Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/DESMOULINS (Benoît-Camille)

Administration du grand dictionnaire universel (6, part. 2p. 570-571).

DESMOULINS (Benoît-Camille), né en 1760, à Guise (Aisne), dans cette province de Picardie où s’élevèrent au moyen âge les premières communes et qui fut la patrie de tant d’esprits audacieux, d’hommes de pensée et d’action : Pierre l’Ermite, Calvin, les Guise, Saint-Simon, etc. Son père était lieutenant général au bailliage de Guise ; un revenu modeste suffisait à peine à l’entretien de sa nombreuse famille, et l’éducation de Camille serait restée fort incomplète, si son parent, M. Deviefville des Essarts, depuis député aux états généraux, n’avait obtenu pour lui une bourse au collège Louis-le-Grand. Il y fit des études très-brillantes et s’y lia d’une amitié étroite avec un autre boursier, réservé comme lui à une célébrité orageuse et tragique, Maximilien Robespierre. Leurs convictions républicaines s’élaborèrent en commun dans l’étude de l’antiquité. Dans son Histoire secrète de la Révolution, Camille a lui-même rappelé ces vives impressions de sa studieuse adolescence : « Les premiers républicains qui parurent en 1789 étaient des jeunes gens qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s’y étaient passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les écoles de Rome et d’Athènes et dans la fierté de la république pour vivre dans l’abjection de la monarchie et sous le règne des Claude et des Vitellius ; gouvernement insensé, qui croyait que nous pourrions nous passionner pour les pères de la patrie du Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d’hommes de Versailles, et admirer le passé sans condamner le présent, ulteriora mirari prœsentia secuturos. »

Ce passage est caractéristique, car l’admiration pour l’antiquité classique et pour ses grands écrivains fut toujours pour quelque chose dans les opinions politiques de Camille. Au sortir du collège, il fit son droit et se fit recevoir avocat au parlement de Paris. Mais un léger bégayement lui ôtait l’espérance de jamais figurer avec éclat au barreau ; cette même difficulté de prononcer l’éloigna de la tribune et en fit un écrivain.

Longtemps il végéta dans la médiocrité, malgré ses talents. Son père, d’ailleurs, soit impuissance, soit parcimonie, ne l’aida jamais que de quelques louis arrachés un à un ; c’est à ce point qu’au commencement de la Révolution, Camille, déjà célèbre comme publiciste, n’avait pas de domicile et couchait à l’auberge. On trouve dans sa correspondance des détails curieux sur cette pénurie dans laquelle, de gré ou de force, le laissait sa famille. Le 20 septembre 1789, il écrit à son père : « … Vous m’obligerez de m’envoyer des chemises et surtout deux paires de draps, le plus promptement possible. Je compte être dans mes meubles, à la Saint-Remy… « Et le 8 octobre : « Je vous en supplie, puisque voilà le moment de toucher vos rentes, envoyez-moi six louis… Je veux profiter de ce moment de réputation pour me mettre dans mes meubles, pour m’immatriculer dans un district ; aurez-vous la cruauté de me refuser un lit, une paire de draps ? Suis-je sans avoir, sans famille ?… Depuis six ans je n’ai pas eu le nécessaire. Dites vrai, m’avez-vous jamais acheté des meubles ? m’avez-vous jamais mis en état de n’avoir point à payer le loyer exorbitant des chambres garnies ? Ô la mauvaise politique que la vôtre de m’avoir envoyé deux louis à deux louis, avec lesquels je n’ai jamais pu trouver le secret d’avoir des meubles et un domicile ! Et quand je pense que ma fortune a tenu à mon domicile ; qu’avec un domicile j’aurais été président, commandant de district, représentant de la commune de Paris ; au lieu que je ne suis qu’un écrivain distingué… Mais, chose étonnante ! voilà dix ans que je me plains en ces termes, et il m’a été plus facile de faire une révolution, de bouleverser la France, que d’obtenir de mon père, une fois pour toutes, une cinquantaine de louis, et qu’il donnât les mains à me commencer un établissement. Quel homme vous êtes ! avec tout votre esprit et toutes vos vertus, vous n’avez pas même su me connaître… Aidez-moi donc dans ces circonstances et envoyez-moi un lit, si vous ne pouvez m’en acheter un ici. Est-ce que vous pouvez me refuser un lit ? »

