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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 391-397).


VII

Quand un événement quelconque se produit, les hommes expriment leurs opinions, leurs désirs sur cet événement, et, puisque l’événement découle de l’activité commune de plusieurs hommes, alors une des opinions exprimées ou un des désirs se réalise absolument ou au moins approximativement. Quand une des opinions exprimées est réalisée, cette opinion s’enchaîne avec l’événement comme l’ordre qui le précéda.

Les hommes traînent une bûche, chacun exprime son avis où et comment la traîner. Les hommes arrivent à poser la bûche et il se trouve que cela s’est fait comme l’un d’eux l’avait dit. Alors c’est lui qui a commandé. Voilà l’ordre et le pouvoir dans leur aspect primitif.

Celui qui a travaillé le plus avec les mains a moins réfléchi à ce qu’il faisait et pensé à ce qui pouvait sortir de l’activité commune ; il ne pouvait donner d’ordres. Celui qui a ordonné le plus, à cause de son activité verbale évidemment pouvait moins agir avec les mains. Dans une plus grande réunion d’hommes qui dirigent leur activité vers un seul but, encore plus tranchée est la catégorie des hommes qui prennent une part directe à l’activité commune, part d’autant moins grande que leur activité est employée à donner des ordres.

L’homme, quand il agit seul, porte toujours en soi certaines considérations qui, lui semble-t-il, ont guidé son activité passée, justifient son activité présente, et le guident dans ses plans d’actes futurs.

Il en va de même des réunions de gens : on laisse à ceux qui ne participent pas dans l’action le soin d’invoquer les considérations, les justifications et les suppositions de leur activité commune.

Pour des causes qui nous sont connues et inconnues les Français commencèrent à se noyer les uns les autres et à s’entr’égorger, et, en relations avec cet événement, nous trouvons la justification concomitante qui consiste à dire que c’est nécessaire pour le bien de la France, pour la liberté et l’égalité. Les hommes cessent de se tuer et cet événement est accompagné de la justification de la nécessité de l’unité du pouvoir, de l’obligation de repousser les forces de l’Europe, etc. Les hommes marchent de l’Occident à l’Orient en tuant leurs semblables et cet événement est accompagné de paroles sur la gloire de la France, la lâcheté de l’Angleterre, etc. L’histoire nous montre que ces justifications de l’événement n’ont aucun sens commun, se contredisent (comme le meurtre d’un homme à cause de la reconnaissance de ses droits et le meurtre de millions de gens en Russie, pour humilier l’Angleterre). Mais ces justifications, dans le sens contemporain, ont une signification nécessaire :

Elles dégagent la responsabilité morale des hommes qui commettent les événements. Les buts provisoires sont semblables aux balais placés devant le train pour nettoyer la voie : ils nettoient la voie de la responsabilité morale des hommes. Sans ces justifications la question la plus simple qui se pose à l’examen de chaque événement ne pourrait être expliquée. C’est la question : Comment des millions d’hommes commettent-ils les crimes communs : guerre, meurtre, etc. ?

Avec les formes actuelles, compliquées, de la vie politique et sociale en Europe, peut-on inventer un événement quelconque qui ne soit pas prescrit, désigné, ordonné par les empereurs, les ministres, les parlements, les journalistes ? Existe-t-il une activité commune quelconque qui ne se trouve justifiée par l’activité politique de la nation, par l’équilibre européen, par la civilisation ? De sorte que chaque événement accompli coïncide inévitablement avec un désir quelconque exprimé et, en raisonnant ainsi, la justification se présente comme le résultat de la volonté d’un ou de plusieurs hommes.

Quelle que soit la direction du navire en mouvement, on verra toujours devant lui le flot des ondes qu’il coupe. Pour les gens qui se trouvent sur le navire, le mouvement de ce flot sera le seul qu’ils remarqueront. Ce n’est qu’en suivant de près, à chaque instant, le mouvement du flot et en le comparant à celui du navire que nous nous convaincrons qu’à chaque moment le mouvement du flot est défini par celui du navire et que nous étions induits en erreur parce que nous avançons nous-mêmes, imperceptiblement.

