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Gilles de Rais dit Barbe-Bleue/8

< Gilles de Rais dit Barbe-Bleue

H. Champion, libraire-éditeur. (p. 224-254).

VIII


DERNIERS EXCÈS DE GILLES DE RAIS. — SON ARRESTATION.

Au milieu de cette vie de plaisirs et de crimes, tout à coup un événement grave vint troubler la sécurité de Gilles. Un de ses amis intimes, Eustache Blanchet, quitta subitement le château de Tiffauges, emportant dans son cœur, sinon des secrets compromettants, du moins de graves soupçons. De tous les familiers du maréchal, il semble que Blanchet ait été l’un des moins criminels. S’il trempa, en effet, jusqu’à certain point dans les pratiques occultes de la magie, il n’eut jamais ni ces impudences ni ces cruautés, qui marquèrent la perversité et la débauche de Gilles et de ses autres complices. La vie secrète de son maître, à ses yeux, se réduisait à des actions plus ou moins condamnées par la raison et par la foi : il n’osait aller plus loin dans ses affirmations.

Blanchet était né au diocèse de Saint-Malo, dans la paroisse de Saint-Éloi-de-Montauban. Élevé au sacerdoce, ce fut sans doute sur les prières de Gilles de Rais qu’il vint s’établir au château de Tiffauges, où son caractère lui devait donner une place toute marquée dans le chapitre du maréchal. C'était le jour de l’Ascension 1438. Quelques mois après, il annonça au baron de Rais qu’il allait être obligé de le quitter pour aller en Italie, où l’appelait le soin d’affaires graves et particulières. À cette nouvelle, Gilles fut d’abord vivement contrarié ; mais, se ravisant bientôt à la pensée qu’Eustache pourrait servir utilement ses desseins en Italie, il lui fit promettre de chercher en ce lointain pays quelque savant alchimiste et habile évocateur des démons ; peut-être lui donna-t-il en même temps le soin de solliciter du pape certaines faveurs qu’il ambitionnait beaucoup et que nous avons vu qu’il n’obtint pas. Eustache Blanchet lui fit ses adieux. Ainsi qu’il le raconta lui-même, il avait oublié la première recommandation du maréchal, quand le hasard lui fit rencontrer, à Florence, le jour de l’Ascension 1439, François Prélati avec Nicolas de Médicis et un certain Francisco, du diocèse de Castellane. De retour à Tiffauges avec Prélati, comme nous l’avons raconté, il demeura encore quelque temps en la compagnie du maréchal ; il assista aux préparatifs de quelques opérations alchimiques et de plusieurs évocations ; puis, tourmenté par je ne sais quel malaise, qui vient surtout du soupçon, il prêta l’oreille à tous les bruits qui se faisaient autour de lui et eut l’œil ouvert pour pénétrer ce qui se passait de caché et de mystérieux. Cette nuit profonde, dont Gilles de Rais cherchait à s’envelopper vis à vis de lui ; quelques indiscrétions, saisies au vol sur les lèvres des plus familiers du maréchal ; certains mots couverts, qui lui parurent voiler des horreurs ; plusieurs paroles, qui, du lieu des évocations fermé à sa curiosité, parvinrent jusqu’à son oreille ; la science que les livres de magie lui avaient donnée des abominations où peut conduire le génie du mal ; ce tourbillon impétueux et ces pas d’animal, qui se firent entendre au-dessus de lui sur le toit du château de Tiffauges, au moment où Gilles et Prélati évoquaient le démon ; la terreur, enfin, qu’il ressentit dans cette circonstance, firent naître dans son esprit des soupçons qu’il ne put dissiper[1] ; il en vint jusqu’à dire à ses amis que le maréchal ne pouvait réussir dans ses entreprises que par la mort d’enfants et de beaucoup d’enfants[2], et à se dire à lui-même que cet homme n’était pas de nature à reculer devant ces crimes. Il lui devint évident que la justice veillait autour des murs de ce château et que les pierres ne sauraient empêcher la vengeance d’y pénétrer quelque jour. De ce moment, il n’eut plus d’autre pensée que de s’en échapper, et le plus vite possible ; tant et si bien qu’il fit naître lui-même l’occasion de quitter Tiffauges : une querelle qu’il eut à dessein avec l’un des familiers de Gilles, nommé Robin, lui fournit un motif plausible de partir, le jour de la Toussaint 1439[3].

Il se retira à quelque distance, dans la petite ville de Mortagne, en Poitou, située, comme Tiffauges, sur un coteau pittoresque qui domine la Sèvre. Deux lieues au plus le séparaient de Tiffauges, dont il pouvait même apercevoir au loin les hautes tours et le donjon, qui se dressaient tout au fond de la vallée de la Sèvre : il était difficile de choisir un meilleur poste d’observation pour surveiller ce qui adviendrait ; en même temps, il était admirablement placé pour recueillir toutes les nouvelles et tous les bruits que le vent apportait de Gilles et de ses compagnons. Il était descendu chez un hôtelier nommé Bouchard Ménard, près duquel il demeura environ sept semaines sans sortir de la ville. C’était en vain que Gilles lui écrivait de revenir le voir à Tiffauges, que le motif de son départ était déraisonnable et que l’œuvre de Prélati allait à merveille : le prudent malouin n’avait garde de se rendre à ces invitations, quand, un certain jour, il arriva jusqu’à lui des nouvelles, qui l’auraient raffermi dans son dessein, s’il avait été chancelant.

Un soir descendit chez son hôte un voyageur, qui arrivait de Nantes par la route de Clisson : il se nommait Jean Mercier, châtelain de la Roche-sur-Yon, au diocèse de Luçon. Le repas réunit les convives à la même table. Tout en causant avec le nouvel arrivé ; Eustache Blanchet lui demanda des nouvelles de Nantes et de Clisson. Le voyageur, dont l’esprit était encore plein des récits qu’il avait entendus sur sa route, lui répondit qu’à Nantes, à Clisson et dans tous les lieux circonvoisins, il n’était question que de crimes épouvantables : on disait partout dans le peuple que le maréchal de Rais, seigneur de Tiffauges, faisait massacrer de nombreux enfants, et que, avec le sang de ses victimes, il écrivait de sa propre main un livre mystérieux ; que, lorsque ce livre serait achevé, toute forteresse tomberait devant le puissant baron comme par enchantement, sans que personne put jamais lui nuire dans l’avenir. L’entretien prit fin sur ce récit ; mais, dès cette heure, Eustache Blanchet fut définitivement établi dans sa résolution de ne plus jamais revoir ni Tiffauges ni le maréchal[4].

L’occasion du retour cependant ne devait pas tarder à lui être offerte. Dès le lendemain, en effet, au matin, Eustache Blanchet vit arriver de Tiffauges l’orfèvre Jean Petit, que Gilles de Rais et Prélati avaient dépêché pour lui dire qu’il était parti sous un prétexte ridicule, qu’ils le rappelaient de tous leurs vœux, lui mandant de revenir au plus vite. « Jamais, répondit Blanchet : les bruits qui sont répandus sur le maréchal et sur maître François s’y opposent trop fortement. S’ils sont fondés, ajouta-t-il, je vous en supplie, dites à Gilles et à maitre François de quitter une voie où ils commettent de si grands crimes. J’ignore si les récits du peuple sont justes ; mais à tout le moins ils sont généralement semés dans toute la contrée. » L’orfèvre, sur ces paroles, moins avisé que son ami, repartit pour Tiffauges, où il rapporta, comme le croyait plus tard Eustache Blanchet, cette conversation à Gilles son maitre. Mal en prit à l’imprudent ; car, à la nouvelle du refus d’Eustache et des bruits populaires qui couraient sur lui, Gilles entra dans une violente colère contre le malheureux orfèvre, qui l’avait jusque-là servi avec tant de dévouement ; il le fit saisir et jeter dans un sombre cachot, au château fort de Saint-Étienne-de-Mer-Morte, où il faillit mourir dans les fers.