Dès l’ouverture des états généraux, Camille se jeta dans le mouvement avec autant d’entraînement que de passion. Membre actif du club des Cordeliers, il devint aussi un des habitués les plus ardents du Palais-Royal, dont le jardin était devenu le forum de la jeunesse patriote, le quartier général de la Révolution ; sans cesse il était sur le chemin de Versailles ; il assistait aux séances, il applaudissait aux grandes réformes ; et bientôt il prit la plume pour écrire son pamphlet de la France libre, pour lequel il trouva à grand’peine un éditeur, et qui cependant devait lui faire aussitôt une réputation de publiciste et d’écrivain. Un peu avant cette publication, l’audacieux jeune homme s’était signalé par un acte qui marque pour l’histoire la première heure de sa célébrité. Le 12 juillet, la nouvelle du renvoi de Necker et des préparatifs menaçants de la cour avait mis Paris en combustion ; au Palais-Royal, un peuple frémissant n’attendait qu’un signal. Tout à coup un jeune homme inconnu monte sur une table et pousse le cri de guerre que la foule attendait et qui détermine l’explosion. Nous avons raconté cette scène mémorable à l’article consacré à la prise de la Bastille. Camille lui-même rappelle souvent dans ses écrits ce premier rayon, cette aurore de sa gloire populaire. À sa voix le peuple arbore la cocarde verte, de feuillage ou de ruban ; l’appel aux armes retentit dans tout Paris, les théâtres sont fermés, on porte en triomphe les bustes de Necker ; le lendemain, la garde nationale se forme ; le 14, la Bastille est emportée.

Outre son action décisive dans le soulèvement du Palais-Royal, Camille joua un rôle actif dans ces grands événements ; il assista à l’enlèvement des armes cachées à l’hôtel des Invalides ainsi qu’à la prise de la Bastille. Peu après, il parvint à faire imprimer sa France libre, qui n’est pas le plus remarquable de ses ouvrages, mais qu’on relira toujours avec une émotion passionnée, et qui fut véritablement le chant de l’alouette gauloise saluant l’aurore de la liberté. V. France libre.

Le succès de cet écrit mit Camille tout à fait en vue. Il fut dès lors recherché par les députés de la gauche et les patriotes influents. Mirabeau l’attira à lui et l’occupa pendant quelque temps à préparer ses motions, afin de l’initier, disait-il, aux grandes affaires. Nature enthousiaste et spontanée, enivré d’ailleurs par ces premiers sourires de la gloire, le poète de la France libre s’attacha passionnément au grand orateur, qui le traitait, lui chétif, avec une si flatteuse amitié. Mirabeau devint et resta longtemps son oracle et son dieu, et, même quand il se fut politiquement séparé de lui, il subissait encore en une certaine mesure l’ascendant de son génie. Tel il fut jusqu’à la fin de sa vie, imagination mobile, cœur ardent, esprit aventureux, admirable parfois d’audace et de décision, mais infiniment variable et sensible aux influences d’amis. Toujours il lui faut un oracle, quelqu’un qui lui parle d’en haut et qui prenne autorité sur lui. C’est maintenant Mirabeau ; demain ce sera Robespierre et surtout Danton. Parfois même toutes ces influences se combattent en lui. Chose singulière et remarquable, ce Gaulois, ce moqueur, ce fils de Voltaire et des grands critiques est l’homme de son temps qui a au plus haut degré le sentiment de la vénération ; il est né disciple, et cependant ce n’est pas la hardiesse d’esprit qui lui manque. Il prit de grandes et belles initiatives, celle de l’appel aux armes en 1789, celle de la République, enfin celle du comité de clémence en pleine Terreur.

La France libre fut condamnée au feu par le parlement de Toulouse ; l’auteur en adressa de spirituels remercîments à cette cour, qui allait disparaître avec les autres cours souveraines, et qui sans doute voulait se donner un dernier ridicule avant de s’éteindre.

Camille publia ensuite le Discours de la Lanterne aux Parisiens, qui n’est pas, comme ont affecté de le croire certains biographes, un éloge des tristes exécutions populaires qui suivirent le 14 juillet, mais simplement une thèse de politique générale qui contient, au contraire, un appel à la justice régulière et à la modération, sous une forme, il est vrai, assez excentrique. V. Discours de la Lanterne, etc.

