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H. Champion, libraire-éditeur. (p. 383-426).

XV


APRÈS LA MORT. — GILLES DE RAIS, BARBE-BLEUE.

Il y a, dans la tragédie ce que M. Saint-Marc Girardin appelle la stabilité des caractères, l’un des charmes de la littérature dramatique. Les héros du théâtre antique et moderne, Hector, Andromaque, Achille, Médée, sont des types invariables que les poètes reproduisent fidèlement : c’est tout au plus s’ils font ressortir un trait particulier de ces figures traditionnelles plutôt qu’un autre. Il en est de même dans les fables de La Fontaine, où les hommes divers, comiquement affublés de la peau et des mœurs des animaux, conservent toujours leur caractère propre. Seulement le fabuliste leur donne, suivant les circonstances, une expression et une contenance particulières qui en font toute la variété. L’unité sert de fond à la diversité : ainsi, tel sujet, par l’idée toujours identique à lui-même, comme la maternité divine, a pris sur la tapisserie ou sur la toile, au gré de l’imagination des artistes, les formes et les dessins les plus variés.

Cette stabilité et ce charme des caractères se retrouvent également dans le conte et la légende : la légende et le conte ne sont-ils pas la tragédie des enfants, pour ne pas dire aussi des hommes, lorsque, fatigués d’être hommes, ce qui n’est pas rare, ils éprouvent le besoin et se font un délicieux bonheur de se sentir encore enfants ? Croquemitaine, Cendrillon, le Petit Poucet, Barbe-Bleue, sont des types tellement consacrés par la tradition, que le conteur n’est pas libre de les modifier à son gré. Ainsi, dans l’imagination des nourrices et des enfants, Barbe-Bleue ne sera jamais que l’homme cruel par excellence, et sa sombre figure, apparaissant entre les rideaux qui ombragent les berceaux, aura toujours cet aspect sinistre que lui donne sa barbe d’azur, immortalisée comme son souvenir. Un caprice de l’imagination populaire a fait de cette barbe comme la marque caractéristique du crime et de la cruauté, et cette marque, nul ne pourrait la lui enlever ou même la changer, sans détruire l’idée du personnage lui-même. Point d’enfant, point de nourrice, point d’homme même, qui puisse se représenter un Barbe-Bleue avec les traits d’un jeune seigneur aimable et doux, au menton orné d’une élégante barbe noire, ou uni et blanc comme une boule d’ivoire bien poli. Toujours il sera l’homme farouche de nos rêves et de nos jeunes années, à la voix terrible, au cœur dur et froid comme l’acier, aux yeux secs et méchants, à la barbe d’azur sombre, tel enfin que nous l’ont peint les récits du conte et de la légende.

L’esprit du peuple, quoique très fécond en inventions, a toujours été contenu par cette loi fondamentale que nous venons de dire. Mais, à ce personnage, le plus vivant de tous ceux qui sont nés des créations populaires, le plus dramatique de tous ceux qui piquent la curiosité des enfants, l’imagination, sans jamais altérer cependant le fond du caractère, a donné les contenances et les attitudes les plus variées. J’ai connu un vieillard, comme plusieurs en évoquent dans leurs souvenirs. Qu’il aimait ses petits enfants, lorsque, montés sur ses genoux, ils caressaient sa longue barbe blanche ! et qu’il en était aimé ! Il avait un si doux visage ! une imagination si jeune, si riante et si féconde ! un cœur si plein de condescendances, pour ne pas dire de faiblesses ! Il tombait de ses lèvres plus de légendes et de contes que de cheveux blancs de sa tête, qui tombaient cependant, comme tombent, au vent du soir, les feuilles d’automne dans les bois : frère, en un mot, du grand-père qu’a chanté le poète, mais meilleur, sans fiel pour ce qui ne mérite pas la haine. Sans cesse harcelé par les aimables lutins qui l’environnaient, et pressé avec l’opiniâtreté propre à l’enfance de dire toujours des contes nouveaux ou de répéter les anciens, il n’était pas moins habile à les modifier qu’à les créer tout d’une pièce :


           Toujours ces quatre douces têtes
           Riaient, comme à cet âge on rit,
           De voir d’affreux géants très bêtes
           Vaincus par des nains pleins d’esprit.


C’est ainsi qu’il redisait souvent, toujours alerte, toujours intéressant, les dits et gestes de ce vilain Barbe-Bleue, si peu délicat pour ses femmes et si terrible pour les petits enfants ! Sous son mobile pinceau, les circonstances, les traits variaient à l’infini. Mais, avec toutes ses formes, Barbe-Bleue était toujours le terrible seigneur que chacun savait.

Or, l’imagination des peuples est comme celle des grands-pères, féconde aussi à modifier, mais non moins fidèle à conserver le type du cruel personnage. Il ne faut donc voir dans la version de Perrault que l’une de ces variantes nombreuses, identiques dans le fond, diverses par les détails, sortie peut-être de l’imagination populaire, peut-être aussi de la pensée et de la plume de l’aimable écrivain. Un jour lui aussi devint grand-père ; facile et complaisant, c’est lui-même qui le raconte, il ne se fit pas scrupule d’inventer ou de modifier ses charmants récits. Seulement la version qu’il nous a laissée de Barbe-Bleue, confiée à l’écriture, eut désormais une forme durable, et le talent de l’écrivain, s’unissant à l’intérêt tragique du drame, lui a donné l’immortalité. Aussi, dès ce moment, pour les hommes qui lisent, — on verra plus tard le motif de cette restriction, — il n’y eut plus qu’un seul conte de Barbe-Bleue, celui de Charles Perrault. Ce conte est le drame le plus émouvant peut-être de toute notre littérature, et les quatre pages qui le composent sont des mieux écrites de la langue française. Il ira loin dans les âges futurs. Il ressemble aux fables de La Fontaine : on les confie à la mémoire des enfants, qui plus tard devient la mémoire des vieillards, le passé et l’avenir. Donc, à n’en pas douter, ce petit conte ira loin dans les âges futurs.