Pendant ce temps, Gilles perdait moins que jamais de vue et de souvenir Blanchet, qui pouvait être si dangereux par ses paroles. Il le connaissait, en effet, comme un homme à la langue « indiscrète, fragile, méchante et volatile[5]. » Il n’avait jamais voulu, il est vrai, le faire entrer dans ses secrets les plus intimes ; mais il avait pu en pénétrer le mystère. Cet homme devait donc disparaître : on fit comprendre à Gilles de Rais que sa propre sûreté dépendait de la discrétion d’Eustache, et que, pour s’assurer de cette discrétion, il n’y avait d’autre moyen que la mort ou tout au moins la prison. Le maréchal en eut bientôt pris son parti. Un jour, quatre hommes vigoureux, quatre amis dévoués, mais de ce dévouement que donne aux hommes coupables la crainte d’être trahis, Poitou, Gilles de Sillé, Jean Lebreton et Henriet, entrent à l’improviste dans la ville de Mortagne, pénètrent jusque chez l’hôtelier, s’emparent d’Eustache Blanchet surpris et s’éloignent rapidement dans la direction de Montaigu. Lorsqu’ils furent arrivés à Rocheservière, Eustache comprit qu’on le menait tout droit à Saint-Étienne-de-Mer-Morte, sans aucun doute pour l’y renfermer dans un cachot, comme Jean Petit, ou pour le mettre à mort. Par une résolution énergique, il refusa d’avancer plus loin et fit si bien, et par ses paroles et par sa résistance, que ses anciens amis durent le conduire à Machecoul. Comme ils en approchaient, Poitou lui confia que, s’il était allé à Saint-Étienne-de-Mer-Morte, sa fin était certaine ; ainsi le maréchal de Rais, leur maître, l’eût puni d’avoir parlé, comme il l’avait fait, à l’orfèvre qu’on lui avait député ; lui donnant à entendre, par cet avertissement charitable, qu’éloigné de Mortagne où ses imprudentes paroles auraient pu être si dangereuses pour tous, il eût à bien veiller sur sa langue à Machecoul, s’il voulait y demeurer en sûreté. Mais, pour résister désormais à la démangeaison de parler, pas n’était besoin à Eustache Blanchet de tant de recommandations.

Les craintes de Gilles trouvaient donc un écho dans ses complices : la peur leur était continuelle, surtout dans les derniers temps, et la peur les rendait terribles aux curiosités indiscrètes. On en trouve les traces partout : à l’épisode que nous venons de raconter, il nous suffira d’ajouter ce récit d’une femme qui en fut la victime. Comme le maréchal demeurait souvent à Machecoul dans les derniers mois de sa liberté, Prélati et l’un de ses compatriotes, Lenano, marquis de Ceva, s’étaient établis dans la ville, où ils avaient loué, chez un habitant nommé Clément Rondeau, une chambre haute dans laquelle ils couchaient ensemble[6]. Leur hôte étant tombé malade, fut bientôt réduit à la dernière extrémité et « mis en onction », si bien que, suivant le mot curieux de Perrine, sa femme, de qui nous avons ces détails, « on espérait plus la mort que la vie. » Abattue par cette espérance[7], Perrine faisait entendre dans toute la maison « moult lamentations » ; tellement, que, « vu les pleurs et douleurs qu’elle menait de son dit mary », on fut obligé, pour le repos du pauvre malade si bruyamment regretté, de la renfermer dans la chambre de Prélati et du marquis de Ceva. Ceux-ci étaient alors au château ; mais leurs pages, qu’ils avaient laissés dans leur chambre, y soupaient ensemble. Perrine était tout entière à sa douleur, lorsque les maîtres de céans rentrèrent. En la voyant dans leur chambre, ils sont pris d’une violente colère ; ils l’accablent d’injures, et bientôt des injures ils passent aux coups ; ils la prennent, l’un par les pieds, l’autre par les épaules, pour la jeter hors, du haut de l’échelle[8], dans l’appartement d’en bas ; en même temps, Prélati la frappe de violents coups de pied dans les reins ; elle serait infailliblement tombée et se fût brisée dans sa chute, si sa nourrice, à des cris bien distincts de ceux dont elle pleurait la perte espérée de son mari, ne fût accourue et ne l’eût saisie par la robe[9]. Prélati et le marquis de Ceva délogèrent ; Prélati alla demeurer avec Blanchet dans une petite maison retirée de Machecoul, « qui n’était point honnête pour gens d’honneur », et où, le jour de l’arrestation du maréchal, l’on trouva diverses choses très compromettantes, qui montrent bien clairement que les craintes manifestées dans cette occasion étaient loin d’être sans fondement[10].

Ainsi, des bruits étranges couraient dans tout le peuple, et sur tout le pays s’étendait comme un sombre voile, qui s’obscurcissait toujours davantage : le deuil frappait chaque jour, tantôt à une porte, tantôt à une autre ; et les cœurs, plus encore que les foyers attristés, étaient environnés et remplis d’une indicible frayeur. Rien cependant ne semblait présager la fin du fléau, et l’on se demandait l’un à l’autre quel serait le terme mis enfin par Dieu à tant de douleurs. Pour Gilles de Rais, haut justicier dans ses terres, il semblait qu’il eût la tête au-dessus des nuages et que, n’ayant rien à redouter du côté de la terre, il mettait à défi le ciel lui-même. S’il s’inquiétait quelquefois de l’avenir, ce n’était pas de la foudre qu’il avait peur, mais de la ruine : cependant, tout en redoutant l’effondrement de sa fortune, il continuait à vivre dans le meurtre et dans l’orgie, et les plaisirs et la débauche endormaient peu à peu dans son âme le remords. À cela le conviait l’assurance de sa grandeur pour impunité, selon d’Argentré. Telle était la terreur qu’il inspirait, dit Michelet, que depuis 14 ans[11] personne n’avait osé parler. Aussi, malgré les larmes du peuple, malgré les récits partout semés des crimes de Gilles, malgré l’enquête de l’évêque de Nantes, qui se fait dans l’ombre, malgré l’Inquisition, la justice eût été encore bien lente peut-être à venir, sans un événement fortuit. Un nouvel attentat, moins grave assurément que ses autres crimes, mais public et qui relevait à la fois de la justice ecclésiastique et de la justice civile, fournit heureusement, à l’évêque de Nantes, l’occasion de parler haut en faveur de l’innocence, de la vertu et de la faiblesse, et au duc de Bretagne le prétexte de rompre avec son lieutenant général et de garder dans ses mains les riches dépouilles de son nouveau frère d’armes. Gilles ne crut voir encore, dans cette circonstance, qu’un léger nuage dans le ciel : ce nuage portait la foudre.

Toujours à court d’argent, malgré ses revenus considérables encore et le produit de nouvelles terres vendues ; après avoir aliéné maintes rentes et nombre de seigneuries ; après avoir engagé jusqu’aux domaines de Champtocé et d’Ingrandes, le maréchal se retrouva un jour, comme tant de fois déjà, en présence de ses coffres vides et de ses appétits non satisfaits ; il fit sans hésiter ce qu’il avait déjà fait tant de fois : il jeta à l’hydre un nouveau lambeau de sa fortune. Il possédait sur les confins de la Bretagne, du côté du Poitou, la seigneurie et la forteresse de Saint-Étienne-de-Mer-Morte : il les engagea et les vendit même à un sujet du duc de Bretagne, Guillaume Le Ferron, dont le frère, Jean Le Ferron, en prit possession des mains de Gilles de Rais lui-même[12] : nous n’avons pu retrouver à quelle époque et pour quel prix. Que se passa-t-il entre le moment où Gilles livra ce beau domaine et les événements que nous allons raconter ? Le maréchal, peu à peu dépouillé de ses plus belles terres, resserré chaque jour davantage dans les limites de sa puissance, conflué dans les bornes étroites de Machecoul et de Tiffauges, fut-il pris de regrets, à la pensée de ses meilleures places perdues ? Lui qui avait rêvé une puissance sans limites, qui aspirait sans cesse au moment où il pourrait refaire sa fortune, qui se flattait de voir un jour tomber devant lui les murailles les plus orgueilleuses, fut saisi de désespoir en voyant chaque coup de vent abattre un débris de sa maison[13]. Peut-être survint-il aussi entre Le Ferron et lui quelque difficulté imprévue au sujet du prix et de la vente de Saint-Étienne-de-Mer-Morte. Chacune de ces suppositions est plausible et peut-être que toutes ces causes sont vraies, s’étant toutes réunies pour pousser Gilles de Rais aux derniers excès, qui devaient marquer le terme de ses crimes. Gilles résolut d’attaquer Saint-Étienne à l’improviste et de s’en emparer les armes à la main.

