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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 417-426).


X

Ainsi notre représentation de la liberté et de la nécessité diminue ou augmente peu à peu suivant le lien plus ou moins grand avec le monde extérieur, l’éloignement plus ou moins grand du temps et la dépendance plus ou moins grande des causes du phénomène de la vie de l’homme que nous examinons. De sorte que si nous examinons une situation humaine dans laquelle le lien de l’homme avec le monde extérieur est le mieux connu, la période de temps, depuis l’accomplissement jusqu’à l’appréciation de l’acte, plus grande et si les causes de l’acte sont les plus évidentes, alors nous recevons la représentation de la nécessité la plus grande et de la moindre liberté. Mais si nous examinons l’homme dans la moindre dépendance des conditions extérieures, si son acte a été accompli à un moment très proche du temps présent et si les causes de son acte ne nous sont pas accessibles, alors nous recevons la représentation de la nécessité la plus petite et de la liberté la plus grande. Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, nous aurions beau changer notre point de vue, nous aurions beau nous expliquer le lien dans lequel se trouve l’homme avec le monde extérieur, ce lien aurait beau nous paraître accessible, nous pourrions allonger ou diminuer les périodes de temps, les causes, seraient-elles le plus complètes ou incomplètes, nous ne pourrions jamais nous représenter ni liberté complète, ni nécessité absolue.

1o De quelque façon que nous nous représentions l’homme affranchi des influences du monde extérieur, nous ne recevons jamais la conception de la liberté dans l’espace. Chaque acte humain se trouve inévitablement soumis à certaines conditions par ce qui l’entoure, par le corps même de l’homme : je lève la main et l’abaisse, mon acte me paraît libre, mais, en me demandant s’il m’était possible de lever la main dans toutes les directions, je vois que j’ai levé la main dans la direction où il y avait le moins d’obstacles pour accomplir cet acte — obstacles qui se trouvent dans les corps qui m’entourent et dans la conformation de mon propre corps. Si de toutes les directions possibles j’en choisis une seule, je la choisis parce que, dans cette direction, il y avait moins d’obstacles. Pour que mon acte soit libre il est nécessaire qu’il ne rencontre aucun obstacle. Pour se représenter un homme absolument libre, nous devons l’imaginer en dehors de l’espace ce qui, évidemment, est impossible.

2o Nous aurons beau rapprocher le moment de notre jugement de celui de l’accomplissement de l’acte, nous n’arriverons jamais qu’à la conception de la liberté dans le temps, car si j’examine l’acte commis une seconde auparavant, je dois cependant reconnaître la non-liberté de l’acte parce que mon acte est lié par ce moment de temps dans lequel il est accompli. Puis-je lever la main ? Je la lève. Mais je me demande : Pouvais-je ne pas la lever à ce moment qui est déjà passé ? Pour m’en rendre compte, au moment suivant je ne lève pas la main. Mais je n’ai pas levé la main juste au moment où je me suis demandé si j’étais libre d’agir. Il est passé ce temps qu’il n’était pas en mon pouvoir de retenir, et cette main que j’ai levée alors n’est pas la même que celle avec laquelle je ne fais pas de mouvement, et l’air dans lequel je fis ce mouvement n’est déjà plus le même que celui qui m’entoure maintenant. Au moment où j’ai fait le mouvement irrévocable, dans ce moment-là je ne pouvais faire qu’un seul mouvement et quelque mouvement que je fisse, il ne pouvait être qu’un ; le fait qu’au moment suivant je n’ai pas levé la main ne prouve pas que je pouvais ne pas la lever. Et puisque mon mouvement ne pouvait être qu’un seul dans le seul moment de temps, alors il ne pouvait être autre. Pour se le représenter libre, il faut se le représenter dans le présent, sur la limite du temps passé et futur, c’est-à-dire en dehors du temps, ce qui est impossible.