Le 28 novembre 1789, il fit paraître le premier numéro de son journal, les Révolutions de France et de Brabant (v. cet article), qui le plaça à la tête des journalistes de la Révolution. Pendant longtemps il partagea avec Marat les périls de la guerre d’avant-garde que le parti révolutionnaire faisait à la monarchie et au parti de la cour. Il était alors un des rares publicistes qui songeassent à la République, et il se prononça nettement pour cette forme de gouvernement alors qu’elle semblait encore impossible aux plus audacieux. « Nous n’étions peut-être pas, écrivait-il plus tard, dix républicains en 1789. » À cette époque, en effet, quoique l’épithète de royaliste fût déjà une injure dans la bouche des amis de la Révolution, ni Robespierre, ni Marat lui-même, ni la plupart des grands acteurs du drame révolutionnaire n’étaient à proprement parier républicains, à l’exception de Condorcet, de Brissot et de quelques autres. Déjà, d’ailleurs, dans la France libre, Camille avait fait à cet égard sa profession de foi. Dès le premier numéro de son journal il écrit :

« Ne vous y trompez pas, le problème des grandes républiques est résolu. Le bon sens du manœuvre et du journalier m’étonne tous les jours de plus en plus ; le faubourg Saint-Antoine croît en sagesse : nous marchons à grands pas vers la République. Déjà les démocrates sont le plus grand nombre : mais ils aiment trop leur patrie pour la livrer aux horreurs d’une guerre civile. Attendez quelques années, et la raison triomphera sans effusion de sang. »

Sa république, — et c’est en cela que sur plusieurs points il se distingue des disciples de Mably et de Rousseau, — c’est la jouissance d’une riche civilisation, embellie par le luxe, les arts et l’industrie ; c’est le libre développement des facultés humaines et de l’individualité de chacun, l’indépendance de la parole, de la pensée et des actions ; en un mot, c’est Athènes et non pas Sparte ; il ne veut pas de cette égalité qui ne serait qu’une égalité de sacrifices. Mais il n’en faudrait pas conclure, comme quelques-uns l’ont fait un peu trop systématiquement, qu’il eût pour idéal une sorte d’épicurisme politique et social, ni surtout qu’il rêvât la prédominance des classes riches et lettrées. Dans les questions qui plus tard divisèrent les hommes de la Montagne, il n’y eut souvent qu’une querelle de mots. Quand l’Assemblée constituante, qui avait été nommée en quelque sorte par le suffrage universel, décréta que pour être citoyen actif il faudrait payer une certaine contribution, Desmoulins s’éleva avec une extrême vivacité contre ce décret, ainsi que contre celui du marc d’argent, qu’il appela « la plus grande victoire que les mauvais citoyens aient remportée à l’Assemblée nationale. Pour faire sentir, dit-il, toute l’absurdité de ce décret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau, Corneille, Mably, n’auraient pas été éligibles. » Il crie aux prêtres de l’Assemblée qui ont voté le décret : « Ne voyez-vous pas que Jésus-Christ n’aurait pas été éligible ! » Et il continue avec autant de verve que de bon sens : « Que voulez-vous dire avec ce mot de citoyen actif, tant répété ? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont pris la Bastille ; ce sont ceux qui défrichent les champs, etc. » Dans toutes les grandes questions, Desmoulins précéda presque toujours en éclaireur l’opinion publique. Mais par la nature même de son esprit, par ses goûts littéraires raffinés, il semble s’adresser plus particulièrement au petit nombre des lettrés ; ses continuelles allusions à l’histoire ancienne, ses fréquentes citations latines, ses traits d’érudition classique, ne pouvaient être saisis de tout le monde ; il en est de même de ses traductions de fantaisie, de ses anachronismes volontaires, de ces travestissements parfois si comiques, quand il transforme Caton et Cicéron en jacobins, Catilina en feuillant, etc. Toutes ces fantaisies, où il a dépensé tant de finesse et d’esprit, perdaient une grande partie de leur valeur pour la masse des lecteurs ; sous ce rapport, Camille peut sembler moins populaire que les autres journalistes du temps, Loustalot, par exemple, dont te style éloquent, mais grave et dénué d’ornements, était bien mieux à la portée de la foule des illettrés.