Comme on l’a vu plus haut, il avait dans sa maison militaire environ deux cents hommes ; de plus, les nombreux serviteurs, dont il était entouré, pouvaient à l’occasion grossir et soutenir cette troupe ; il la fortifia encore, en enrôlant des mercenaires : il mit de la sorte sur pied de guerre une petite armée dévouée à ses ordres. C’était une révolte ouverte, au mépris du serment de fidélité qu’il avait prêté à la couronne ; c’était violer aussi cette autre loi du duché de Bretagne, qui défendait à tout baron de lever une armée et de se mettre en campagne, sans l’aveu du duc souverain[14]. Autant pour venger son pouvoir méconnu que pour servir ses intérêts, Jean V, duc de Bretagne, allait donc se trouver engagé dans la lutte contre son vassal ; enfin, par un hasard providentiel, le révolté contre l’État, le contempteur des lois bretonnes, allait devenir un révolté contre l’Église, un contempteur des lois ecclésiastiques. Dès lors, s’unissaient contre lui les deux puissances suprêmes de l’époque, l’Église et l’État : l’Église heureuse de venger les droits méconnus de la faiblesse en protégeant ses privilèges ; le duc, heureux, selon la pensée de Mézeray, de venger ses injures et de sauvegarder ses intérèts en vengeant celles de Dieu. Voici donc ce qui se passa à Saint-Étienne-de-Mer-Morte, dans la matinée du jour de la Pentecôte 1440.

C’était vraisemblablement vers dix heures et demie du matin : tout le peuple se trouvait rassemblé dans l’église paroissiale pour entendre la messe. Jean Le Ferron avait quitté le château pour assister comme les autres au saint sacrifice ; près de lui, non loin du chœur, se trouvait Guillaume Hautrays, venu au nom du duc de Bretagne pour enjoindre aux habitants de la seigneurie, au sortir de la grand’messe, de refuser tout impôt et toutes redevances à Gilles de Rais. Tout était donc désert dans la ville et autour du château. On s’explique ainsi comment le maréchal, avec sa petite troupe, put arriver sans être aperçu jusqu’à un petit bois, situé à quelques portées d’arbalète du château. Il y cacha cinquante à soixante hommes, revêtus de leurs armes, la tête couverte d’un capuchon, prêts, au moindre signal, à s’élancer en avant et a s’emparer de la place par surprise. Lorsque toutes ces précautions furent achevées, il commanda à Gilles de Sillé, à Bertrand Poulein et à quelques autres de ses hommes d’armes, de le suivre, leur seule épée à la main : lui-même tenait une jusarme dans sa main droite. La tête découverte, le front haut, le regard plein de colère, il s’avance, passe le long des murs du château et marche droit à l’église paroissiale. La messe touchait à sa fin ; la communion du prêtre venait d’avoir lieu ; à leurs places, Jean Le Ferron et Guillaume Hautrays, pieusement à genoux, priaient : tout à coup, la porte de l’église s’ouvre avec fracas ; le peuple s’agite, et la messe est interrompue par un grand vacarme : Gilles de Rais, le terrible baron, la terreur du pays, suivi de soldats, traverse les rangs tumultueux de la foule ; il brandit sa jusarme ; la colère sort de ses yeux ; il se précipite, le visage menaçant, sur Jean Le Ferron et ses amis : « Ha ! ribault, s’écrie-t-il en s’adressant au malheureux tremblant de tous ses membres, ha ! ribault ! tu as battu mes hommes, et leur as fait extorsion ; viens ! viens hors de l’église, ou je te tuerai tout mort ! » Pâle de terreur, Jean Le Ferron tombe aux genoux de Gilles de Rais : « Faites de moi ce qu’il vous plaira, » lui dit-il en suppliant. — « Dehors ! dehors ! » lui crie le terrible maréchal en brandissant sa jusarme sur la tête de son ennemi. De plus en plus épouvanté par cette voix et ces gestes menaçants, Jean Le Ferron supplie deux compagnons de Gilles, Lenano, marquis de Ceva et Bertrand Poulein, d’intercéder pour lui auprès de leur maître : « Il ne vous sera fait aucun mal, lui disent-ils, sortez : nous vous en répondons sur notre vie. » Et pendant ce temps-là, Gilles criait toujours « Dehors ! ribault ! dehors ! ou je te tuerai tout mort ! » Le peuple, autour d’eux, s’agitait ; à l’autel, le prêtre avait interrompu le sacrifice ; quelques-uns, ou plus craintifs ou plus prudents, s’esquivaient en toute hâte ; les plus curieux attendaient le dénouement de cette scène. Enfin Jean Le Ferron, un peu rassuré par les paroles du marquis de Ceva et de Bertrand Poullein, sortit de l’église, suivi du maréchal toujours menaçant et de ses compagnons. Aussitôt il est conduit devant les portes du château, que Gilles lui commande de remettre en sa possession ; sinon, il mourra sur place ; et Gilles fait le geste de lui trancher la tête d’un coup de sa jusarme : le prisonnier, effrayé de la menace et surtout du geste qui l’accompagne, obéit en tremblant : sur son ordre, la garnison abaisse le pont-levis et remet la place au maréchal. Mais la liberté ne fut pas rendue à Jean Le Ferron et à ses gens ; ils furent chargés de fers et jetés dans les prisons de Saint-Étienne d’abord, et plus tard conduits à celles du château de Tiffauges[15]. Le double attentat était consommé : Gilles de Rais s’était mis en pleine révolte contre le duc, son suzerain, en levant une armée sans son aveu, en mettant la main sur ses sujets, en reprenant enfin de vive force une place qui ne lui appartenait plus ; bien plus coupable encore, il s’était mis en révolte contre l’Église, en envahissant, les armes à la main et durant le sacrifice de la messe, une église consacrée au culte, et en osant porter la main sur un clerc : Jean Le Ferron, en effet, était entré dans la cléricature et avait reçu la tonsure des mains de l’évêque de Nantes[16] ; ainsi les immunités de l’Église avaient été doublement violées par un double attentat.

Jusque-là, le duc de Bretagne avait soutenu le maréchal de Rais contre sa famille et même contre le roi de France : mais il lâcha le lieutenant général de son duché et son frère d’armes, dès qu’il vit que ses propres intérêts étaient compromis par l’appui qu’il donnait à Gilles ; il brisa d’ailleurs très facilement une alliance, qui n’avait que le faible lien de la cupidité, et fit sommer le baron révolté de rendre Saint-Étienne-de-Mer-Morte et de remettre ses prisonniers en liberté : en cas de refus et de désobéissance, une amende de cinquante mille écus devait dédommager le duc des injustices dont il se disait victime. Cette somme énorme était la moitié du prix de Champtocé et d’Ingrandes : on le voit, Jean V n’avait garde d’oublier ses intérêts particuliers. Comme le duc l’avait espéré, pour toute réponse à cette sommation, le maréchal irrité se porta à de nouveaux excès. Il fit saisir Guillaume Le Ferron et Guillaume Hautrays, receveur du « fenaige », et quelques jours après, Jean Rousseau, sergent-général du duc de Bretagne, leur enleva leur dague et les fit jeter en prison ; en même temps, à Machecoul, les gens du duc, qui étaient venus lui enjoindre de payer l’amende de cinquante mille écus pour avoir mis la main sur leurs personnes et sur leurs biens, étaient, au mépris du droit des gens, roués de coups et accablés de mauvais traitements ; chaque jour enfin Gilles se livrait contre le duc et ses sujets à de nouveaux attentats. Enfin, pour mettre ses prisonniers hors de la puissance de Jean V, il les fit conduire par le marquis de Ceva au delà des frontières de la Bretagne, au château de Tiffauges, en Poitou[17].

Une révolte si audacieuse demandait une prompte et sévère répression. Une troupe considérable, aux ordres du duc de Bretagne, s’avança contre Saint-Étienne-de-Mer-Morte et s’en empara : Gilles s’était déjà réfugié dans Machecoul, où il attendait les événements. Ils marchèrent vite. Impuissant à délivrer des fers Jean Le Ferron et ses compagnons de captivité, le duc de Bretagne mit dans ses intérêts le roi de France, que gouvernait en maître le connétable de Richemont. Celui-ci, épousant la querelle de son frère, se déclara l’ennemi de son ancien compagnon d’armes et vint mettre le siège devant Tiffauges. Le maréchal, inquiet de la mauvaise tournure que prenaient ses affaires, effrayé de voir levées contre lui les deux puissances souveraines, se hâta de rendre aux captifs la liberté[18].