3o Si grandes que soient les difficultés de la compréhension de la cause, nous n’arrivons jamais à la représentation de la liberté complète, c’est-à-dire à l’absence de la cause. Quelque incompréhensible que soit pour nous la cause de la manifestation de la liberté de n’importe quel acte, qu’il soit nôtre ou étranger, la première exigence de l’esprit c’est la supposition et la recherche de la cause sans laquelle aucun phénomène n’est compréhensible. Je lève la main afin de commettre un acte indépendant de toute cause, mais le fait que je vais commettre un acte qui n’ait pas de cause, est la cause de mon acte. Mais même si nous nous imaginons un homme tout à fait libre de toutes les influences, en n’examinant que son acte du moment présent qui n’est provoqué par aucune cause, nous admettons le reste infiniment petit de la nécessité égal à zéro, et même alors nous n’arrivons pas à la conception de la liberté complète de l’homme, car un être qui n’accepte pas les influences du monde extérieur, qui se trouve en dehors du temps et qui ne dépend pas des causes, n’est déjà plus un homme.

De même, nous ne pouvons jamais nous représenter les actes d’un homme soumis seulement à la loi de la nécessité, sans intervention de la liberté.

1o Si grande que devienne notre connaissance des conditions d’espace dans lesquelles se trouve l’homme, cette connaissance ne peut jamais être complète, puisque le nombre de ses conditions est infiniment grand, de même que l’espace est infini. C’est pourquoi, du moment que toutes les conditions des influences de l’homme ne sont pas définies, alors il n’y a pas de nécessité absolue, et il y a une certaine part de liberté.

2o De quelque durée que nous allongions la période de temps depuis le phénomène que nous examinons jusqu’au temps de son jugement, cette période sera finie et le temps est infini. C’est pourquoi, sous ce rapport aussi, il ne peut jamais exister de nécessité complète.

3o De même, quelle que soit la série des causes de n’importe quel acte, nous ne la connaîtrons jamais toute, parce qu’elle est infinie et, de nouveau, jamais nous n’arriverons à la nécessité absolue.

Mais en outre, si même nous admettons que le reste de la liberté égale zéro et reconnaissons dans un cas quelconque, par exemple d’un homme mourant, d’un embryon, d’un idiot, l’absence complète de liberté, par là, nous détruisons l’idée même de l’homme que nous examinons, car dès qu’il n’y a pas de liberté, il n’y a pas d’homme. C’est pourquoi la représentation de l’acte d’un homme soumis à la seule loi de la nécessité, sans le moindre reste de liberté, nous est devenue aussi impossible que la représentation d’un acte humain absolument libre.

Ainsi, pour se représenter l’acte d’un homme soumis uniquement à la loi de la nécessité, sans la liberté, nous devons admettre la connaissance d’une quantité innombrable de conditions dans l’espace, d’une période infiniment grande dans le temps et d’une série infinie de causes.

Pour nous représenter l’homme tout à fait libre, non soumis à la loi de la nécessité, nous devons nous le représenter seul en dehors de l’espace, du temps, et de la dépendance des causes.

Dans le premier cas, si la nécessité était possible sans la liberté, nous arriverions à définir les lois de la nécessité par la nécessité elle-même, c’est-à-dire un contenant sans aucun contenu.

Dans le deuxième cas, si la liberté était possible sans la nécessité, nous arriverions à la liberté complète, en dehors de l’espace, du temps et des causes qui, par cela même qu’elles seraient absolues et non bornées, ne seraient rien, ou le contenu seul sans contenant.

En général, nous arrivons à ces deux bases sur lesquelles se dresse toute la contemplation du monde humain : à l’essence incompréhensible de la vie et aux lois qui définissent cette essence.

La raison dit : 1o l’espace avec toutes les formes que lui donne son contenu, — la matière, — est infini et ne peut être compris autrement.

2o Le temps, c’est le mouvement infini, sans un seul moment de repos, et il ne peut être compris autrement.

3o Le lien entre les causes et les conséquences n’a pas de commencement et ne peut avoir de fin.

La conscience dit : 1o Je suis seule et tout ce qui existe n’est que moi : j’embrasse l’espace ; 2o je mesure le temps qui court par un moment immobile du présent dans lequel je me reconnais vivante : alors je suis en dehors du temps ; et 3o je suis en dehors de la cause car je me sens la cause de chaque manifestation de ma vie.

