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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 272-278).


VIII

La seule chose qui parfois tourmentait Nicolas dans son exploitation, c’était son emportement joint à une ancienne habitude de hussard de donner un libre élan à sa main.

Au commencement il ne voyait à cela rien de mauvais, mais la deuxième année de son mariage, son opinion à cet égard changea totalement.

Pendant l’été, un jour, on fit venir de Bogoutcharovo le starosta qui avait remplacé Drone, décédé, et qui était accusé de diverses escroqueries et négligences.

Nicolas sortit sur le perron et, après les premières réponses du starosta, on entendit dans le vestibule des coups et des cris. Quand il rentra pour le déjeuner, il s’approcha de sa femme assise à son métier, la tête baissée, et, comme à l’ordinaire, il se mit à lui raconter tout ce qui l’avait occupé le matin et entre autres il lui parla du starosta de Bogoutcharovo.

La comtesse Marie, tantôt rouge, tantôt pâle, les lèvres pincées, restait dans la même attitude et ne répondait rien aux paroles de son mari.

— Quel coquin ! disait-il, s’échauffant au souvenir. Qu’il me dise qu’il était ivre, qu’il n’a pas été… Mais qu’as-tu, Marie ? demanda-t-il tout à coup.

La comtesse Marie leva la tête, voulut dire quelque chose mais, de nouveau, inclina hâtivement la tête et plissa les lèvres.

— Qu’as-tu ? Qu’as-tu, mon amie ?

La laide comtesse Marie embellissait toujours en pleurant. Elle ne pleurait jamais de souffrance ou de dépit, mais de douleur et de pitié. Quand elle pleurait, ses yeux rayonnants avaient un charme invincible. Dès que Nicolas lui prit la main elle n’eut pas la force de se retenir et ses larmes coulèrent.

— Nicolas, j’ai vu… Il est coupable, mais toi… Pourquoi as-tu fait cela, Nicolas ?

Elle cacha son visage dans ses mains.

Nicolas se tut, rougit, et, s’éloignant d’elle, en silence il se mit à marcher dans la chambre. Il comprit pourquoi elle pleurait, mais il ne put admettre du premier coup qu’un acte auquel il était habitué depuis l’enfance et qu’il trouvait ordinaire, fût mauvais.

— « Sont-ce des bêtises de femme ou a-t-elle raison ? » se demandait-il.

Sans résoudre cette question, il regarda de nouveau son visage douloureux et aimant, et tout à coup, il comprit qu’elle avait raison et qu’il était coupable à ses yeux.

— Marie, dit-il doucement en s’approchant d’elle, ce ne sera plus jamais, je t’en donne ma parole. Jamais !… répéta-t-il d’une voix tremblante comme un enfant qui demande pardon.

Les larmes coulèrent encore plus fort des yeux de la comtesse Marie. Elle prit la main de son mari et la baisa.

— Nicolas, quand as-tu cassé ce camée ? fit elle pour changer la conversation en regardant sa bague qui portait en chaton un camée représentant une tête de Laocoon.

— Aujourd’hui… c’est la même chose… Ah ! Marie, ne me rappelle pas cela ?… Je te donne ma parole d’honneur que cela ne se répétera plus et que ce sera pour moi un souvenir, dit-il en montrant la bague cassée.

Depuis, quand au cours d’une explication avec un starosta ou un employé le sang lui montait à la tête et ses poings se serraient, Nicolas sentant à son doigt la bague cassée baissait les yeux devant l’homme qui le mettait en colère.

Cependant, une ou deux fois par an il s’oubliait, et alors il venait trouver sa femme, lui avouait tout et lui promettait que c’était pour la dernière fois.

— Marie, tu me méprises sans doute… Je le mérite, lui disait-il.

— Mais pars vite quand tu ne te sens pas la force de te retenir, lui disait avec tristesse la comtesse Marie en tâchant de le consoler.

Dans la société des gentilshommes de la province, Nicolas était estimé mais pas aimé. Les intérêts des gentilshommes ne l’occupaient pas, et, à cause de cela, les uns le croyaient orgueilleux, les autres sot.

