des personnes autrefois méchantes et évidemment hostiles devenaient avec lui tendres et affectueuses. L’aînée des princesses, si désagréable avec sa longue taille et ses cheveux bien lissés comme ceux d’une poupée, aussitôt après les funérailles, entra dans la chambre de Pierre. Les yeux baissés, en rougissant, elle déclara regretter vivement le malentendu survenu entre eux, elle dit que maintenant elle ne se sentait pas le droit de rien demander, sauf la permission, après le coup qui l’avait frappée, de rester quelques semaines dans la maison qu’elle aimait tant et où elle s’était tant sacrifiée. À ces paroles, elle ne put se retenir et pleura. Touché d’un tel changement chez cette femme-statue, Pierre la prit par la main et lui demanda pardon, sans savoir lui-même pourquoi. Depuis ce jour, la princesse commença à lui tricoter un cache-nez rayé, et changea complètement à son égard.

— Fais cela pour elle, mon cher, en somme elle a eu beaucoup à souffrir de la part du défunt, lui dit le prince Vassili, en lui faisant signer un papier au profit de la princesse. Le prince Vassili avait décidé qu’il fallait jeter cet os — un billet à ordre de trente mille roubles, — à la pauvre princesse, afin qu’il ne pût lui venir en tête de bavarder sur sa participation à l’affaire du portefeuille de mosaïque. Pierre signa le billet à ordre et, depuis, la princesse devint encore meilleure. Les sœurs cadettes commencèrent aussi à se montrer affectueuses envers lui, surtout la plus jeune, la plus jolie, avec le grain de beauté. Souvent elle gênait Pierre par ses sourires et sa confusion quand elle l’apercevait.

Il semblait si naturel à Pierre que tous l’aimassent, il lui semblait si extraordinaire que quelqu’un ne l’aimât pas qu’il ne pouvait douter de la franchise des personnes qui l’entouraient. En outre il n’avait pas le temps de s’interroger sur la franchise ou l’hypocrisie de ces personnes. Il n’en avait jamais le temps et se sentait toujours dans un état d’enivrement paisible et joyeux. Il se sentait le centre de quelque mouvement important ; il sentait qu’on attendait quelque chose de lui et que s’il ne faisait pas certaines choses, il attristerait beaucoup de gens et les priverait de ce qu’ils espéraient, au lieu que s’il le faisait tout irait bien. Et il faisait ce qu’on lui demandait, mais ce quelque chose de bien restait toujours à faire.

Aux premiers moments, celui qui s’occupa le plus des affaires de Pierre et de Pierre lui-même, ce fut le prince Vassili. Depuis la mort du comte Bezoukhov, il ne lâchait pas Pierre. Le prince Vassili avait l’air d’un homme débordé d’affaires, fatigué, préoccupé mais qui, par bonté, ne pouvait pas jeter au hasard et aux coquins ce jeune homme sans aide, le fils de son ami, après tout, et possesseur d’une fortune considérable. Pendant les quelques jours qu’il passa à Moscou après la mort du comte Bezoukhov, il faisait mander Pierre, ou venait lui-même chez lui et lui prescrivait ce qu’il devait faire d’un ton fatigué et assuré qui, chaque fois, semblait dire :

« Vous savez que je suis accablé d’affaires et que ce n’est que par pure charité que je m’occupe de vous, et puis vous savez bien que ce que je vous propose est la seule chose faisable. »

— Eh bien, mon ami, demain enfin, nous partons, lui dit-il une fois en fermant les yeux, en promenant ses doigts sur le bras de Pierre, et d’un tel ton qu’on eût dit que c’était chose convenue entre eux depuis longtemps et qu’il n’en pouvait être autrement. — Demain nous partons, je te donne une place dans ma voiture. Je suis très heureux. Ici, chez nous, tout l’essentiel est fait. Quant à moi, je devrais être de retour depuis longtemps. Voici… j’ai reçu du grand chancelier… je lui ai parlé de toi et tu es attaché au corps diplomatique et nommé gentilhomme de la chambre ; maintenant la voie diplomatique t’est ouverte.

Malgré l’expression de fatigue et d’assurance avec laquelle étaient prononcées ces paroles, Pierre qui avait réfléchi si longtemps à son avenir, voulait objecter quelque chose, mais le prince Vassili l’interrompit de cette voix basse et roucoulante qui excluait toute possibilité d’interrompre ses paroles et dont il usait dans les cas extrêmes où la conviction était nécessaire.