Il croyait certainement que cet acte de soumission dissiperait l’orage qui menaçait sa tête ; mais il se trompait. Par la prise de Saint-Étienne-de-Mer-Morte et la reddition des prisonniers, la justice du duc de Bretagne était à peu près satisfaite : restait bien encore à régler le compte des injures faites à sa personne et à ses gens ; mais, poussé à bout par la force, contraint par la nécessité, Gilles aurait consenti à tout : un peu d’or, beaucoup d’or même, s’il avait fallu en donner beaucoup, aurait couvert ses fautes ; et la paix aurait suivi, sans profit pour le peuple, sans mesure contre l’oppression qui pesait sur lui, sans consolation pour sa douleur. Heureusement, comme nous l’avons dit, l’attentat de Saint-Étienne-de-Mer-Morte était double : en attaquant l’État, Gilles avait offensé l’Église ; ce fut ce qui le perdit. Tant bien que mal, le duc avait vengé ses injures en revendiquant ses droits ; l’évêque de Nantes allait venger celles du peuple en revendiquant les siens : derrière l’injure apparente, faite à l’Église catholique par la violation de deux de ses immunités, allaient tout à coup apparaître les crimes cachés, qui avaient été, pendant de si longues années, une injure permanente à la vertu, à la faiblesse, à l’innocence et à l’humanité.

On est étonné d’abord que les crimes de Gilles de Rais aient pu durer si longtemps sans éveiller plus tôt l’attention de la justice, soit ecclésiastique, soit civile ; sans qu’il s’élevât, des quatre coins du pays, un cri de réprobation ; sans qu’il parut enfin un juge pour venger les faibles. Mais, quand on réfléchit au mystère dont Gilles de Rais enveloppa sa vie secrète, ne laissant paraître au grand jour que les dehors brillants qui flattent les yeux ; à l’effroi des populations, décimées par un ennemi présent sur tous les points du pays à la fois et cependant invisible à tous les yeux ; à la crainte qu’inspiraient le nom et la puissance du seigneur de Rais, aux protections influentes, qui semblaient mettre sa tête à couvert des foudres de la justice et qui donnaient raison aux craintes des petits et des faibles, on est moins surpris que Gilles ait pu continuer, impunément, pendant plus de huit années, la longue série de ses crimes. « À cela le conviait l’assurance de sa grandeur pour impunité, dit d’Argentré, s’étant laissé gouverner par gens de même esprit[19]. » L’initiative des poursuites contre un si grand personnage ne pouvait venir que de ses égaux, qui étaient fort peu nombreux, ou de plus puissants que lui, plus rares encore ; et il ne pouvait tomber dans l’esprit du menu peuple d’espérer lutter avec avantage contre un homme tellement placé, dans l’imagination de la foule non moins que dans la sienne, au-dessus des lois et de la justice. Enfin, le duc de Bretagne montrait trop de passion à soutenir le maréchal interdit contre sa famille et le roi de France, Charles VII, pour qu’on s’imaginât qu’il mettrait moins d’ardeur à le défendre contre le pauvre peuple. Aussi, ce n’est point vers lui que montèrent les plaintes et les gémissements des malheureux.

Michelet a dit de Gilles de Rais : « Il n’eût jamais été accusé ni jugé, sans cette circonstance singulière que trois puissances, ordinairement opposées, semblent s’être accordées pour sa mort : le duc, l’évêque et le roi[20] ; » et sur ce thème, le brillant historien a écrit une page que chacun sait. Or, le duc ne prit point l’initiative des poursuites, et le roi, même de loin, n’eut point de part au procès. Nous prouverons bientôt, documents originaux à la main, ce que nous affirmons de Jean V ; quant à Charles VII, il suffit de remarquer, que, deux années plus tard, il ordonna de travailler à un procès de réhabilitation de la mémoire de Gilles de Rais : or, l’on ne saurait admettre, qu’à deux ans de distance, le même roi de France eût ordonné et de condamner un homme à mort et de venger sa mémoire. Les termes de l’acte royal, que nous publierons plus tard, sont plus qu’injurieux pour le duc de Bretagne et les juges de la cour séculière de Nantes. On peut donc conclure, en corrigeant le mot de Michelet, et dire que le roi de France ne fut pour rien dans le procès, que le duc de Bretagne n’en eut pas l’initiative, et que l’honneur principal, pour ne pas dire tout entier, en revient à l’évêque de Nantes.

En parcourant les antiques chroniques de la Bretagne et les quelques biographies qui ont parlé de Gilles de Rais, il nous était arrivé plusieurs fois de rencontrer la trace d’un fait si honorable pour l’évêque de Nantes. « Son procès, disait d’Argentré, fut fait par le juge de l’Église, sur un diffame public et scandale, dont il fut chargé parmi le peuple ; assistant le juge séculier, comme étant plusieurs desdits crimes de la connaissance de l’un et de l’autre[21]. » Mais, encore éloignés des documents originaux que nous avons aujourd’hui sous les yeux, nous mettions sur ces paroles ce signe de doute qui enveloppe toujours un document de seconde main. Aujourd’hui, autour de ce point si intéressant de l’histoire du xve siècle, la lumière a chassé toutes les ombres : il est certain que le premier auteur qui avait signalé la part prépondérante de l’évêque de Nantes dans ce procès mémorable, l’avait fait à la clarté de pièces originales, authentiques [22]. Michelet lui-même l’avait répété sur la foi de ses devanciers : « Le duc de Bretagne se trouvait à Nantes ; l’évêque, qui était son cousin et son chancelier, s’enhardit par sa présence à procéder contre un grand seigneur du voisinage, singulièrement redouté, un Rais de la maison des Laval, qui étaient eux-mêmes des Montforts, de la lignée des ducs de Bretagne. Telle était la terreur qu’inspirait ce nom, que, depuis quatorze ans, personne n’avait osé parler [23] » Nous verrons plus tard qu’il y a quelques restrictions à faire sur cet encouragement, que la présence de Jean V, à Nantes, apporta à l’évêque : il nous suffit de remarquer ici que les preuves de l’intervention et de l’initiative de Jean de Malestroit, évêque de Nantes, se trouvent aux premières pages de la Procédure ecclésiastique contre Gilles de Rais.

On sait combien l’Église catholique a été, en tout temps, gardienne jalouse de ses privilèges : c’est son droit, comme c’est le droit de toute société de se faire respecter ; nul ne saurait lui en faire un crime. Au moyen âge surtout, où elle était l’autorité la plus haute et où elle exerçait sur les individus et sur les peuples un pouvoir incontesté et presque souverain [24], elle s’était entourée de foudres et de menaces ; nul ne pouvait porter impunément la main sur elle, non plus qu’autrefois les Juifs d’une autre tribu que de celle de Lévi sur l’arche sainte. L’arche nouvelle, en effet, portait dans ses flancs, vers l’avenir, la civilisation et le progrès ; étendre sur elle une main coupable, c’était mettre du même coup le progrès et la civilisation du monde en danger ; et parce qu’il s’est rencontré, dans la suite, des hommes assez audacieux pour mépriser sa défense et rendre ses menaces vaines par leur révolte, le monde catholique, de temps en temps, a paru osciller sur ses bases, et la civilisation et le progrès chrétiens, les seuls qui soient féconds pour le bonheur réel de l’humanité, ont éprouvé dans leur marche un mouvement d’arrêt ou de recul. Parmi les plus chers d’entre ces privilèges, l’Église a toujours compté l’inviolabilité de ses clercs et l’inviolabilité de ses temples. Quiconque faisait violence à un clerc, ou, les armes à la main, profanait une église, en ces temps comme de nos jours, était frappé d’excommunication, c’est-à-dire de mort morale, et la sentence s’exécutait alors avec une sévérité inflexible jusque dans ses effets civils. Ce sont là des conditions de police nécessaires au maintien de l’ordre dans la république chrétienne ; non plus condamnables que les lois militaires, qui frappent, non d’excommunication, mais de mort réelle, le soldat assez oublieux de ses devoirs pour lever la main sur l’un de ses chefs. En menaçant de mort et en jetant dans les fers Jean Le Ferron, clerc du diocèse de Nantes ; en profanant l’église de Saint-Étienne-de-Mer-Morte, située dans les limites de ce même diocèse, Gilles devenait justiciable de ces deux actes devant la justice de l’Église et devait en répondre à la barre de l’évêque de Nantes.