Nous verrons la même chose en suivant pas à pas le mouvement des personnages historiques (c’est-à-dire en rétablissant les conditions nécessaires de tout ce qui se commet, les conditions de continuité du mouvement dans le temps et ne perdant pas de vue le lien nécessaire des personnages historiques avec les masses.

Quoi qu’il arrive, il se trouve toujours que c’est précisément ce qui était prévu et ordonné. De quelque côté que soit dirigé le navire, le flot, sans guider, sans augmenter son mouvement, court devant lui et de loin nous semble non seulement un mouvement arbitraire mais paraît guider le mouvement du navire.




En n’examinant que les expressions de la volonté des personnages historiques qui ont envers les événements des rapports ayant la forme d’ordres, les historiens supposent que ces événements sont subordonnés aux ordres. En examinant les événements eux-mêmes et le lien avec les masses dans lequel se trouvent les personnages historiques, nous avons trouvé que les personnages et les ordres émanant d’eux sont dépendants de l’événement.

La preuve indiscutable de cette conclusion, c’est le fait que quel que soit le nombre des ordres donnés, l’événement ne s’accomplit pas sans qu’il n’y ait d’autres motifs. Mais aussitôt que l’événement s’accomplit — quel qu’il soit — alors, de toutes les volontés qui s’expriment sans cesse, il s’en trouve une telle qu’en vertu de son sens et du temps, elle équivaut, relativement à l’événement, à des ordres donnés.

En acceptant cette conclusion, nous pouvons répondre nettement et positivement à ces deux questions essentielles de l’histoire :

1o Qu’est-ce que le pouvoir ?

2o Quelle force produit le mouvement des peuples ?

1o Le pouvoir est le rapport d’une personne connue envers d’autres personnes, rapport tel que cette personne prend à l’action une part directe d’autant moindre qu’elle exprime plus d’explications et de justifications de l’action commune qui s’accomplit.

2o Ce n’est pas le pouvoir, ce n’est pas l’activité intelligente, ce n’est pas même l’union de l’un et de l’autre, comme le pensent les historiens, qui produisent le mouvement des peuples, mais c’est l’activité de tous les hommes qui prennent part à l’événement et qui s’unissent toujours de telle façon que ceux qui prennent la plus grande part directe à l’événement acceptent la moindre responsabilité et inversement.

Au point de vue moral, c’est le pouvoir qui nous est présenté comme la cause de l’événement. Au point de vue physique ce sont ceux qui se soumettent au pouvoir. Mais puisque l’activité morale n’est pas possible sans l’activité physique, alors la cause de l’événement ne se trouve ni dans l’un ni dans l’autre mais dans l’union des deux.

Ou, autrement dit, envers le phénomène que nous examinons, la conception de la cause est inapplicable.

En dernière analyse, nous arrivons au terme de l’éternité, à cette limite extrême à laquelle arrive la raison humaine dans chaque ordre de la pensée, si elle ne s’amuse pas avec son sujet : l’électricité produit la chaleur ; la chaleur produit l’électricité ; les atomes s’attirent, les atomes se repoussent.

En parlant de la réciprocité de la chaleur et de l’électricité et des atomes, nous ne pouvons pas dire d’où cela provient, nous disons que c’est ainsi parce que c’est impossible autrement, parce que ce doit être ainsi, parce que c’est la loi. Il en est ainsi des événements historiques. Pourquoi y a-t-il la guerre ou la révolution ? Nous l’ignorons. Mais nous savons que pour accomplir tel ou tel acte, les hommes se groupent en certaine combinaison à laquelle tous participent, et nous disons : cela arrive parce que c’est impossible autrement, parce que c’est la loi.