Mais ne pourrait-on pas découvrir s’il vient de loin dans le passé ? pourrait-on savoir si le terrible personnage a vécu ? s’il est mort il y a longtemps ? s’il existe encore des traces de ses châteaux et de ses pas parmi les populations effrayées ? Car, il faut bien le reconnaître, Perrault ne l’a pas créé de toutes pièces et il l’a même singulièrement embelli par les mœurs du xviie siècle. Il n’y a pas jusqu’au dramatique dialogue de sœur Anne et de la malheureuse épouse de Barbe-Bleue qu’il n’ait arrangé à sa manière, si l’on en juge par la variante que l’on se transmet de père en fils, dans les campagnes vendéennes, et si cette variante a son origine au delà du xviie siècle.

« Il faut mourir, et sur l’heure, dit Barbe-Bleue. » — « S’il me faut mourir, dit la pauvre femme, laissez-moi, je vous prie, monter à ma chambre, où sont mes habits de noces ; car je vous demande comme une grâce dernière de les revêtir encore une fois et de mourir ainsi parée. » — « Va, dit Barbe-Bleue ; mais presse-toi, car je n’ai pas le temps d’attendre. » La pauvre femme, plus morte que vive, monta dans sa chambre. Aussitôt elle dit à sa sœur Anne, qui s’y trouvait : « Monte vite sur le haut de la tour et dis-moi si mes frères n’arrivent pas. » Sœur Anne monta rapidement. — « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » — « Hélas ! non, je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie. » Cependant Barbe-Bleue criait d’en bas à sa femme : « Descendras-tu, ou je monte là-haut ! » — « Mon mari, j’ai encore mon collier de perles à mettre à mon cou ! » — « Presse-toi ! car je n’ai pas de temps à perdre, répondait Barbe-Bleue. » Puis sa femme répétait d’une voix plus pressante : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » — « Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie. » — « Descendras-tu, ou je monte là-haut ! criait Barbe-Bleue. » — « Mon mari, j’ai encore deux bracelets d’or à mettre à mes bras. » — «  presse-toi, répondit Barbe-Bleue ; car je n’ai pas de temps à perdre. » — « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » — « Je ne vois qu’un nuage de poussière que le vent soulève au loin dans la plaine. » — « Encore une fois, descendras-tu, ou je monte là-haut ! criait Barbe-Bleue. » — « Ah ! de grâce ! lui répondait sa femme, j’ai encore ma coiffure de noce à ajuster ; » et en même temps, n’ayant plus rien à lui dire pour rester encore : « Anne, ma sœur Anne, criait-elle d’une voix épouvantée, ne vois-tu rien venir ? » — « Ah ! j’aperçois, dit sœur Anne, deux cavaliers à l’horizon ! » Barbe-Bleue cependant s’impatientait ; sa femme lui dit : « Je descends, mais laissez-moi chercher encore mon anneau de mariage que j’ai oublié ! » — Et s’adressant encore à sœur Anne : « — Anne, ma sœur Anne, demanda-t-elle, viennent-ils de ce côté ? » — « Oui, dit sœur Anne, ils viennent au galop de leurs chevaux ; ils sont près et je leur fais signe de se hâter. » À ce moment, en bas de la tour, Barbe-Bleue prit une voix si terrible que sa femme se mit à trembler de tous ses membres, dans la crainte qu’il ne montât jusqu’à sa chambre. « Je descends ! je descends ! » lui cria-t-elle. Mais elle ne se pressait point ; seulement elle faisait retentir ses souliers plusieurs fois sur la même marche, pour lui faire croire qu’elle se hâtait : « Descends plus vite, lui dit Barbe-Bleue, car je n’ai pas le temps d’attendre. » Quand elle parut enfin à ses yeux, elle était pâle, tremblante, vêtue des mêmes habits qu’elle avait quand elle était montée ; car son trouble ne lui avait pas permis de les changer. « Perfide ! traîtresse ! lui dit-il ; c’est ainsi que tu m’as toujours trompé. Mais il ne te servira de rien d’avoir attendu : tu vas mourir. » — « Monseigneur ! lui dit-elle eu tombant à ses genoux, daignez me pardonner ! » — Mais lui déjà a levé son coutelas sur sa tête ; il va l’abattre d’un seul coup, quand soudain la porte s’ouvre avec fracas, les frères de l’infortunée s’élancent sur Barbe-Bleue, et le transpercent de leur épée. »

Dirai-je ici toute ma pensée ? Je serais surpris, non pas que cette version ait subsisté à côté de celle de Perrault, si elle l’a précédée, mais qu’elle ait pu naître après elle, si elle l’a suivie. Remarquons bien d’ailleurs qu’elle est universellement répandue parmi le peuple dans tout le pays vendéen et breton des environs de Clisson et de Tiffauges, où celle de Perrault est inconnue. On cherchera où l’on voudra l’explication de ce fait : dans notre sentiment, cette version curieuse n’existe que parce qu’elle est la forme primitive du conte que Perrault a remanié. Charles Perrault lui a enlevé tous les traits, qu’il jugeait indignes des mœurs du xviie siècle, pour lui donner les détails réclamés par le bon ton et la politesse de la société de Louis XIV. Il semble que l’auteur, qui prête à Barbe-Bleue « des maisons à la ville et à la campagne, des carrosses, de la vaisselle d’or et d’argent, des sofas », et fait des frères de ma sœur Anne, de l’un un « mousquetaire » et de l’autre un « dragon », ait été choqué qu’une aussi grande dame que l’épouse infortunée de Barbe-Bleue, eût, au moment dernier, d’assez puériles préoccupations pour désirer revêtir encore ses habits de noces. Ne devait-elle pas plutôt, en bonne chrétienne, demander un instant pour prier Dieu ? Charles Perrault l’aura pensé, car il était chrétien ; il appartenait à cette société si profondément religieuse, dont semblent avoir été les deux frères de sœur Anne, l’un « dragon » et l’autre « mousquetaire. »