Mais, mon cher, je fais cela pour moi-même, pour ma conscience, et il n’y a pas de quoi me remercier ; jamais personne ne s’est plaint qu’on l’aimât trop, et enfin tu es libre, tu peux quitter tout dès demain voilà, tu verras toi-même à Pétersbourg. Et pour toi, il est déjà temps de s’éloigner de ces terribles souvenirs. Le prince Vassili soupira : — C’est ainsi, mon âme. Mon valet de chambre partira dans ta voiture. Ah ! oui, j’ai failli oublier, ajouta-t-il encore : — Tu sais, mon cher, que nous étions en compte avec le défunt, alors, du domaine de Riazan, j’ai reçu… mais je garderai chez moi, tu n’en as pas besoin, nous compterons plus tard.

Ce que le prince Vassili appelait « du domaine de Riazan », c’étaient quelques milliers de roubles de redevance qu’il gardait pour lui.

À Pétersbourg, de même qu’à Moscou, l’atmosphère de personnes tendres, aimantes, entoura Pierre. Il ne pouvait refuser le poste ou plutôt le grade — puisqu’il n’avait rien à faire — que lui avait fait obtenir le prince Vassili, et Pierre eut tant de connaissances, d’invitations, d’occupations, qu’encore plus qu’à Moscou il éprouva une sensation de brouillard, de hâte, et d’un bien quelconque, qui toujours devait arriver mais ne se produisait pas.

Parmi ses amis célibataires d’autrefois, beaucoup n’étaient plus à Pétersbourg. La garde était partie à la guerre, Dolokhov était dégradé, Anatole était à l’armée en province, le prince André à l’étranger ; aussi Pierre ne passa-t-il plus de nuits comme il aimait à le faire auparavant ; de même il ne soulageait plus son âme dans la conversation amicale avec son ami plus âgé et estimé. Tout son temps passait aux dîners, aux bals et principalement chez le prince Vassili dans la société de la grosse princesse sa femme et de la belle Hélène.

L’attitude d’Anna Pavlovna Schérer envers Pierre, s’était modifiée comme celle de toute la société.

Auparavant, Pierre, en présence d’Anna Pavlovna, sentait toujours que ce qu’il disait était inconvenant, maladroit, inopportun, que les propos qu’il jugeait sages, alors qu’il les formulait en pensée, devenaient sots dès qu’il les émettait à haute voix, et qu’au contraire, les paroles les plus sottes d’Hippolyte devenaient spirituelles et charmantes. Maintenant, quoi qu’il put dire, tout était charmant. Si même Anna Pavlovna ne disait pas cela, il voyait qu’elle voulait le dire et qu’elle ne se retenait que pour épargner sa modestie.

Au commencement de l’hiver 1805-1806, Pierre reçut d’Anna Pavlovna l’habituel billet rose avec l’invitation à laquelle il était ajouté : Vous trouverez chez moi la belle Hélène qu’on ne se lasse jamais de voir.

En lisant ce passage, Pierre sentit pour la première fois qu’entre lui et Hélène se formait un lien reconnu par les autres personnes, et cette idée, en même temps qu’elle l’effrayait et semblait lui imposer un devoir qu’il ne pouvait remplir, lui plaisait comme une supposition amusante.

La soirée d’Anna Pavlovna était comme la première, seulement la primeur dont Anna Pavlovna régalait ses hôtes n’était pas Mortemart, mais un diplomate arrivé de Berlin et qui apportait les détails les plus frais sur le séjour de l’empereur Alexandre à Postdam et sur l’alliance indissoluble que s’étaient jurée là-bas les deux souverains, en se promettant de défendre la cause du droit contre l’ennemi du genre humain. Pierre était reçu par Anna Pavlovna avec une nuance de tristesse qui se rapportait évidemment à la perte récente qui avait atteint le jeune homme, à la mort du comte Bezoukhov (tous croyant de leur devoir d’affirmer à Pierre qu’il était attristé de la mort de son père qu’il avait à peine connu), tristesse tout à fait pareille à celle qu’elle affectait en parlant de S.M.I. Marie Fédorovna. Pierre se sentait très flatté de cela. Anna Pavlovna arrangeait les groupes dans son salon avec son habileté ordinaire. Le grand groupe où se trouvaient le prince Vassili et les généraux jouissait du diplomate. L’autre était près de la table à thé. Pierre voulait se joindre au premier groupe mais Anna Pavlovna, qui se trouvait dans l’excitation d’un capitaine, au champ de bataille, à qui viennent par milliers des idées brillantes qu’on peut à peine mettre à exécution, Anna Pavlovna, en apercevant Pierre, du doigt, toucha sa manche.