La nouvelle des sacrilèges de Saint-Étienne-de-Mer-Morte ne laissa donc pas l’évêque plus indifférent que la révolte de Gilles le duc de Bretagne. Depuis longtemps d’ailleurs, de toutes les parties de la ville de Nantes et des points les plus éloignés de son diocèse, du pays de Rais et de Clisson en particulier, des rumeurs étranges étaient montées jusqu’à lui : « C’était, dit d’Argentré, un diffame public et scandale dont Gilles fut chargé par le peuple. » Ces bruits venaient des petits et des grands ; les rapports des curés, des chapelains, des témoins synodaux, qui formaient dans les diocèses comme une police secrète pour le maintien des bonnes mœurs et de la foi, arrivaient à lui comme les échos de la grande voix populaire, sourde encore, mais inquiétante, semblable au bruit lointain de la mer qui monte : or, toutes ces rumeurs disaient que Gilles de Rais, le seigneur puissant, le célèbre maréchal, était l’homme, qui, depuis huit ans, enlevait des enfants dans tout le pays d’alentour ; qu’il se passait, entre ses familiers et lui, au fond de ses châteaux et jusque dans son hôtel de la Suze, à quelques pas seulement de la demeure de l’évêque et du palais ducal, des scènes monstrueuses, des crimes inouïs. Chaque jour le bruit de ces voix accusatrices, qui s’élevaient de la foule, devenait plus fort, plus lamentable ; on ne pouvait plus douter, que, sous la rumeur populaire, il n’y eût quelque drame caché, horrible, s’il fallait s’en rapporter aux récits qui circulaient secrètement dans la ville et les environs de Nantes[25]. L’évêque, Jean de Malestroit, se trouvait en tournées pastorales, écoutant avec attention, mais avec prudence, des bruits aussi graves, qui constituaient clairement ce que le droit ecclésiastique de cette époque appelle la clamosa insinuatio, qui devait précéder l’enquête secrète, inquisitio famœ[26]. Leur gravité, qui ne lui permettait pas de les rejeter, lui défendait également de les accueillir à la légère. Si ce n’est durant une visite pastorale, que lui parvint la nouvelle de ce qui s’était passé à Saint-Étienne-de-Mer-Morte, du moins la visite de l’évêque la suivit de fort près, si même elle ne fut pas déterminée par cet incident aussi grave qu’imprévu. Dès cet instant, l’évêque de Nantes devenait plus libre à l’égard du baron de Rais. Ainsi, en même temps que le duc poursuivait, pour son propre compte, le grand seigneur révolté, l’évêque de Nantes, pour le compte de l’Église et du pauvre peuple, se préoccupa de faire la lumière sur la vie cachée du meurtrier. L’enquête secrète fut décidée dans la ville et le diocèse de Nantes.

Elle eut lieu au cours d’une de ces visites pastorales, que les évêques devaient accomplir, conformément aux capitulaires de Charlemagne et de Carloman. Jean de Malestroit lui-même, en personne, entendit un grand nombre de témoins, et put se convaincre, par leurs dépositions et leurs larmes, que ce « diffame » public, qui était monté jusqu’à lui, et qui, tout en piquant sa curiosité, avait sans doute excité sa surprise, était plus grave encore qu’il ne l’avait pensé aux premiers moments. Bien loin de tomber, en effet, la clameur « lamenteuse » du peuple augmentait de force à mesure que les événements se précipitaient ; les récits, répandus dans la foule, colportés à travers le pays qu’il visitait, recueillis par les prêtres des diverses paroisses du diocèse et par les laïques les plus graves, au lieu de s’évanouir, ainsi qu’il arrive d’ordinaire des rumeurs vagues et sans fondements, ne faisaient que croître tous les jours et devenir plus précis, plus circonstanciés, plus nets. Enfin, des témoins dignes de foi, bien connus de tous par l’honnêteté de leur vie et l’intégrité de leurs mœurs, estimés pour leur discrétion et leur jugement, s’enhardirent jusqu’à venir eux-mêmes trouver l’évêque. De la paroisse de Sainte-Marie de Nantes, sur laquelle était bâti l’hôtel de la Suze, où habitait souvent Gilles de Rais ; de Saint-Denis, de Saint-Vincent, de Sainte-Croix, de Saint-Similien près de Nantes, de Saint-Clément-hors-les-murs[27], les témoins affluent et les accusations se multiplient. C’est Agathe, femme de Denis de Le Mignon ; c’est la veuve Régnaud Donete, qui viennent se jeter aux pieds de l’évêque et lui redire leurs malheurs avec des torrents de larmes. Voici à leur suite Jean Délit, Jean Guibert et sa femme, la veuve d’Éonnet Kerguen, Jeanne Darel, et Theoffanie Éonnet Le Charpentier, et Étiennette Éonnet Le Charpentier, tous de Nantes, pleurant des mêmes douleurs, accusant le même coupable ; puis, après ces premiers témoins, voici les témoins synodaux des églises paroissiales elles-mêmes[28], voici enfin une foule de personnes, aussi discrètes qu’honorables, placées à l’abri de tout soupçon par la dignité de leur vie et l’honneur de leur réputation ; elles se pressent sous les pas de l’évêque ; en quelque lieu qu’il arrive, à Nantes, à Machecoul, à Saint-Cyr-en-Rais, dans tout le pays en un mot ; il les rencontre partout, unanimes dans leurs récits, dans leurs accusations et dans leurs plaintes. Le cœur du père pouvait-il ne pas être touché ? La complainte des jeunes filles de Pléeur, que nous citerons plus tard, paraît avoir gardé le souvenir de ce qui se passa entre le pasteur et son troupeau : « Je vous vengerai, moi, Jean de Malestroit, je vous vengerai, de par le ciel, et Gilles de Rais périra de male mort ! » Par compassion pour une si grande douleur, moins encore que par devoir de sa charge et par amour de la justice, l’évêque promet à ces malheureux aide et protection ; non content de les faire interroger par d’autres avec le plus grand soin (examinari fecimus diligenter), il les interroge souvent lui-même. En même temps, il délègue des commissaires et des procureurs pour aller recueillir les plaintes et les dépositions là où il ne peut se transporter en personne ; il montre enfin une ardeur infatigable à hâter le soulagement du pauvre peuple, ployant sous le fardeau qu’il porte. Partout où pénètrent ses délégués, les accusations sont les mêmes ; identiques sont les bruits qui circulent dans les villes, les villages et les hameaux ; le doute n’est donc plus possible ; l’évêque a pris connaissance de tous les faits ; car, selon l’usage et d’après son ordre, toutes ces dépositions ont été consignées en latin sur les registres des visites épiscopales[29]. Aussi, l’avant-dernier jour de juillet, peu de temps après le commencement de l’enquête secrète, à peu près un mois après l’attentat de Saint-Étienne-de-Mer-Morte, Jean de Malestroit, par lettres patentes du 30 juillet 1440, signalait authentiquement les crimes imputés à Gilles de Rais, et ajoutait, par une déclaration solennelle, sa haute autorité aux récits populaires, dont quelques-uns pouvaient encore douter. C’était établir authentiquement l’infamie, infamatio, de Gilles de Rais.

« À tous ceux qui les présentes lettres verront, Jean, par la permission de Dieu et la grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Nantes, salut en Notre-Seigneur et pleine assurance en ces présentes.