Mais ce qui s’harmonise si bien avec les idées religieuses et les mœurs du xviie siècle, s’accorde moins heureusement avec les idées et les mœurs du conte. Le conte, dans son essence, n’est pas chrétien et il ne le devient que par accident : par les idées, par l’inspiration, par les personnages, par le surnaturel tout particulier dans lequel il se meut, le conte appartient à je ne sais quel monde étrange, imaginaire, très distinct du mythologisme antique, non moins fermé peut-être aux idées chrétiennes, et ne tient que par un lien très caché à l’histoire. Fénelon, qui avait un sens si profond des choses, avait admirablement compris la nature du conte : aucun de ceux qu’il a faits n’est ou mythologique, ou chrétien, ou même historique : ils sont tous ce que les eût créés l’imagination du peuple. Or, le conte de Barbe-Bleue, que nous retrouvons dans nos contrées de l’ouest, comme la plupart des contes bretons et vendéens, appartient certainement à cet ordre si curieux de choses et d’idées : ce qui fait croire que nous avons en lui la forme primitive de Barbe-Bleue. Les teintes de christianisme que Charles Perrault lui a données, aussi bien que les traits de mœurs de la société de Versailles, qui y foisonnent, sont des additions relativement modernes. Il n’y a pas jusqu’à cette fantaisie étrange de désirer mourir dans ses habits de noces, qui ne donne à la femme du Barbe-Bleue vendéen un air d’antiquité, plus conforme aux idées et aux mœurs du conte et plus reculée que le xviie siècle : elle est sœur des fées et des Belles au bois dormant. La femme du Barbe-Bleue de Charles Perrault rappelle clairement le xviie siècle ; elle a vécu à l’hôtel de Rambouillet ; elle est sœur de Mme de La Fayette ou de Mme de Motteville ; et si Mme de Sévigné eût été menacée de mort par un terrible Barbe-Bleue, son mari, on n’imagine point qu’elle eût demandé comme dernière grâce autre chose qu’un demi-quart d’heure pour se préparer à bien mourir.

Avec ce palais de gourmet délicat, j’allais dire délié, qui le distingue, Charles Perrault a trouvé, ce me semble, au fruit naturel un peu d’âcreur ; comme un jardinier habile, il l’a cultivé, mais au risque de le rendre un peu fade ; il lui a enlevé celle âcreur sauvage, mais en lui ôtant aussi ce je ne sais quoi de très subtil qu’a cette saveur ancienne. En un mot, si le conte vendéen dont nous parlons a précédé celui de Perrault, on s’explique qu’il ait pu subsister à côté de lui ; mais s’il l’a suivi, on ne comprend pas qu’il ait pu naître. Parmi les roses, il y en a une multitude qui sont fort belles ; mais il est vrai de dire pourtant qu’il n’y en a qu’une seule qui soit la vraie, celle de nos haies vives. On s’imagine très bien que toutes ces roses bâtardes puissent provenir, par la culture, de la fleur de l’églantier sauvage ; mais on ne s’imagine pas qu’on puisse tirer l’églantier des rosiers cultivés. Perrault aimait la rose des jardins de Versailles, œuvre du célèbre Le Nôtre : son conte de Barbe-Bleue est une rose moderne ; Fénelon, avec son goût si vif des choses simples et naturelles, eût préféré l’églantier primitif qu’on trouve dans nos bocages. Pour conclure, disons donc que le conte ancien et parlé s’est perpétué même après le drame écrit et rajeuni de Perrault, et, ce qui ajoute encore singulièrement de poids à notre opinion, dans la contrée même où fut le terrible Barbe-Bleue. Car on peut indiquer le pays qui l’a maudit, les lieux où il a demeuré, plus encore, l’époque où il a vécu et le nom historique qu’il a porté.

On a beaucoup écrit sur cette question. Le dernier écrivain qui s’en est occupé est M. Charles Deulin. Son article sur Barbe-Bleue se trouve dans la Revue de France du 30 novembre 1876 [1]. Ce travail a cela de précieux qu’il renferme les opinions diverses de ses devanciers, qu’il rejette, avec la sienne propre qu’il appuie de ses raisons : il nous offre donc l’occasion d’apprécier comme lui toutes les opinions qui nous semblent fausses, et d’établir, à notre tour, celle qui nous paraît la vraie.

Aux yeux de M. Charles Deulin, le conte de Barbe-Bleue remonte à l’antiquité la plus reculée, pour ne pas dire jusqu’à l’origine du monde. C’est le système favori d’un grand nombre d’écrivains aujourd’hui, de faire tout découler des sources les plus éloignées : tout nous arrive de l’Inde ; tout nous vient du berceau du monde. Assurément, s’il ne s’agit que de l’idée morale contenue dans le conte de Barbe-Bleue, il vient directement du cœur de l’homme ou de la femme et du paradis terrestre ; car la curiosité de la femme, dont il peint au vif les convoitises impatientes et les conséquences funestes, est née du cœur d’Ève, et, de la sorte, le conte de Barbe-Bleue, comme l’humanité, vient de son sein : avec la pomme d’Ève et le regard rétrospectif de la femme de Lot, qui sont plus que des signes d’une idée morale ; la boîte de Pandore, la lampe de Psyché, la question de l’épouse de Lohengrin, la clef de Barbe-Bleue sont des signes représentatifs de la même idée : la curiosité de la femme. Toutes les questions, toutes les démarches, tous les regards indiscrets, qu’a chantés la muse populaire, ont donc un rapport naturel avec Barbe-Bleue. Mais nous persistons à croire que l’on ne saurait, même d’après ce principe, faire sortir le conte du berceau de l’humanité.