Attendez, j’ai des vues sur vous pour ce soir. Elle regarda Hélène et lui sourit : Ma bonne Hélène, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre tante qui a une adoration pour vous. Allez lui tenir compagnie pour dix minutes. Et pour que vous ne vous ennuyiez pas trop, voilà le cher comte qui ne refusera pas de vous accompagner.

La belle se dirigea vers la tante, mais Anna Pavlovna retint encore Pierre près d’elle comme s’il lui fallait donner les dernières instructions nécessaires.

— N’est-ce pas qu’elle est ravissante ? — dit-elle à Pierre en désignant la majestueuse belle qui s’éloignait. — Et quelle tenue ! Pour une jeune fille, quel tact, quelles manières artistiques de se tenir ! Ça vient du cœur. Heureux celui à qui elle sera. Avec elle le mari le moins mondain occupera malgré lui la plus brillante situation. N’est-ce pas ? Je voulais seulement savoir votre opinion, et Anna Pavlovna le laissa partir.

Pierre, en toute franchise, répondit affirmativement à la question d’Anna Pavlovna, sur l’art de se tenir d’Hélène. S’il lui arrivait de penser à Hélène, c’était précisément à sa beauté et à son talent calme, extraordinaire, d’être digne et silencieuse en société.

La tante reçut dans son coin les deux jeunes gens, mais sembla vouloir cacher son adoration pour Hélène et exprimer surtout sa peur d’Anna Pavlovna. Elle regardait sa nièce d’un air de demander ce qu’elle devait faire avec ces gens. En s’éloignant d’eux, de nouveau, Anna Pavlovna toucha du doigt la manche de Pierre et prononça :

J’espère que vous ne direz plus qu’on s’ennuie chez moi, et elle jeta un regard à Hélène. Hélène sourit d’un air qui disait qu’elle n’admettait pas la possibilité que quelqu’un pût la voir et n’être pas ravi. La tante toussota, avala sa salive et dit, en français, qu’elle était très heureuse de voir Hélène. Ensuite elle s’adressa à Pierre avec le même salut et la même mine.

Pendant la conversation ennuyeuse et boiteuse, Hélène regardait Pierre et lui souriait de ce sourire clair, beau, dont elle usait pour tous. Pierre était si habitué à ce sourire, il exprimait si peu pour lui, qu’il n’y fit aucune attention. La tante vint à parler de la collection de tabatières du père défunt de Pierre, du comte Bezoukhov et montrait sa tabatière. La princesse Hélène demanda la permission de regarder le portrait du mari de la tante, peint sur cette tabatière.

— C’est probablement Vinesse qui l’a fait, — dit Pierre, nommant un miniaturiste très connu. Il s’inclina sur la table pour prendre la tabatière, tout en écoutant la conversation qui avait lieu devant l’autre table.

Il se leva pour faire un détour, mais la tante lui tendit la tabatière derrière Hélène ; Hélène s’inclina pour laisser la place et se détourna en souriant. Comme à chaque soirée, elle était en robe très décolletée devant et derrière, à la mode de cette époque. Son buste, qui semblait toujours à Pierre être de marbre, était si près de lui, qu’involontairement il distinguait, avec ses yeux myopes, le charme vivant de ses épaules et de son cou, et ils étaient si près de ses lèvres qu’il n’avait qu’à se pencher un peu pour les effleurer. Il sentait la chaleur de son corps, l’odeur de ses parfums, le craquement de son corset à chaque mouvement. Il ne voyait pas sa beauté marmoréenne qui faisait un avec la robe, mais il voyait et sentait toute la séduction de son corps couvert seulement par la robe. Et ayant une fois aperçu cela, il ne pouvait voir autrement, de même qu’on ne peut retourner à l’erreur une fois expliquée.

— « Alors vous ne vous étiez pas aperçu jusqu’ici que je suis belle, semblait lui dire Hélène. Vous ne vous étiez pas aperçu que je suis une femme ? Oui je suis une femme qui peut appartenir à chacun et à vous aussi, » disait son regard. Et à ce moment Pierre sentait que non seulement Hélène pouvait être sa femme mais devait l’être, qu’il n’en pouvait être autrement.