La raison exprime les lois de la nécessité, la conscience exprime l’essence de la liberté.

La liberté bornée par rien, c’est l’essence de la vie dans la conscience de l’homme. La nécessité sans contenu, c’est la raison de l’homme avec ses trois formes.

La liberté est ce qu’on examine, la nécessité ce qui examine.

La liberté c’est le contenu ; la nécessité, le contenant.

Ce n’est qu’en séparant les deux sources de savoir qui sont en rapport mutuel comme le contenant envers le contenu qu’on acquiert les conceptions qui s’excluent mutuellement et ne sont pas compréhensibles, c’est-à-dire les conceptions de liberté et de nécessité.

C’est par leur union seule qu’on reçoit la représentation claire de la vie de l’homme. En dehors de ces deux conceptions, aucune représentation de la vie n’est possible.

Tout ce que nous savons de la vie des hommes n’est qu’un certain rapport entre la liberté et la nécessité, c’est-à-dire entre la conscience et les lois de la raison. Tout ce que nous connaissons du monde extérieur, de la nature, n’est qu’un certain rapport des forces de la nature envers la nécessité, ou de l’essence de la vie envers les lois de la raison.

Les forces de la vie de la nature sont en dehors de nous et ne sont pas comprises par nous, et nous appelons ces forces attraction, inertie, électricité, force animale, etc. Mais nous comprenons la force de la vie de l’homme et l’appelons liberté. Et, de même que la force de l’attraction incompréhensible en soi-même, sentie par chaque homme, n’est compréhensible pour nous que dans la mesure où nous connaissons les lois de la nécessité qui la régissent (depuis la connaissance primitive que tous les corps sont pesants jusqu’à la connaissance des lois de Newton), de même, la force de la liberté reconnue par chacun de nous, incompréhensible en soi-même, ne nous est accessible que quand nous connaissons les lois de la nécessité auxquelles elle est soumise (en commençant par cela que chaque homme est mortel, jusqu’à la connaissance économique ou historique de l’homme la plus complète).

Chacune de nos connaissances n’est que l’ adaptation de l’essence de la vie aux lois de la raison. La liberté de l’homme se distingue de toute autre force par cela que cette force est reconnue de l’homme, mais, pour la raison, elle ne se distingue en rien de chaque autre force. Les forces de l’attraction, de l’électricité ou de l’affinité chimique ne se distinguent l’une de l’autre que parce que ces forces sont définies différemment par la raison. De même la force de la liberté de l’homme se distingue des autres forces de la nature seulement par la définition que lui donne cette raison. Et la liberté sans la nécessité, c’est-à-dire sans les lois de la raison qui la définissent, ne se distingue en rien de l’attraction, de la chaleur ou de la force vitale. Pour la raison, elle n’est qu’une sensation momentanément indéfinie de la vie.

Et de même que l’essence indéfinie de la force qui meut les corps célestes, de la force de la chaleur, ou de l’électricité, ou de l’affinité chimique, ou la force vitale, de même que tout cela fait le contenu de l’astronomie, de la physique, de la chimie, de la botanique, de la zoologie, etc., de même, l’essence de la force de la liberté fait le contenu de l’histoire.

Mais, de même que l’objet de chaque science c’est la manifestation de cette essence inconnue de la vie, tandis que cette essence elle-même ne peut être que l’objet de la métaphysique, de même la manifestation de la force de la liberté des hommes dans l’espace, dans le temps et dans la définition des causes fait l’objet de l’histoire, tandis que la liberté elle-même est l’objet de la métaphysique.

Dans les sciences expérimentales, nous appelons lois de la nécessité ce qui nous est connu ; ce qui nous est inconnu nous l’appelons force vitale. La force vitale n’est que l’expression du reste inconnu de ce que nous connaissons de l’essence de la vie. De même dans l’histoire, ce qui nous est connu, nous l’appelons lois de la nécessité et ce qui nous est inconnu, liberté. La liberté, pour l’histoire, ce n’est que la manifestation du reste inconnu de ce que nous connaissons sur les lois de la vie de l’homme.