Sous tous les cieux et dans toutes les mythologies, nous dit-on, clefs mystérieuses et chambres interdites sont nombreuses. Chambre interdite que celle où sont renfermés les trésors d’Ixion et où nul ne peut pénétrer sans être dévoré, comme Hésionnée, par le feu qui ne s’éteint jamais. Chambre interdite que celle dont Athéné, dans Eschyle, parle aux Euménides, où Jupiter a renfermé la foudre et dont elle seule, de tous les dieux de l’Olympe, connaît les clefs. Chambre interdite que celle où le troisième Calender, dans les Mille et une Nuits, entre avec une clef d’or et dans laquelle il trouve un cheval ailé, qui l’emporte en croupe et se débarrasse de lui, en lui crevant un œil d’un coup de queue. Chambre interdite, où les deux enfants, dans le Chevreuil d’or, un conte de Rechstein, pénètrent et trouvent un chevreuil d’or attelé à une voiture d’or, sur laquelle ils s’enfuient. Chambres interdites dans le Roi Serpent et le Prince de Tréguier, dans Bihonnic et l’Ogre, contes bas-bretons de Luzel ; dans le Roi Noir, conte romain de Busk ; dans le Vigoureux Franck, de l’allemand Mullenhoff ; dans le Fils de la Veuve, du norwégien Asbjorsen ; dans Mastermaïd, du même ; dans Maria Morewna, conte russe, traduit de Ralston, par Loys Brueyre ; dans l’Histoire de Saktivega, du Kathàsaritsàgara, c’est-à-dire l’Océan des rivières des contes, recueil de Samodeva Rhatta, de Cachemire, qui date du xiie siècle ; dans l’Esprit trompé par le Fils du Sultan, conte de Zanzibar, traduction anglaise de Steere ; chambre du ciel interdite enfin dans l’Enfant de la Bonne Vierge, une des plus belles légendes des frères Grimm [2] : tout cela, en vérité, prouve-t-il que le conte de Barbe-Bleue remonte aux temps préhistoriques ? aux Grecs ? à Eschyle ? qu’il vient de la Perse, du Cachemire, des bords de la Néva ou des rives de Zanzibar ? Qu’il y ait dans les récits de tous les temps et de tous les pays des traits de ressemblance avec ceux de Ma Mère l’Oye ; qu’importe ? On rirait du critique qui mettrait Saturne ou Thyeste parmi les ancêtres de Croquemitaine ; car il y faudrait encore ajouter tous les croquemitaines du nouveau monde. Deux fleuves, qui coulent dans le même sens, ne sortent pas nécessairement d’une même source et peuvent avoir un cours plus ou moins long : ainsi, dans les œuvres de l’esprit humain, certaines choses ont des traits d’analogie qui n’ont pas pour cela la même origine. La Loire et la Garonne coulent à peu près dans la même direction vers le même océan et viennent cependant, l’une des Cévennes, et l’autre des Pyrénées. Ainsi donc, clefs magiques et chambres interdites, futilité !

Futilité également toutes les barbes que l’imagination des peuples ou des écrivains a colorées d’un bleu d’azur. Croirait-on qu’on ait pu dire, à l’appui de cette opinion : « Mais voyez donc combien sont nombreuses les barbes bleues dans toutes les mythologies. Le Rig-Véda [3] nous montre Indra secouant les poils de sa barbe d’azur ; parmi les monuments figurés de l’antiquité égyptienne, M. Husson cite un dieu Bès à la barbe azurée ; Zeus lui-même, Jupiter, n’avait-il pas la barbe et les sourcils tellement noirs qu’ils en paraissaient bleus comme le plumage des corbeaux ? » Cette grave démonstration a toujours excité un éclat de rire chez tous ceux à qui nous l’avons lue. Risum teneatis, amici ! Songez que le dieu Bès était peut-être l’emblème du Nil Bleu et que l’origine du conte serait singulièrement rehaussée s’il venait des sources cachées de ce fleuve célèbre. Songez que tous les dieux de la mer et des fleuves, tous les Protées de l’antiquité païenne, avaient la barbe et le poil bleus, cœruleus Proteus ! et que la tradition non interrompue de Barbe-Bleue est venue jusqu’à Perrault et jusqu’à nous, en passant par Homère et Virgile. Quelle belle origine ! Mais à ceux que séduit ce beau raisonnement, nous poserons seulement cette simple question : que pensera la critique future (qu’on nous pardonne ce rapprochement) si l’on retrouve après plusieurs siècles, telle petite statue religieuse que nous avons vue naguères et que l’artiste a cru de bon goût d’orner d’une barbe d’azur, d’un bleu plus brillant que l’aile d’un corbeau ? Il n’y a pas de doute : elle continuera dans les âges futurs la tradition dont le dieu Bès est un anneau, et nos arrière-neveux bâtiront sur elle ce raisonnement auquel le dieu égyptien prête tant de force et de lumière.

Les maris terribles à leurs femmes sont encore moins rares, hélas ! que les dieux à la barbe azurée, les chambres mystérieuses et les clefs magiques. Oh ! il n’est pas nécessaire de recourir au conte et à la légende pour en citer des exemples : l’histoire peut fournir plus d’un nom célèbre en ce genre ; mais l’on ne saurait tirer de l’histoire aucune autorité en faveur d’un conte où le caprice peut avoir tant fait. Demeurons donc dans la légende. La légende esthonnienne, dont le héros a déjà égorgé onze femmes et dont la douzième, ayant ouvert avec une clef d’or la chambre secrète, est sauvée par une jeune gardeuse d’oies, son amie d’enfance, n’est qu’une variante de la légende française [4]. Aux yeux d’une critique, qui rejette une opinion, parce que tel personnage n’eut qu’une femme légitime, quoiqu’il en ait tué beaucoup qui ne l’étaient pas, elle ne saurait prouver que celui qui en a tué onze soit le véritable Barbe-Bleue du conte. Perrault ne donne pas, il est vrai, le nombre des victimes : il est certain pourtant que Barbe-Bleue, dans le conte populaire, en a mis sept à mort : curieux détail qui se retrouve dans toutes les imaginations et qui ne peut venir que d’une version ancienne, antérieure au xviie siècle. Si l’on ne consultait que le nombre des femmes égorgées, quel rang faudrait-il donner au sultan des Mille et une Nuits parmi les ancêtres de Barbe-Bleue ? Le Barbe-Bleue que les frères Grimm avaient admis dans la première édition des Contes des Enfants et du Foyer était si manifestement le même que celui de Perrault, qu’ils l’ont retranché à la seconde. Que sert-il de le confondre encore avec l’Oisel emplumé, des mêmes auteurs, que l’on retrouve « fantastique, horrible et puéril à la fois, dans un conte des Highlands, la Veuve et ses Filles, traduit de Campbell, par M. Loys Brueyre, et dans un conte italien, le Roi des Assassins [5] ? »