Le journal les Révolutions de France et de Brabant cessa de paraître le 25 juillet 1791, lors de la petite Terreur constitutionnelle qui suivit le massacre du Champ-de-Mars.

Dans cet intervalle, rempli de tant de luttes, Camille avait trouvé le bonheur domestique dans son union, longtemps rêvée, avec Lucile Duplessis, fille d’un premier commis des finances, dotée de 100, 000 livres, et qui avait refusé pour lui les partis les plus brillants. Ce fut l’époque heureuse de sa vie ; moment trop court, car bientôt allaient commencer pour lui les rudes épreuves et la mêlée sanglante. Le massacre du Champ-de-Mars l’affecta douloureusement, le frappa dans ses espérances et dans ses convictions ; poursuivi, comme tous les patriotes influents, il dut cesser brusquement la publication de son journal ; il fit dans son dernier numéro des adieux touchants au public et se retira découragé. Mais il reparut quelques mois plus tard, préparé à de nouveaux combats, et reprit pour un moment sa profession d’avocat, tout en suivant le mouvement politique et en fréquentant assidûment le club des Jacobins. Dans les débats sur la guerre, à laquelle s’opposait Robespierre et que prêchait Brissot comme le signal de l’affranchissement des peuples, Camille soutint la même opinion que son ancien camarade de collège, et fut violemment attaqué dans le journal de Brissot. Comme avocat, il avait signé une espèce de consultation pour deux individus condamnés à quelques mois de prison en application de la loi sur les maisons de jeu, et que le tribunal avait envoyés dans des maisons de force, bien qu’ils attendissent un second jugement et qu’on n’eût dès lors que le droit de les enfermer dans une maison d’arrêt. Cette question de légalité se transforma, sous la plume de l’aigre Girey-Dupré, collaborateur de Brissot, en une scandaleuse apologie des jeux de hasard. Rien n’était plus mensonger ; mais, au fond, c’était déjà le commencement des luttes entre les groupes qui devaient composer la Gironde et la Montagne.

Cette provocation imprudente (qui d’ailleurs n’était pas la première) mit Desmoulins hors de lui ; excité peut-être par Robespierre, il lança son violent et célèbre pamphlet, Brissot dévoilé, où, commentant à sa manière le passé de son ennemi et ses actes politiques, mêlant le vrai à l’absurde, s’abandonnant à sa verve endiablée, il marqua d’un fer chaud le pauvre Brissot et ses brissotins. Plus tard, en 1793, le terrible enfant regrettera amèrement cette œuvre de colère et de passion. On sait, en effet, qu’il assistait à la séance du tribunal révolutionnaire où furent condamnés les girondins, et qu’il éclata en sanglots en s’écriant : « Hélas ! c’est moi, c’est mon Brissot dévoilé qui les tue ! » Ce qui ne l’empêchera point, d’ailleurs, de tuer de la même manière Cloots et les hébertistes, c’est-à-dire de préparer étourdiment leur immolation par ses redoutables pamphlets.

Quelque temps après cette déplorable polémique, il publia, avec Fréron, un nouveau journal, la Tribune des patriotes, qui n’eut que quelques numéros.

En juillet 1792, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom romain d’Horace, et qu’il fit inscrire sur les registres de l’état civil, en dehors de toute cérémonie religieuse, donnant par une nouvelle initiative le premier exemple d’un baptême purement civil et municipal. Cet acte de naissance, libellé sur sa déclaration et qu’on peut lire sur les registres de l’ancienne commune, est encore un morceau de polémique voltairienne ; en voici un extrait :

« Cejourd’hui, 8 juillet 1792, est comparu par-devant nous, officier municipal, etc., etc. Benoît-Camille Desmoulins…, lequel nous a dit… que la liberté des cultes étant décrétée par la Constitution, et que, par un décret de l’Assemblée nationale législative, relatif au mode de constater l’état civil des citoyens autrement que par des cérémonies religieuses, il doit être élevé dans chaque municipalité chef-lieu un autel sur lequel le père, assisté de deux témoins, présentera à la patrie ses enfants ;

« Le comparant, voulant user des dispositions de la loi constitutionnelle, et voulant s’épargner un jour, de la part de son fils, le reproche de l’avoir lié par serment à des opinions religieuses qui ne pourraient pas encore être les siennes, et de l’avoir fait débuter dans le monde par un choix inconséquent entre neuf cents et tant de religions qui partagent les hommes, dans un temps où il ne pouvait pas seulement distinguer sa mère ;