« Nous portons à votre connaissance, par ces lettres, que, visitant en personne la paroisse de la Bienheureuse Marie, de Nantes, sur laquelle est bâtie la maison vulgairement appelée la Suze, demeure fréquente de Gilles de Rais, ci-dessous nommé et paroissien de cette même église, et d’autres églises paroissiales plus bas désignées ; sur le bruit public, sur les nombreux rapports venus jusqu’à nous, et sur la clameur dénonciatrice d’Agathe, femme de Denis de Le Mignon ; de la veuve Donete, femme de défunt Régnaud Donete, de Sainte-Marie ; de Jeanne, femme de Guibelet Délit, de Saint-Denis ; de Jean Guibert et de son épouse, de Saint-Vincent ; de la veuve Éonnet Kerguen, de Sainte-Croix, de Nantes ; de Jeanne, femme de Jean Darel, de Saint-Similien, près de Nantes ; de Théoffanie, femme d’Éonnet le Charpentier, de Saint-Clément-hors-les-murs ; fortifié encore par les dépositions des témoins synodaux de ces églises, et par celles d’hommes à l’abri du soupçon, grâce à leur probité et à leur prudence bien connues, et que, au cours de nos visites pastorales dans ces mêmes églises, nous avons fait interroger ou que nous avons interrogés nous-mêmes avec le plus grand soin sur les faits ci-dessous indiqués ou autres encore, qui touchent aux devoirs de l’évêque en tournée pastorale, nous avons découvert et les dépositions des témoins nous ont prouvé, entre autres choses, que Gilles de Rais, notre sujet et notre justiciable, par lui-même ou par certains hommes, ses complices, a étranglé, tué et inhumainement massacré un très grand nombre d’enfants ; qu’il a commis sur eux des crimes contre nature, qu’il a fait ou fait faire souvent nombre d’horribles évocations des démons, qu’il leur a fait des sacrifices et des offrandes, qu’il a passé un pacte avec eux, sans compter d’autres crimes énormes et nombreux qui relèvent de notre juridiction ; enfin par plusieurs autres visites faites par nous ou par des commissaires et des procureurs agissant en notre nom, nous savons que Gilles a perpétré et commis ces crimes et d’autres encore dans les limites de notre diocèse.

« De quoi il était et il est encore publiquement, au su de tous, diffamé auprès des gens honnêtes et graves. Et, pour que personne n’ait de doute sur ce point, nous avons ordonné d’apposer et fait apposer notre sceau à ces présentes lettres.

« Donné à Nantes, l’avant-dernier jour de juillet, l’an du Seigneur 1440.

« Par mandement de Monseigneur l’évêque de Nantes,
« J. Petit[30]. »


À cette époque donc, la visite de l’évêque était achevée et Jean de Malestroit était de retour dans sa ville épiscopale. Cette date fixe la fin des tournées pastorales, mais non pas le terme des poursuites contre Gilles de Rais. L’enquête secrète, inquisitio famœ, qui a conduit à la déclaration d’infamie, va se continuer encore. Que ces visites de l’évêque dans la ville de Nantes, dans diverses parties du diocèse et surtout dans le pays de Rais, aient été déterminées ou non par les rapports qui lui avaient été faits, il est certain du moins que l’enquête se poursuivit jusque dans les premiers jours de septembre.

À qui les lettres précédentes étaient-elles adressées ? On ne saurait le dire au juste. Mais la nature même de l’enquête sur les mœurs et la vie de Gilles, ne permettait peut-être pas de donner à cette inquisition une publicité trop étendue ou trop bruyante. Parmi les gens qui n’ignoraient pas tout dans une matière si grave, il y en avait sans doute qui hésitaient encore à parler : un document de cette importance, émanant de la puissance épiscopale, était de nature à dissiper leurs craintes et à faire cesser leurs incertitudes. Tout au moins, à défaut de ces timides, il y avait le duc, dont la cupidité et l’intérêt, dans les dernières années, avaient si étroitement uni la fortune à celle de Gilles de Rais : une autorité aussi haute que celle de l’évêque de Nantes, son parent, son chancelier et presque son égal en puissance, devait inévitablement faire impression sur l’esprit de Jean V, au moment surtout où celui-ci avait tant à se plaindre d’un vassal révolté. Les lettres épiscopales, en lui dévoilant tout ensemble et la grandeur du mal et les progrès déjà faits par l’enquête, lui donnaient à comprendre qu’il n’était que temps d’étouffer la voix de l’amitié et plus encore celle de l’avarice, pour écouter les justes réclamations des malheureux. Elles soutenaient, d’ailleurs, les commissaires de l’évêque dans leur tâche pénible et quelquefois dangereuse, et encourageaient les témoins à redoubler de zèle.

Si on les examine attentivement, en effet, ces lettres, qui établissent une si grave présomption contre le coupable, ne préjugent en rien la question par une affirmation péremptoire des crimes dénoncés. En signalant le mal, l’évêque n’en affirme pas la certitude ; il rapporte seulement les dépositions des témoins entendus, la nature des crimes signalés, le bruit public, la croyance d’hommes sages et honorables. On dirait un éveil jeté dans le pays, comme un cri d’alarme qui démasque un ennemi caché. Jusque dans les craintes de Gilles de Rais enfin, on sent le secret dont l’évêque enveloppait ses allées et ses venues[31]. Il paraît avoir le pressentiment de l’orage qui s’amoncelle sur sa tête ; il est inquiet ; il demande à Prélati de s’enquérir auprès du démon s’il n’a rien à craindre des sourds grondements de la foudre dans le lointain[32] ; s’il n’y a point de danger pour lui à rejoindre ! le duc à Vannes et à Josselin ; et, quand il est revenu de ce voyage, heureux d’avoir échappé à tout péril, rien ne trouble plus sa sécurité ; les menaces de l’orage lui semblent vaines ; il va et vient de tous côtés, sans préoccupation, puisqu’il multiplie ses crimes ; sans crainte, puisqu’il étale partout sa puissance : à Vannes, à Bourgneuf, à Machecoul, à l’île de Bouin, à Palluau, partout où il porte ses pas, il semble défier le ciel et se moquer du nuage prêt à crever sur sa tête[33] : au milieu de ce calme apparent, tout à coup un éclair brilla, et le tonnerre tomba à ses pieds. Le 13 septembre, une accusation solennelle, foudroyante, l’atteignit à Machecoul.

Les premières lettres de l’évêque de Nantes sont du 30 juillet ; les secondes sont du 13 septembre. À peine un mois et demi s’est écoulé : mais quel chemin parcouru par la justice ! La forme et le ton ont complètement changé. Aux soupçons graves, mais peut-être sans fondement solide, des premières lettres, ont succédé les affirmations les plus accablantes ; au cri d’alarme, un cri de guerre : c’est une citation d’office à l’accusé de paraître au tribunal de l’évêque ; c’est un mandat d’amener pressant, inévitable, commis à la force publique, quelle qu’elle soit. L’évêque s’adresse, non plus en général, à tous ceux qui liront ses lettres, mais à des personnes spécialement nommées : aux recteurs des églises du diocèse de Nantes et à leurs vicaires, aux chapelains, qui ont ou qui n’ont pas charge d’âmes, aux notaires et aux huissiers publics du diocèse et de la ville. Il leur enjoint enfin de se conformer sévèrement aux ordres qu’elles contiennent. On sait toutefois que toutes ces précautions, en ces temps comme aujourd’hui, n’étaient qu’une formule générale, et que, tout en étant confiée à tous sans distinction, l’exécution d’un arrêté était spécialement commise à quelque particulier. En quelques lignes rapides, l’évêque rappelle de nouveau les bruits publics, l’enquête qu’il a faite en personne ou par ses commissaires en diverses paroisses de son diocèse, les noms des témoins, les dépositions graves d’hommes respectables à tous égards, et les rapports des notaires assermentés, consignés sur les registres des visites épiscopales. L’enquête, signalée le 30 juillet précédent, s’est continuée sans relâche ; l’accusation s’est développée et étendue ; partout elle a été la même ; partout les mêmes crimes dénoncés, partout avec des larmes, au milieu d’une immense douleur ; — le procès va plus loin, et pour peindre par un mot énergique l’étendue et la violence des cris du peuple, il dit que les populations faisaient entendre des hurlements, ululantium[34] ! Le moment est venu d’exaucer ces cris suppliants et d’agir contre le coupable : « Voilà pourquoi, dit Jean de Malestroit, voilà pourquoi nous ne voulons pas cacher plus longtemps des choses aussi monstrueuses (ce qui prouve que les lettres du 30 juillet n’avaient pas été publiques), ni laisser se développer l’hérésie, qui, semblable à un cancer, dévore tout, s’il n’est promptement arraché jusque dans ses racines ; bien loin de là, nous voulons y apporter un remède aussi prompt qu’efficace. Aussi nous vous enjoignons, à tous et à chacun de vous en particulier, par ces présentes lettres, de citer immédiatement et d’une manière définitive, sans compter l’un sur l’autre, sans vous reposer de ce soin sur autrui, de citer devant nous ou devant l’official de noire église cathédrale, pour le lundi de la fête de l’Exaltation de la Vraie-Croix, 19 septembre, Gilles, plus haut désigné, noble baron de Rais, soumis à notre puissance et relevant de notre juridiction, et nous le citons nous-même par ces lettres à comparaître à notre barre pour avoir à répondre des crimes qui pèsent sur lui. Exécutez donc ces ordres, et que chacun de vous les fasse exécuter.