Ces deux derniers ressemblent, sauf quelques détails, au conte des frères Grimm, et celui-ci a lui-même des traits d’analogie évidente avec le conte de Perrault. Seulement le terrible seigneur est remplacé par un vilain sorcier, pauvre hère et méchant diable, qui va mendiant de porte en porte, mais qui reçoit moins de morceaux de pain qu’il n’enlève de jeunes filles. Toutefois, que ne manque-t-il pas à ce sorcier pour être un Barbe-Bleue ? De barbe ? il n’en est pas question : la clef ne joue qu’un rôle secondaire : c’est un œuf, dans le conte allemand ; c’est un chat, dans le conte écossais ; c’est un chien, dans le conte italien, qui jouent le rôle de dénonciateur. Le conte français, dit-on, a répudié toutes les fantaisies où se joue l’imagination des peuples voisins ; il n’a conservé de la féerie que juste ce qu’il fallait pour que le récit ne perdît pas son caractère primitif. Mais qu’en sait-on ? et qui nous assure que ces trois contes remontent au delà de celui de Perrault ? Rien, absolument rien. On pourrait aller plus loin encore : on peut admettre que Perrault se soit servi, pour composer son petit drame, des récits allemand, écossais et italien, quoique nous soyons persuadés qu’il n’a pas été chercher si loin de lui ; cela ne nous apprend pas de quelle source ces récits eux-mêmes découlent, et, après les clefs mystérieuses, après les chambres secrètes, après les barbes bleues ou noires, après les égorgeurs de femmes, allemands, italiens, écossais, nous en sommes encore à nous demander : quelle est donc l’origine de cette terrible histoire de Barbe-Bleue ?

Car on veut qu’à l’origine de ce conte il y ait un fait historique, dont le fond, remanié au gré du caprice des âges, est devenu si différent de lui-même qu’il en est méconnaissable. « Ôtez au héros, dit-on, la couleur de sa barbe et à la petite clef sa vertu révélatrice ; faites que le terrible mari découvre par un moyen naturel la désobéissance de sa femme, et vous aurez encore une histoire très émouvante. » Quel fut donc à l’origine le fait historique, qui donna naissance au conte ? Nous n’espérons pas le découvrir. Aussi bien, pourquoi voudrait-on qu’il ait existé, tel au fond que l’a brodé la main de cette fée capricieuse, qu’on nomme l’imagination populaire ? Un homme n’a-t-il pu se rencontrer, si cruel, si mauvais, si corrompu ; qui épouvanta à tel point les peuples d’une contrée qu’on peut justement appeler la terre classique du conte et de la légende ; un homme qui par ses crimes ait produit sur l’esprit de ses contemporains une telle impression de terreur, que le souvenir en soit resté vivant dans la mémoire de leurs enfants ? un homme auquel l’imagination, troublée pendant des siècles par l’évocation incessante de son spectre effrayant, ait prêté les formes les plus terribles, dont l’une enfin a prévalu sur toutes les autres ? Nous le croyons. On ne saurait mettre le doigt sur la tête, où est éclos le conte recueilli par Perrault ; mais qu’importe cet auteur, nourrice, vieillard ou poète ? Nous pouvons indiquer le pays d’où il s’est répandu dans le monde entier ; nous pouvons nommer l’homme que le peuple a immortalisé par un nom qui ne passera jamais de son souvenir. Dans le pays, en effet, dont il fut la terreur, toutes les autorités, l’histoire, la poésie, c’est-à-dire les traditions écrites, — et surtout les traditions orales, qui, seules, doivent faire définitivement foi dans ses matières, nous affirment, par un témoignage unanime, universel et constant, que le véritable Barbe-Bleue est le héros de ce livre, Gilles de Rais, égorgeur de femmes et d’enfants, jugé pour ces crimes et brûlé à Nantes. Voilà ce qui a survécu même apres l’apparition du conte de Perrault et ce que le conte de Perrault a laissé subsister intact : voilà ce qui remonte bien au delà du xviie siècle.

Chose étonnante cependant ! de tous nos vieux auteurs français, trouvères ou troubadours, historiens, moralistes, chroniqueurs, poètes, aucun n’a jamais parlé de la légende de Barbe-Bleue, qui tient pourtant une telle place dans les souvenirs populaires de la France ; aucun n’a prononcé son nom ; aucun n’a fait allusion à ma sœur Anne, avant Charles Perrault. Cet écrivain nous dit cependant que c’est une histoire du vieux temps passé, dont il a pris, dit-on, les détails ou le fond dans les récits populaires. Il est bien extraordinaire qu’étant ainsi répandue parmi le peuple et propagée par les traditions du foyer, il n’en soit resté aucune trace ni chez Rabelais, ni chez Marot, ni chez Montaigne, ni chez aucun autre écrivain du xvie siècle, tous si friands cependant des dits populaires. Il semble donc que le conte de Perrault lui donna une nouvelle vie en la revêtant de la forme littéraire, et qu’il l’a fait passer à la lumière en la faisant entrer, du monde des nourrices et des enfants, dans le monde plus éclairé de la littérature. Elle semble donc aussi qu’elle ne remonte pas beaucoup au delà de Perrault, sinon peut-être dans le pays où elle est née. Or, si l’on examine les diverses contrées de la France, il devient facile de reconnaître le sol où elle a naturellement poussé. Interrogez en effet l’histoire et surtout les traditions écrites ou orales ; elle vous répondront que c’est une fleur naturelle de Bretagne, qui s’est propagée sous tous les cieux.