« En conséquence, il nous requiert, etc. »

Un lien nouveau, et le plus tort de tous, rattachait donc à la vie le pauvre Camille, si tendre, si passionné dans ses affections de famille, comme Danton et tant d’autres des terribles lutteurs de ce temps. Dans ce modeste appartement de la rue de l’Ancienne-Comédie, entre ses livres, le berceau de son enfant et la tendresse dévouée de sa Lucile, il eût pu, s’il eût été dominé par le vulgaire épicurisme que quelques-uns lui ont attribué, se créer, dans l’aisance que le produit de ses travaux et la dot de sa femme lui avaient assurée, l’existence oisive et paisible de l’égoïste ou du sage. Mais jamais il ne s’est montré aussi dévoué à la cause du peupl que depuis que le bonheur est à son foyer.

L’étranger est en marche : Brunswick lance son odieux manifeste ; la France se lève ; un seul cri retentit dans le pays : la déchéance du pouvoir exécutif, complice de la coalition ! L’Assemblée hésite… Le tocsin du 10 août éclate : le grand duel de la Révolution contre les rois commence par l’assaut des Tuileries. Camille, qui avait préparé le mouvement avec Danton, les cordeliers, la Commune, etc., prit le fusil et joua un rôle actif dans la lutte. Après la victoire, Danton, nommé par l’Assemblée ministre de la justice, le choisit pour l’un de ses secrétaires. On a prétendu, d’après quelques phrases de méprisables pamphlets, qu’il avait trempé dans les massacres de septembre, que du moins il en avait été l’un des organisateurs secrets. Mais quelle preuve en a-t-on jamais donnée ? Aucune. Nous n’avons donc pas à discuter une allégation vague qui ne repose sur aucun fondement. Il fut un temps, on le sait, où cette accusation banale était prodiguée sans mesure et acceptée sans examen ; pas une biographie des hommes de la Révolution n’était complète sans cela.

Nommé par les électeurs de Paris député à la Convention nationale, Desmoulins alla siéger à la Montagne et vota la mort du roi sans appel ni sursis. Il fit partie de divers comités ; mais, nous en avons dit le motif plus haut, il parut rarement à la tribune. Puis sa poitrine était faible. À Legendre qui lui reprochait son silence, il répondait ironiquement : « Mais, mon cher Legendre, tout le monde n’a pas tes poumons… Sans doute il faut des parleurs dans une assemblée, et après l’achèvement de la Constitution nous avons été trop heureux de trouver, dans la présidence de Thuriot, le prodige d’un robinet si intarissable de paroles, pour répondre aux compliments des quarante-huit sections ; mais où en serions-nous s’il y avait dans l’Assemblée sept cents robinets semblables ? »