Tout l’été, des semailles du printemps à la récolte, se passait en occupations agricoles. À partir de l’automne, avec le même sérieux qu’il apportait à l’exploitation, Nicolas s’adonnait à la chasse pendant un ou deux mois. L’hiver, il visitait ses autres domaines et s’occupait de lectures.

Sa bibliothèque se composait surtout de livres d’histoire : il en faisait venir chaque année pour une certaine somme. Il se faisait, comme il le disait, une bibliothèque sérieuse, et il s’astreignait à lire tous les livres qu’il achetait. L’air important, il faisait sa lecture dans son cabinet de travail ; d’abord ce fut pour lui un devoir, ensuite une occupation habituelle qui lui donnait un certain plaisir par la conscience d’être occupé d’une affaire sérieuse. À l’exception des voyages d’affaires, tout l’hiver il restait à la maison et s’immisçait à tous les petits rapports entre ses enfants et leur mère. Il se rapprochait de sa femme de plus en plus à mesure qu’il découvrait les trésors de son âme.

Sonia, depuis le mariage de Nicolas, vivait dans sa maison. Encore avant son mariage, Nicolas, en s’accusant et la louant, avait raconté à sa femme tout ce qui s’était passé entre eux et lui avait demandé d’être bonne et tendre envers sa cousine. La comtesse Marie sentait parfaitement la faute de son mari et la sienne envers Sonia, elle pensait que sa fortune avait eu de l’influence sur le choix de Nicolas, elle n’avait rien à reprocher à Sonia, elle désirait l’aimer, cependant, non seulement elle ne l’aimait pas, mais, en son âme, elle trouvait envers elle de mauvais sentiments qu’elle ne pouvait vaincre.

Une fois qu’avec son amie Natacha, elle causait de Sonia et de son injustice envers elle, Natacha lui dit :

— Sais-tu, tu as lu beaucoup l’Évangile, il y a un passage qui se rapporte tout à fait à Sonia.

— Quoi ? demanda étonnée la princesse Marie.

— Celui-ci : Tu te rappelles. « On donnera à celui qui possède et il aura encore davantage, mais à celui qui n’a rien on lui ôtera même ce qu il a [1] ». Elle est celle qui n’a rien. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il lui manque peut-être l’égoïsme, je ne sais, mais tout lui est ôté, tout. Parfois je la plains beaucoup. Autrefois je désirais vivement que Nicolas l’épousât, mais j’ai toujours pensé que ce ne serait pas. C’est une fleur stérile, tu sais, comme sur les fraisiers… Parfois je la plains et parfois je pense qu’elle n’en souffre pas comme nous en souffririons.

Mais malgré que la comtesse Marie expliquât à Natacha qu’il fallait comprendre autrement les paroles de l’Évangile, vis-à-vis de Sonia, elle acceptait ce qu’en disait Natacha. En effet, Sonia n’avait pas l’air gênée de sa situation et acceptait tout à fait son sort de fleur stérile. Elle semblait tenir moins aux gens qu’à la maison. Comme les chats elle s’habituait plutôt à la maison qu’aux gens. Elle soignait la vieille comtesse, gâtait les enfants, était toujours prête à rendre les petits services dont elle était capable. Mais tout cela était accepté avec peu de reconnaissance…

Le domaine de Lissia-Gorï, rebâti, n’était pas tenu sur le même pied que du temps du vieux prince. Les constructions, commencées pendant les mauvais jours, étaient plus que simples. L’immense maison à fondements de pierre était rebâtie en bois et plâtrée seulement à l’intérieur ; elle était parquetée en planches et meublée de chaises, de tables et de fauteuils faits par les serfs avec le bois du domaine. La maison avait beaucoup de chambres, y compris les chambres d’amis et celles des domestiques. Les parents des Rostov et des Bolkonskï venaient parfois à Lissia-Gorï en grande famille amenée par seize chevaux, avec des dizaines de domestiques, et restaient pendant des mois. En outre, quatre fois par an, les jours de fête, il y avait pendant un ou deux jours jusqu’à cent invités ; le reste du temps, c’était la vie régulière, avec les occupations habituelles : thé, dîner, déjeuner, provisions du propre domaine.

  1. Matthieu, xxv-29.