La liste serait longue des historiens, depuis Daru jusqu’à Michelet et à M. Wallon, qui la font naître sur la terre de Bretagne, si féconde et si riche en productions légendaires. C’est déjà quelque chose que ce témoignage d’écrivains étrangers à la patrie bretonne ; mais combien il emprunte de force à l’autorité des historiens de la Bretagne, de l’Anjou et de la Vendée ! Tous, hormis deux ou trois dont nous apprécierons bientôt les raisons, s’accordent à dire que le Barbe-Bleue du conte et de la légende fut un seigneur breton, quel qu’il soit pour chacun d’eux. C’est Collin de Plancy, dont M. Ch. Giraud adopte l’opinion, et qui prétend que le conte de Barbe-Bleue est une vieille tradition de la Basse-Bretagne, et le héros, un seigneur de la maison de Beaumanoir. Voici Cambry, qui assure, dans son Voyage du Finistère [6], que la Bretagne revendique sur Ma Mère l’Oye [7] et sur Perrault les contes de Barbe-Bleue, du Chat-Botté, du Marquis de Carabas et même du Petit-Poucet. En voici, qui, manifestement troublés par une tradition constante, bourdonnant sans cesse à leurs oreilles, lui cherchent une origine bretonne dans la légende de sainte Triphine. En voici d’autres encore, et ceux-là sont en foule, qui nomment Gilles de Rais, dont la famille fut alliée à celle des Beaumanoir du Maine [8]. Michelet assure même que, pour l’honneur de sa famille, on a substitué à son nom celui du partisan anglais Blue-Beard. M. Mourain de Sourdeval, résumant dans son affirmation à la fois tous les auteurs bretons et attestant sa propre croyance, assure « qu’il a laissé sous le nom de Barbe-Bleue, dans le pays de Rais et même bien au delà, un prestige de terreur que quatre siècles n’ont pas suffi pour effacer. » C’est d’après de telles autorités que M.  Wallon, quoique étranger à la Bretagne, a dit lui-même : « Il fut le type de Barbe-Bleue ; mais la fiction n’approche pas de la réalité ; le conte est fort au-dessous de l’histoire. » Dans ces témoignages on a entendu Richer, Daru, Roujoux, Bonnelier, Mellinet, Massé-Isidore, Leboyer, Verger, Pitre-Chevalier, Loudun, Chapplain, Chevas, la Mosaïque de l’Ouest, et toute une foule de publicistes bretons, angevins et poitevins. Sous tous les noms qu’ils donnent, il s’agit toujours du même personnage, de Gilles de Rais, né en Bretagne, possesseur de riches domaines en Anjou et en Poitou, et seigneur très redouté dans chacune de ces trois provinces.

Ce témoignage, tiré de l’histoire, est grand assurément : car, pour aucune autre opinion, cet accord des historiens n’existe ; et dans une question, où jusqu’ici tout a paru si vague, cette précision dans le témoignage mérite une attention sérieuse de la part d’un critique. Mais, dans cette manière, l’autorité des historiens emprunte toute sa force à la tradition populaire, dont les historiens ne peuvent être que les échos. L’histoire nous a placés, pour ainsi dire, sur le cours du fleuve ; mais nous ne savons encore d’où viennent les eaux qui l’ont formé ; en le remontant, nous trouverons le cours primitif et, à l’origine, la source. C’est guidés par les indications locales, que nous pouvons aller jusqu’au lieu caché d’où sortent les premiers flots.

Cette tradition, en effet, ne peut être descendue des hauteurs dans les vallons : comme montent, le soir, vers les hautes collines les bruits confus des vallées, ainsi, des humbles foyers où elle se répète depuis des siècles, sous les yeux des vieux parents, autour du manteau de la cheminée et devant la bûche des longues veillées d’hiver, elle s’est élevée jusqu’à l’oreille de l’écrivain méditatif dans son cabinet. Prêtons nous-mêmes l’oreille à ces voix confuses qui montent de nos campagnes. Car, dans ces récits, nés de l’imagination populaire, quand le doute existe, ou même pour mieux établir la certitude, il convient d’interroger le peuple plutôt que les historiens, et d’écouter les choses qui se transmettent de père en fils, aux foyers où elles sont nées, plutôt que ce qui est renfermé dans les livres des érudits. À défaut de l’histoire écrite, ou même avec elle, il faut consulter l’histoire parlée, puisque, dans ces matières, l’histoire proprement dite ne vaut que par la tradition. Les vieux du peuple, qui sont l’histoire vivante d’un pays, l’histoire orale, continuée sans interruption de siècle en siècle, en quelques pas nous ramènent en arrière jusqu’à l’origine des faits ; car les vieillards peuvent être considérés comme des siècles et les siècles sont, pour ainsi parler, les années d’une nation. Lors donc qu’ils nous racontent avec précision, avec constance, avec unanimité, un fait dans un ordre de choses où d’ordinaire tout est si confus, si vague, si indécis, on ne peut hésiter plus longtemps : il est clair que ce fait est entièrement certain. Ainsi donc imitons le sage Platon consultant avec respect les vieillards de la Grèce sur les traditions de la religion et de la patrie, dont il les regardait justement comme les dépositaires fidèles. On doit ce respect à la vieillesse de s’incliner quand elle parle : devant les affirmations constantes, unanimes, précises des sénateurs du peuple, la critique timide et incertaine n’a plus qu’à faire taire ses timidités et à quitter ses hésitations. Or, nos anciens, ou par leurs légendes écrites, ou par leurs récits oraux, affirment partout, ils ont toujours affirmé, ils affirment avec unanimité, avec évidence, d’une manière précise, que Barbe-Bleue, pour eux et pour leurs ancêtres, est et fut toujours le même homme que nous avons déjà nommé sur la foi des historiens et des publicistes de l’Anjou, du Poitou et de la Bretagne, Gilles de Rais, le cruel et redouté seigneur de Tiffauges, de Pouzauges, de Machecoul et de Champtocé. Écoutons d’abord les légendes populaires.

Car il ne saurait être question plus longtemps de tous ceux, à qui, en Bretagne, on a voulu octroyer plus ou moins le triste honneur de l’immortalité qui demeure attachée au nom et au souvenir de Barbe-Bleue. Qui se rappelle, dans le peuple, le seigneur de Beaumanoir ? qui se souvient même de Cômor, le roi breton de la légende de sainte Triphine, aussi inconnue dans nos campagnes que le roi Cômor lui-même ? Cependant il faut dire un mot de cette légende et surtout des peintures, qui ont fait croire à quelques-uns que le conte de Barbe-Bleue en découlait directement. Or, la légende n’a presque rien qui ressemble au conte ; les souvenirs populaires n’ont jamais confondu en un seul les noms de Cômor et de Barbe-Bleue ; enfin, les peintures elles-mêmes, dont il est question, ne prouvent rien, sinon que la légende de sainte Triphine s’est modelée, dans la pensée de l’artiste, sur le conte bien connu de Barbe-Bleue, peut-être même sur celui de Perrault. Voyez plutôt le fond de la légende, d’après les Grandes Cronicques d’Alain Bouchard.