Dans le duel émouvant entre la Montagne et la Gironde, il porta encore un coup décisif par son Histoire des Brissotins ou Fragments d’une histoire secrète de la Révolution. Sans doute, il y avait des reproches sérieux à faire aux girondins ; mais le pamphlet de Camille, écho des haines de parti, n’en est pas moins aussi injuste que violent. Avec la crédulité de ces temps de passion, il ressasse contre ses adversaires toutes les accusations dont eux-mêmes avaient été si prodigues ; c’est toujours l’éternelle conspiration contre la République que les partis s’imputaient mutuellement. Ces dissensions déplorables sont une des grandes misères de cet âge héroïque. Unis contre les girondins et contre l’étranger, les Montagnards, une fois leurs ennemis abattus, allaient bientôt eux-mêmes se diviser en factions et s’entre-déchirer. Après la chute des girondins, ces divisions s’accusèrent de plus en plus : d’un côté, Robespierre et ses amis, aspirant visiblement, sinon à la dictature, au moins à la domination ; de l’autre, les dantonistes, un peu lassés des orages révolutionnaires et qui voulaient enrayer ou tout au moins modérer le mouvement ; enfin, un troisième parti composé des principaux membres de la grande Commune, des nouveaux cordeliers, des officiers de l’armée révolutionnaire, etc., qu’on a confondus sous l’appellation plus ou moins exacte d’hébertistes : c’était la crête du parti montagnard, les ultras. Ce sont eux qui déterminèrent le vaste mouvement anticatholique. Quand Robespierre voulut les frapper, il trouva à sa portée, sous sa main, une arme terrible, la plume de Camille. Avec cette mobilité que nous lui avons déjà reprochée, Desmoulins qui était dans la Révolution l’incarnation la plus vraie de Voltaire, n’en ouvrit pas moins la campagne contre les continuateurs de Voltaire, contre les ennemis du culte catholique. Il est vrai qu’en agissant ainsi il obéissait à divers mobiles fort avouables : d’abord le noble désir de mettre fin au régime de la Terreur, ensuite l’espérance d’entraîner par cette concession Robespierre dans cette politique de la clémence où lui-même avait suivi Danton, et qu’ils voulaient inaugurer dans le gouvernement. D’un autre côté, et sans tenir compte des divisions particulières, ce cordelier de 1789, ce révolutionnaire classique, que n’avait pas effarouché Marat, parce qu’il ne le prenait pas trop au sérieux, s’effrayait de cette nouvelle génération révolutionnaire et des horizons nouveaux qui s’ouvraient. Longtemps auparavant il avait dit ingénieusement : « On ne peut nous prendre que par les hauteurs, en s’emparant du sommet de la Montagne comme d’une redoute : la contre-révolution ne peut se faire qu’en bonnets rouges. » Ce n’était pas la contre-révolution qui allait se faire ; mais il est certain que les montagnards les plus ardents étaient déjà dépassés.

C’est sous cette impression que Camille commença la publication du Vieux Cordelier, dont le but était de combattre les ultras, de modérer l’action du gouvernement révolutionnaire, et de servir d’organe à ceux qu’on a nommés les indulgents. Dans les premiers numéros, communiqués à Robespierre et revus par lui (décembre 1793), il attaqua avec une extrême violence les hébertistes, et d’abord spécialement Cloots, le noble philosophe, que Robespierre n’eut plus qu’à faire exclure des jacobins pour le conduire à l’échafaud ; ensuite vint le tour de Chaumette, puis d’Hébert, etc. Disons tout : en se prononçant avec tant de passion contre les exagérés, contre les destructeurs du catholicisme, les dantonistes agissaient moins par conviction que par politique ; c’était un gage qu’ils donnaient à Robespierre par qui ils se sentaient menacés. Nous avons donné une analyse de cette dernière œuvre de Camille, la plus importante de toutes, et, pour éviter de retomber dans les questions déjà traitées, nous renvoyons le lecteur à l’article Cordelier (le Vieux). Rappelons seulement que, dans les numéros suivants, Desmoulins présenta ce fameux tableau satirique de la Terreur, tant de fois cité, et qui est en effet un chef-d’œuvre ; et qu’enfin il proposa l’établissement d’un comité de clémence. « Voulez-vous, disait-il, que j’adore votre Constitution, que je tombe à genoux devant elle, ouvrez la porte à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects ! »

C’était le cri du cœur, la réaction de la pitié ; et dans un tel moment, quand la République était dans une crise suprême, assiégée par toute l’Europe et menacée par mille complots intérieurs, quand les âmes étaient au plus haut degré de la colère et de l’exaltation, de telles paroles étaient des actes dont on ne saurait trop admirer l’énergie. Mais telle était l’inconséquence de cette âme de femme et d’artiste ! c’était après avoir préparé par le pamphlet le plus injuste et le plus cruel l’immolation de Cloots, qui avait donné sa fortune et sa vie à la Révolution, que Camille écrivait ces pages brûlantes de larmes en faveur des ennemis de la Révolution. Cette contradiction choqua beaucoup de républicains, qui pensaient, en outre, qu’une clémence aveugle eût été intempestive dans l’état où se trouvait la France, et que ce qu’il fallait, c’était une justice exacte, vigilante et ferme.

Ces thèses d’humanité, qui s’emparent si puissamment du cœur quand nous les relisons loin des événements, semblaient impliquer que la Révolution n’avait plus aucun obstacle devant elle, que tous ses ennemis étaient ou vaincus, ou convertis, ou peu dangereux : or le contraire n’était que trop manifeste.

Quand deux armées sont en présence, au milieu du plus furieux combat, un prédicateur qui voudrait persuader à l’une d’entre elles, au nom de l’humanité, de jeter sur-le-champ ses armes au loin et de rester la poitrine nue devant un ennemi sans pitié, n’obtiendrait vraisemblablement pas un grand succès.