À ce moment il en était aussi sûr que s’il eût été près d’elle à l’autel. Sûrement, ce sera ; mais quand ? il ne savait pas. Il ne savait pas si c’était bien (il lui semblait même que ce n’était pas bien), mais il était sûr que cela serait.

Pierre baissait les yeux, les relevait et de nouveau voulait la voir aussi lointaine, aussi étrangère pour lui qu’il la voyait chaque jour auparavant. Mais il ne le pouvait plus. Il ne le pouvait pas, comme l’homme qui, regardant à travers le brouillard, prenait une herbe pour un arbre ne peut, après avoir vu l’herbe, croire que c’est un arbre. Elle était très près de lui ; elle exerçait déjà son pouvoir sur lui. Et entre lui et elle il n’y avait plus d’obstacles, sauf ceux que mettait sa propre volonté.

Bon, je vous laisse dans votre petit coin, je vois que vous y êtes très bien, — dit la voix d’Anna Pavlovna.

Pierre, en essayant de se rappeler s’il n’avait pas fait quelque inconvenance, rougit, regarda tout autour de lui. Il lui semblait que tous savaient comme lui ce qui était arrivé.

Quelques instants après, quand il s’approcha du grand groupe, Anna Pavlovna s’adressa à lui : — On dit que vous embellissez votre maison de Pétersbourg. (C’était vrai, l’architecte l’avait déclaré nécessaire, et Pierre, sans savoir pourquoi, restaurait son immense maison de Pétersbourg.)

C’est bien, mais ne déménagez pas de chez le prince Basile. Il est bon d’avoir un ami comme le prince, — dit-elle, en souriant au prince Vassili ; — j’en sais quelque chose, n’est-ce pas ? Et vous êtes encore si jeune, vous avez besoin de conseils : vous ne m’en voulez pas si j’use de mes droits de vieille.

Elle se tut, comme le font toujours les femmes qui attendent quelque compliment quand elles parlent de leur âge. — « Si vous vous mariez, c’est une autre affaire. » Et elle les embrassa d’un même regard. Pierre ne regardait pas Hélène et Hélène ne le regardait pas mais elle était toujours très près de lui. Il marmonna quelque chose et rougit.

Rentré à la maison, Pierre en pensant à ce qui lui était arrivé, ne put de longtemps s’endormir. Que lui était-il donc arrivé ? Rien. Il comprit seulement qu’une femme qu’il connaissait depuis l’enfance, de qui il disait distraitement : « Oui, elle est jolie, » quand on lui disait qu’Hélène était une beauté, il comprit que cette femme pouvait lui appartenir.

« Mais elle est sotte, je l’ai dit moi-même, pensait-il. Il y a quelque chose de vilain dans le sentiment qu’elle a excité en moi, quelque chose de défendu. On m’a raconté que son frère Anatole était amoureux d’elle, qu’elle était éprise de lui, qu’il y a eu une fâcheuse histoire, qu’on a dû éloigner Anatole. Son frère, c’est Hippolyte… Son père, le prince Vassili… Ce n’est pas bien ! » Et en même temps qu’il raisonnait ainsi (un de ces raisonnements qui demeurent inachevés), il se trouvait joyeux et reconnaissant de ce qu’une autre série de raisonnements suivissent les premiers, et, tout en constatant la nullité d’Hélène, il rêvait à la possibilité qu’elle devînt sa femme, qu’elle pût l’aimer, qu’elle fût toute différente de ce qu’il connaissait, et que tout ce qu’il avait pensé et entendu pût être faux. Et de nouveau il ne voyait pas la fille du prince Vassili, mais il voyait tout son corps couvert seulement d’une robe grise. « Mais non, pourquoi donc cette idée ne me venait-elle pas en tête auparavant ? » Et derechef il se disait que c’était impossible, que ce mariage serait quelque chose de vilain, contre nature et, lui semblait-il, malhonnête. Il se rappelait ses propos et ses jugements d’autrefois, les paroles et les regards de ceux qui les voyaient ensemble. Il se rappelait les paroles et les regards d’Anna Pavlovna quand elle lui parlait de la maison, il se souvenait de milliers d’allusions semblables de la part du prince Vassili et des autres. Il fut saisi d’horreur. Ne s’était-il pas déjà lié pour la réalisation d’un acte évidemment mauvais et qu’il ne devait pas accomplir ?

Mais tandis qu’il s’exprimait à lui-même cette crainte, de l’autre côté de son âme se dressait l’image d’Hélène dans toute sa beauté de femme.