« Cômor, un roi breton du vie siècle, avait déjà fait périr plusieurs femmes, et Guérok, comte de Vannes, lui refusait sa fille Triphine. Vaincu enfin par les instances du roi, il finit par la lui accorder « moyennant la promesse, qu’à la requeste du roi Comorus, M. Saint-Gildas lui fait de la bien traicter et de la lui restituer saine et franche, quand il la lui requerrait. » Quelque temps après son mariage, la reine apprend que son mari tue ses femmes, dès qu’il s’aperçoit qu’elles deviennent enceintes, et, craignant de mourir comme les autres, elle s’enfuit vers son père : mais Cômor, l’ayant poursuivie, l’atteint dans un petit bocage où elle s’était cachée, et lui tranche la tête. Plongé dans la désolation, le comte Guérok, son père, mande Saint-Gildas et le supplie de tenir sa promesse. Le saint se rend aussitôt auprès du cadavre et par ses prières et par ses larmes il obtient du ciel la résurrection de sainte Triphine. » Même dans les détails, que l’auteur de la Vie des Saints de la Bretagne Armorique ajoute au meurtre de la sainte, la légende ne se rencontre que bien vaguement avec le conte de Barbe-Bleue. « Alors la pauvre dame se jette à genoux devant lui, les mains levées au Ciel et les joues baignées de larmes, luy crie mercy ; mais le cruel bourreau ne tient compte de ses pleurs, l’empoigne par les cheveux, lui desserre un grand coup d’épée sur le col, et lui avale la tête de dessus les espaules. [9] » Cette légende se trouve encore, mais sans plus d’analogie avec le conte, dans les œuvres de Dom Lobineau [10]. Aussi l’on n’aurait jamais songé à faire un rapprochement entre le conte et la légende, si l’on n’avait découvert dans une chapelle du Morbihan, il y a quelques années, des peintures à fresques, qui représentent l’histoire de sainte Triphine et qui ont paru se rapporter à Barbe-Bleue [11].

« De curieuses fresques du style du xiiie ou du xve siècle, dit-on (car le principal tenant de cette opinion, M. Armand Guéraud, n’est pas bien sûr lui-même de la date précise de leur origine), remises au jour en 1850, à la voûte de la chapelle de Saint-Nicolas, près Bieuzy (Morbihan), retracent des scènes, qui, sauf la résurrection de sainte Triphine, offrent une complète analogie avec celles du conte et concordent, quant au fond, avec ce qu’Albert le Grand et D. Lobineau avancent dans la vie de saint Gildas. » On voit, dans un premier compartiment, la sainte épouser un seigneur breton ; un second nous montre le seigneur prêt à quitter son château et remettant à sa femme une petite clef. Les peintures qui suivent représentent l’épouse au moment où elle pénètre dans le cabinet, où sept femmes sont pendues ; puis vient l’interrogatoire que lui fait subir son mari, qui la regarde d’un air menaçant ; on la voit plus loin en prière, appelant sa sœur qui se tient à une petite fenêtre ; dans le dernier tableau, enfin, l’époux barbare pend sa femme infortunée ; mais les frères de la victime accourent avec saint Gildas, qui ressuscite la sainte.

Voilà bien, il faut l’avouer, le conte de Barbe-Bleue : mais y reconnaît-on la légende de sainte Triphine ? Que l’on compare à loisir ces fresques et la légende : sont-elles plus semblables que l’histoire réelle de Gilles de Rais et le conte de Barbe-Bleue ? et la critique qui s’efforce de nier que Gilles soit le type du terrible héros, sous prétexte qu’il existe entre eux des différences, est-elle plus fondée à le trouver dans Cômor, avec lequel ce même héros a si peu d’analogie ? Des deux côtés les dissemblances sont les mêmes : seulement il n’y a que les érudits qui aient imaginé des rapprochements entre l’histoire de sainte Triphine et le conte de Barbe-Bleue, au lieu que l’étroite liaison, qui existe entre Barbe-Bleue et Gilles de Rais, vient du peuple et se trouve en lui.

Quant à penser que Charles Perrault s’est inspiré de cette légende à la vue des fresques de la chapelle Saint-Nicolas, « qui n’étaient peut-être pas alors badigeonnées [12] », faudrait-il s’y arrêter si ces peintures étaient postérieures au conte et même au conteur ? Or, à n’en pas douter, c’est ce qui existe. Que l’on fasse, en effet, attention au peu de certitude de M. A. Guéraud, qui fait remonter ces fresques « au xiiie ou xve siècle, dit-on. » Il n’en est donc pas très sûr ; et celui qui hésite entre le xiiie et le xve siècle n’a peut-être pas beaucoup de raisons de choisir entre le xve et le xvie siècle. Mais, comme il veut éliminer à tout prix l’opinion qui fait de Gilles de Rais le type de Barbe-Bleue, il a soin de rejeter ces peintures jusqu’au xve siècle au moins. Encore convient-il de remarquer que Gilles vécut dans la première moitié de ce siècle ; et rien n’assure que M. A. Guéraud et ses partisans n’aient pas entendu parler de la seconde. Cela suffirait pour ruiner le raisonnement qu’ils prétendent bâtir sur ce fondement peu solide. Aussi bien avaient-ils grandement raison d’hésiter. Car, ceux qui, avec M. Charles Deulin, n’ont pas à cœur, pour le besoin de leur cause, de faire remonter si loin les fresques de Saint-Nicolas, ne font point de difficultés de les ramener jusqu’au xviiie siècle, et les dernières recherches des archéologues leur ont donné raison. M. Rosenweig nous dit « que le lambris de la chapelle Sainte-Triphine, dont les peintures représentent, en plusieurs tableaux, accompagnés de légendes, la vie de cette sainte, fut exécuté en 1704 [13]. » Soutenir que Charles Perrault a puisé, dans les souvenirs populaires, je ne sais quelle parodie de la légende, parodie dont les traditions ne parlent même plus, serait, comme nous l’avons dit, peu logique ; mais il serait grotesque de prétendre qu’il a été inspiré par les fresques de Saint-Nicolas « qui n’étaient peut-être pas alors badigeonnées » ; à moins que le conte ait pu venir de peintures qu’il a précédées de sept ans, et que le conteur ait pu admirer des fresques qui ont été faites l’année d’après sa mort.