Donné à Nantes, le mardi 13 septembre, l’an du Seigneur 1440.

« Par mandement de l’évêque de Nantes,
« Jean Guiole. »

Tel fut le mandat d’arrêt lancé contre Gilles. On remarquera que, parmi les griefs énoncés contre lui, il n’est jamais question de la violation des immunités ecclésiastiques, et que, dans une cause de foi, se trouvent en première ligne des crimes de droit commun, dont la juridiction ducale aurait dû se saisir, aussi bien ou mieux que la justice ecclésiastique ; preuve évidente, — s’il faut en croire du moins les deux seuls documents qui nous restent de l’enquête secrète et qui la résument, — preuve évidente que l’attentat de Saint-Étienne-de-Mer-Morte fut l’occasion d’informer contre le maréchal de Rais, mais n’entra pour rien, ou pour peu de chose, soit dans les premières dépositions des témoins, soit dans les plaintes du peuple. Parmi les motifs qui amenèrent, en effet, l’arrestation du maréchal, le sacrilège de Saint-Étienne-de-Mer-Morte n’apparaît jamais ; et, quand il fut jugé, ce motif fut regardé comme secondaire et placé, comme à l’arrière-plan des motifs invoqués, dans l’acte d’accusation et dans le jugement définitif prononcé contre les coupables.

Ainsi, du 30 juillet au 13 septembre, Jean de Malestroit n’avait pas ralenti ses poursuites. Convaincu, par l’abondance et l’évidence des preuves, que Gilles était vraiment coupable, il avait en même temps usé de tout son pouvoir auprès du duc de Bretagne pour l’amener à procéder contre le baron, son vassal, qu’on regardait encore comme le lieutenant général de son duché, et, malgré les derniers outrages, comme son ami ; il avait porté jusqu’aux oreilles du prince le cri des peuples ; lui-même avait parlé hautement au nom de la justice et de la faiblesse outragées ; autant par impossibilité de faire la sourde oreille aux lamentations de ses sujets, que par un secret espoir de garder définitivement dans ses mains tant de riches débris de la fortune de Gilles de Rais, dont il avait été le principal acquéreur, mais que celui-ci pouvait encore racheter, Jean V se rendit aux prières de l’évêque. Il marcha à sa suite, alors qu’il devait, ce semble, le précéder ; peut-être n’était-il pas fâché, en agissant contre un grand de Bretagne, de se mettre à l’abri sous le manteau de l’Église. Faut-il admettre, avec plusieurs historiens, qu’à son cœur la crainte et l’avarice aient parlé plus haut que l’évêque, le peuple et la justice ? Michelet a dit : « Le duc de Bretagne accueillit l’accusation ; il fut ravi de frapper sur un Laval » ; et, en note, l’historien ajoute : « d’autant plus, sans doute, que le roi venait d’ériger la baronnie de Laval en comté (1431). Ces Laval, issus des Montforts, formèrent contre eux une opposition toute française et finirent par livrer la Bretagne au roi en 1488[35]. » Il est certain, du moins, que l’évêque, assuré enfin que le pouvoir civil lui prêterait son concours et n’ayant plus à craindre d’entraves de la part d’une puissance, qui en avait mis jusque-là aux décrets du roi de France lui-même, se décida, tout étant préparé pour l’arrestation de Gilles et l’examen de la cause, à lancer contre le redoutable maréchal ce mandat d’amener, dont il vient d’être question.

Cet acte d’autorité souveraine est daté du mardi, 13 septembre : Gilles de Rais était alors dans son château de Machecoul. Dès le soir du même jour ou le lendemain, un capitaine d’armes breton, Jean Labbé, agissant au nom de Jean  V, et ayant avec lui Robin Guillaumet, notaire faisant office d’huissier et agissant au nom de Jean de Malestroit, se présenta aux portes de Machecoul, à la tête d’une troupe armée[36]. D’abord surpris de cette menace, Gilles paraît hésiter ; quelques familiers lui conseillent la résistance. Mais l’esprit du maréchal est irrésolu : quelques jours avant, Roger de Bricqueville et Gilles de Sillé, deux de ses complices, qui prenaient depuis longtemps des décisions pour lui, pressentant bien que le tonnerre allait tomber sur cette demeure, s’étaient prudemment mis à l’abri de la foudre par une fuite précipitée. Le maréchal, privé de ceux qui le dirigeaient d’ordinaire dans tous les dangers, ressemblait, par ses irrésolutions et son peu d’énergie, à un navire désemparé. Résister pendant quelque temps, n’était pas impossible, assez longtemps du moins pour favoriser sa fuite ; mais fuir, c’était se reconnaître coupable ; et, d’ailleurs, l’éclat de son nom et de sa fortune ne lui permettrait pas de se cacher longtemps aux regards des hommes. Toutefois, une résistance à main armée ne ferait qu’accroître la révolte ; et il se flattait d’échapper au châtiment par une soumission facile et une amende pécuniaire. Qu’avait-il à craindre de la justice, dont s’épouvante le commun des criminels ? Il était haut justicier dans ses domaines, et, dans sa pensée, il ne relevait que de lui-même ; il était suffisamment protégé d’ailleurs par de puissantes amitiés, par un nom et un passé glorieux ; nul n’oserait l’attaquer ni dévoiler ses crimes ; et ces crimes mêmes, qui les connaissait ? La nuit et le silence ne parlent pas, non plus que la flamme éteinte, non plus que les vents et les flots assoupis, non plus que les lèvres fermées par les plus terribles serments. Bien loin de redouter donc la publicité des débats judiciaires, il avait lieu d’espérer, qu’ils feraient évanouir tous les soupçons, en faisant éclater : son innocence : cette innocence enfin, malgré sa ruine, il avait assez d’argent pour la payer : « Rais, dit Michelet, qui sans doute eut pu fuir, se crut trop fort pour rien craindre et se laissa prendre. « Cela ressort clairement des premiers débats du procès ecclésiastique, de l’attitude du maréchal devant les juges durant les premiers jours, et des défis jetés à la vérité de paraître à la lumière. Par orgueil donc, par politique, par bravade, il crut qu’il valait mieux se livrer aux mains des archers et il se rendit sans coup férir.

Il fait abaisser le pont-levis et ouvrir les portes du château, et il s’avance lui-même au-devant du capitaine, qu’il reconnait : « J’avais toujours eu le dessein, dit-il en se tournant vers ses gens inquiets, comme pour les rassurer par la tranquillité apparente de son âme, j’avais toujours eu le dessein de me faire moine : or, voici venir l’abbé sous lequel je dois m’engager[37] ; » et, satisfait de l’esprit dont il venait de faire preuve, il se remit aux mains des soldats. Mais cette confiance affectée fut sans doute d’assez courte durée. À peine entrée dans le château, en effet, la troupe se livre à une perquisition minutieuse de tous les lieux ; les mots de crimes, de meurtres, enfants massacrés, d’abominations de toutes sortes, arrivent jusqu’à Gilles, avec des détails si précis qu’il en est secrètement épouvanté ; ses amis, ses serviteurs, ses courtisans de la veille l’abandonnent et s’échappent de toutes parts avec précipitation ; quelques-uns cependant sont arrêtés avec lui : Blanchet, qu’on a pris dans la ville ; Prélati, Poitou, Henriet, qui, dans leur âme, s’inquiètent grandement de l’avenir : Henriet même (il l’avoua plus tard), entrevoyant déjà la mort et le bûcher, pour n’avoir pas à révéler les terribles choses qu’il connait, roule dans sa pensée le dessein de se couper la gorge avec un poignard. Cependant on apporte une poussière, fine comme la cendre, qu’on dit être les restes d’un enfant brûlé de la veille peut-être, et qu’on a sans doute oublié de jeter au vent ou dans l’eau des douves ; puis, une petite chemise d’enfant, tout ensanglantée, qui répand une odeur nauséabonde et qu’on a trouvée à quelque distance du château, dans une petite maison retirée de Machecoul qui appartenait à un homme nommé Cahu et où couchaient ordinairement Eustache Blanchet et Prélati[38] : les serviteurs imprudents n’ont pas pris, durant la nuit, le soin de la faire disparaître.