Camille ne recueillit guère que les applaudissements de l’autre armée, c’est-à-dire des royalistes, qui lui firent un succès retentissant. La campagne du modérantisme était fort compromise. Avec ses entraînements, sa verve d’artiste, son ardente sentimentalité, l’enthousiaste écrivain ne réussit qu’à faire un chef-d’œuvre littéraire ; un politique se fût bien gardé de pousser ainsi la question jusqu’aux exagérations de l’éloquence et du sentiment ; il eût procédé par des transitions habilement ménagées, et peut-être eût-il obtenu plus de succès.

Une fois lancé dans cette voie, Camille ne s’arrêta plus, et déjà il commençait à attaquer les comités, lorsqu’il fut entraîné dans la chute de Danton, qu’on regardait comme son inspirateur. Une fois les hébertistes écrasés, la République, ou plutôt le gouvernement révolutionnaire se trouva privé d’un contre-poids utile ; le parti de Robespierre pesa alors de tout son poids, et les dantonistes (ce fut leur punition), après avoir contribué à l’immolation des exagérés, se trouvèrent seuls en présence du colosse et furent eux-mêmes flétris sous le nom de faction des indulgents. De là à supposer l’existence d’une conspiration, il n’y avait qu’un pas qui fut rapidement franchi, tant était grande la crédulité des hommes passionnés de cette époque de lutte.

Dans la nuit du 11 germinal an II (31 mars 1794), Camille fut arrêté en même temps que Danton. Il venait d’apprendre la mort de sa mère. Traduit au tribunal révolutionnaire avec ses amis, il fut comme eux condamné à mort le 16 germinal (5 avril), après un semblant de procédure qui ne fut qu’une ignoble comédie judiciaire. Ces illustres accusés, ces fondateurs de la République, furent immolés comme convaincus d’avoir conspiré contre la République, voulu rétablir la monarchie, etc. On sait qu’il ne leur fut pour ainsi dire pas possible de se défendre.

Hélas ! telle est la justice des partis. Lui-même, Camille, quelques jours avant son arrestation, n’avait-il pas applaudi au supplice des hébertistes ? Il avait même poussé la cruauté jusqu’à faire escorter la charrette d’Hébert par des hommes portant des petits fourneaux au bout d’une pique (pour rappeler les fourneaux du Père Duchesne).

Quant à lui, il montra non de la faiblesse, mais un grand désespoir, au souvenir de sa femme et de son fils. On ne relira jamais sans déchirement de cœur les lettres qu’il écrivait de sa prison à sa chère Lucile. Voici un passage de la dernière :

« …..Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l’humanité ; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile ! Sensible comme je l’étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! je te laisse de bons amis, tout ce qu’il y a d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma Lucile ! ma chère Lucile ! Adieu, Horace ! Adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! je la vois, ma bien-aimée ! ma Lucile ! Mes mains liées t’embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants ! »

Sur la charrette fatale, le malheureux s’agitait et haranguait la foule : « Peuple, disait-il, on tue tes amis ! Qui t’a appelé à la Bastille ? Qui te donna la cocarde ? Je suis Camille Desmoulins !… »

Sur l’échafaud, il reprit son calme, et regardant le couteau ruisselant du sang de Hérault de Séchelles : « Digne récompense, dit-il, du premier apôtre de la liberté ! » Il mourut en tenant dans sa main une boucle des cheveux de Lucile. Il avait trente-trois ans, l’âge du sans-culotte Jésus, comme il l’avait répondu dans son interrogatoire.

Sa femme, qui, dans l’espérance de le sauver, avait noué quelques intelligences dans la prison du Luxembourg, fut arrêtée, accusée de conspiration et envoyée à l’échafaud dix jours plus tard, en compagnie de la femme d’Hébert.

— Horace, le pauvre orphelin, recueilli par Mme Duplessis, mère de Lucile, fit ses études au collège Louis-le-Grand, et en sortit pour commencer son droit. En 1815, au retour des Bourbons, il passa en Amérique, où il mourut peu de temps après des suites de ses longs chagrins. Il n’avait jamais quitté le deuil, qu’il avait résolu de porter toute sa vie.