Enfin, Robin Guillaumet, huissier de l’évêque de Nantes, vient lire à Gilles de Rais le mandat d’arrêt dont il est porteur et le citer au tribunal de l’Église[39]. L’horreur est peinte sur tous les visages ; les malédictions s’échappent de toutes les lèvres ; à la bonne nouvelle de cette arrestation, la foule est accourue de Machecoul et des environs ; l’espérance fait battre tous les cœurs, et la justice, si impatiemment attendue, paraissant enfin, implacable et vengeresse, mêle les bénédictions aux larmes.

C’est au milieu des agitations et des commentaires de la foule curieuse, que la petite troupe de Jean Labbé s’éloigna de Machecoul avec ses prisonniers. Partout, sur son passage, à la nouvelle que cette troupe, qui allait vers Nantes, conduisait le seigneur de Rais pour y être jugé et puni de ses crimes ; et dans toute la contrée d’alentour, quand cette nouvelle eut gagné les villes, les bourgs et les hameaux, il y eut un moment de cette stupeur qu’on ressent à la fin de l’orage ; puis, ce fut comme un grand soulagement des poitrines oppressées. Dès le soir même, dans les murs de Nantes, où il avait si souvent étalé son faste royal, entre deux haies de peuple accouru de toutes les parties de la ville, au milieu des sentiments divers de la foule, Gilles, baron de Rais, seigneur de Laval, maréchal de France, lieutenant général des armées de Bretagne ; Gilles, le compagnon de Jeanne d’Arc et du connétable de Richemont, le conseiller et l’ami de Charles VII ; Gilles, le plus cruel et le plus infâme des hommes qui ont paru dans le monde ; Gilles marchait, enchaîné comme un malfaiteur, mais le front encore hautain et le regard dédaigneux, en compagnie d’hommes obscurs, coupables comme lui et comme lui enchaînés, vers le château de la Tour-Neuve de Nantes [40]. En passant sous la porte de la forteresse, peut-être qu’il trembla ; c’est que, s’il eut, à ce moment, le sentiment de ses crimes et de sa situation, il dut comprendre que la patience de Dieu était arrivée à son terme et que l’heure de la justice avait sonné.

Le même jour, ou quelques jours après, plusieurs autres de ses complices, et particulièrement la Meffraye, furent arrêtés et jetés dans les prisons de la cour séculière à Nantes [41].




  1. Proc. ecclés.. Conf. de Blanchet, p. lxxv.
  2. Proc. ecclés.. Conf. de Blanchet, p. lxxxviii ; Proc. civ.. Conf. de Henriet, fo 380, vo. Henriet affirmait qu’il avait « ouï dire à maistre Blanchet que celuy sire ne pouvait faire ce qu’il avait entreprins sans donner pied, jambe ou aultre membre desdictz enfants au dyable. »
  3. Proc. ecclés.. Conf. de Blanchet, p. lxxv.
  4. Proc. ecclés., Conf. de Blanchet, p. lxxv.
  5. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, fo 395, vo. — Proc. ecclés., p. li.
  6. Lenano, marquis de Ceva, qui reparaît ici pour la seconde fois, était d’une grande famille de Piémont, en Italie. Un poète du xve siècle, Antoine Astezan, secrétaire du duc Charles d’Orléans, dans son poème de Varietate Fortunæ, composé en 1447, a chanté cette famille comme une branche de la famille de Montferrat et de Saluces, dont elle partagerait les origines héroïques. Le personnage, dont il est ici question, était sans doute un de ces aventuriers italiens dont Gilles aimait à s’entourer. Il occupait probablement une des charges militaires les plus importantes que Gilles avait distribué autour de lui. Il est constant toutefois, d’après Poitou (Proc. civ., fo 389, vo), qu’il ignora toujours les crimes secrets de Gilles de Rais. Il comparut, dans les Procédures ecclésiastiques, comme témoin du sacrilège commis à Saint-Étienne-de-Mer-Morte.
  7. Dans l’ouest de la France, espérer se dit encore pour attendre.
  8. On montait à la chambre de Prélati par une échelle.
  9. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxvi.
  10. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxvii.
  11. Ce chiffre est exagéré.
  12. Proc. ecclés.. Dépos. du marquis Lenano de Ceva, p. civ. — Proc. civ., fo 368, ro.
  13. Loc. citat.
  14. Proc. civ., fo 368, ro.
  15. Proc. ecclés., p. cii et suiv.Proc. civ., fo 369, vo.
  16. Proc. ecclés., p. civ et suiv.
  17. Proc. civ., fo 369, vo et suiv..
  18. Proc. civ., fo 370, vo.
  19. D’Argentré, Hist. De Bretagne, P. 796.
  20. Michelet, Histoire de France, t. V, l. c
  21. Histoire de Bretagne, p. 795.
  22. Proc. civ., p. i, ii, iii, iv.
  23. Hist. de France, t. V, p. 208.
  24. Leroy-Beaulieu, Revue des Deux-Mondes, 15 août 1884, P. 766.
  25. On se souvient des bruits que nous avons rappelés plus haut.
  26. Selon la règle : « Inquisitionem debet clamosa insinuatio prævenire. »
  27. Ces deux paroisses sont aujourd’hui renfermées dans la ville.
  28. Sorte de commissaires de police épiscopale, chargés de veiller, dans un diocèse, à la conservation de la foi et des mœurs. Ils prêtaient serment sur les Évangiles. Ils se rapportent à l’ancien droit ecclésiastique, auquel cette procédure est conforme, au moins dans ses grandes lignes.
  29. Proc. ecclés.. Acte d’accusation, art. xv, p. xx.
  30. Proc. ecclés., p. i, ii.
  31. Proc. ecclés.. Act. d’accus., art. xx, p. xxiii.
  32. Proc. ecclés.. Conf. de Prélati, p. lxxi
  33. Proc. ecclés., passim.. Conf. de Gilles, de Poitou et de Prélati.
  34. Sur les termes qui qualifient la douleur populaire, v.Proc. ecclés.. — Acte d’accus., art. xv, p. xx
  35. Michelet, Hist. de France, t. V, l. c.
  36. Proc. civ., fo 366, ro et vo.
  37. Bibl. Jacob, Procès célèbres, Paris, 1858, p. 14.
  38. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxvii
  39. À propos des huissiers qui portaient aux accusés ces mandats d’amener, Michelet a fait une méprise, au moins en ce qui concerne l’histoire de Gilles de Rais:« Je ne puis m’empêcher d’admirer, dit-il, l’intrépidité de ces hommes, qui se chargeaient de tels messages; qui, sans armes, en jaquette noire, n’ayant pas, comme le héraut, la protection de la cotte armoriée et au blason de leur maître, s’en allaient remettre au plus fier prince du monde ou au baron le plus féroce, à un Armagnac, à un rais, dans son funèbre donjon, le tout petit parchemin qui brisait les tours. Remarquez que l’huissier ne réussissait guère à faire un bon ajournement, régulier, légal, en personne, qu’en cachant sa qualité et risquant d’autant plus sa vie. Il fallait qu’il pénétrât comme marchand, comme valet ; il fallait que sa figure ne le fit point deviner ; qu’il eût mine plate et bonasse, dos de fer et cœur de lion. Ces gens-là étaient, je le sais, puissamment encouragés par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent ; mais cette foi au tarif ne suffit pas pour expliquer, en tant d’occasions, ces dévouements audacieux, cet abandon de leur vie. Il y a là aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi *. »

    Sans vouloir déprécier le courage de maître Robin Guillaumet et des huissiers du xve siècle, ce n’était pas à propos de l’arrestation de Gilles de Rais qu’il convenait de nous tracer ce portrait « de l’homme en jaquette noire, au dos de fer et au cœur de lion, dont le dévouement n’était que le fanatisme de la loi » : cet idéal ne trouve point ici sa réalité ; j’ignore même si elle existe nulle part.

    *Hist. de France, t. V, p. 406, 407.

  40. Proc. civ., fo 366, vo.
  41. Proc. ecclés., Dép. de Agathe, femme de Denis de Le Mignon, p. vii.