Mais si Charles Perrault ne doit rien au peintre breton, le peintre breton ne devrait-il point quelque chose à Charles Perrault ? En 1704, Charles Perrault était mort depuis un an ; depuis sept ans, son Barbe-Bleue était dans toutes les mains et dans toutes les imaginations : est-il si étonnant, dès lors, que la légende pieuse, dans l’esprit de l’artiste, ait revêtu la forme dramatique du conte profane ? J’oserai même dire que c’était naturel dans un pays où tout mari, qui tue sa femme, passe pour un Barbe-Bleue et en reçoit le nom ; à une époque surtout où le conte de Perrault avait une immense vogue ; et il faut convenir qu’ainsi présentée, la légende de la sainte offrait des tableaux plus saisissants, un plus vif attrait par conséquent pour le goût et les pinceaux de l’artiste. Voilà pourquoi, sans doute, par une fantaisie qui reste inexplicable autrement, le peintre, à part le dernier tableau, a tout pris en dehors de la légende véritable des Grandes Cronicques d’Alain Bouchard. Mais, après avoir longtemps exercé son imagination, l’artiste paraît s’être souvenu qu’il était temps de sortir du conte pour rentrer dans la tradition, et, pour ne pas faire une œuvre applicable à toute autre sainte qu’à sainte Triphine, lui donner la marque de la légende en faisant intervenir saint Gildas. C’est par ce sentiment que, vers la fin, il s’est trouvé tout à coup d’accord avec le pieux récit des historiens, après en avoir été éloigné dès le commencement, et qu’il s’est détaché du conte de Barbe-Bleue, après l’avoir suivi presque pas à pas.

Ainsi donc, pour conclure sur ce point, il y a bien peu de ressemblances entre la légende de la sainte et le conte du terrible seigneur ; Charles Perrault n’a pu s’inspirer de celle légende à la vue des fresques de Saint-Nicolas ; enfin, il paraît plutôt vraisemblable que c’est à l’œuvre nouvellement parue de Charles Perrault que le peintre doit l’idée de la plupart de ses tableaux. De l’erreur que nous avons réfutée, il y a cependant une lumière à tirer : elle nous vient d’un détail curieux que Perrault n’a pas conservé dans le conte et que l’artiste cependant a reproduit dans les fresques : les sept femmes mises à mort par Barbe-Bleue. Si elle était nécessaire, ce serait une preuve nouvelle que Charles Perrault n’avait point vu les peintures de Saint-Nicolas, car il aurait inévitablement gardé ce trait ; mais il n’est peut-être pas moins évident aussi que le seul conte de Charles Perrault n’a point conduit la main du peintre, puisque ce trait ne s’y trouve pas. Il faut reconnaître cependant qu’un détail si précis ne s’invente pas, et que, fût-il sorti de l’imagination de l’artiste, il ne se serait pas propagé dans le monde entier, comme il l’est. Non, il était dès lors dans tous les esprits ; et voici qu’il nous ramène sur la trace du conte primitif, qui existe encore à côté de celui de Charles Perrault, de ce conte que nous retrouvons partout, à la poursuite duquel nous sommes et dont ce détail est le trait le plus caractéristique et le plus universellement répandu : à tout le monde, le souvenir de Barbe-Bleue rappelle celui de ses sept malheureuses femmes.

Jusqu’ici, comme on le voit, tout est hasardé, et bien timide. À ces suppositions, à ces timidités, nous opposons hardiment des traditions constantes, universelles, unanimes, prises aux sources les plus sûres de la vérité, les récits populaires. Car, si Ogée, qui rapporte souvent les traditions locales, ne parle pas du nom de Barbe-Bleue appliqué à Gilles de Rais, mais seulement du souvenir ineffaçable qu’il a laissé dans nos campagnes, il ne faut rien conclure de son silence. Il serait peu logique, en effet, de prétendre sur cette raison, comme M. A. Guéraud, que le peuple ne le désignait pas sous ce nom dès cette époque ; rien ne prouve, d’ailleurs, rien même ne porte à croire que ce nom, avec le conte qui s’y rattache, ne sont pas postérieurs à l’historien breton : il n’y a pas même en cela matière à l’étonnement, quand on réfléchit que chez aucun de nos vieux auteurs français, si avides de légendes, si friands d’allusions aux souvenirs du peuple, on ne trouve de traces, avant Perrault, ni de Barbe-Bleue, ni de ses sept femmes, ni de ma sœur Anne, cependant si populaires. Mais si l’historien breton se tait, des témoins plus autorisés ont parlé à sa place. On ne peut citer, dit-on, de Gilles de Rais rien, qui, transmis d’âge en âge, ait un caractère de perpétuité suffisante pour en faire une tradition locale : là est l’erreur manifeste, c’est là que triomphe notre opinion.

Complainte et légende, naïfs récits du foyer, dans toute la Haute-Bretagne, la Vendée, le Poitou et l’Anjou, tout s’accorde merveilleusement à désigner Gilles de Rais comme le vrai Barbe-Bleue. Voici d’abord une complainte bretonne, citée par M. d’Amézeuil et qui offre un trait de ressemblance bien frappante avec l’histoire du procès : elle chante la reconnaissance du peuple pour l’homme qui se leva contre le bourreau pour défendre et venger les victimes. Avec quelle précision elle désigne le vrai Barbe-Bleue, le pays qu’il habita, le vengeur et le juge, chacun pourra s’en convaincre. Elle est d’une naïveté charmante [14] :

Un vieillard. — « Jeunes filles de Pléeur, pourquoi vous taisez-vous donc ? pourquoi n’allez-vous plus aux fêtes et aux assemblées ?

Les jeunes filles. — « Demandez-nous pourquoi le rossignol se tait dans le bocage, et qui fait que les loris et les bouvreuils ne disent plus leurs chansons si douces.

Le vieillard. — « Pardon, jeunes filles, mais je suis étranger ; j’arrive de bien loin, de par delà le pays de Tréguier et de Léon [15], et j’ignore la cause de la tristesse répandue sur votre visage.

Les jeunes filles. — « Nous pleurons Gwennola, la plus belle et la plus aimée d’entre nous.

Le vieillard. — « Et qu’est devenue Gwennola ?… Vous vous taisez, jeunes filles !… Que se passe-t-il donc ici ?

Les jeunes filles. — « Las ! hélas ! le vilain Barbe-Bleue a fait périr la gentille Gwennola, comme il a tué toutes ses femmes !

Le vieillard, avec terreur. — « Barbe-Bleue habite près d’ici ? Ah ! fuyez, fuyez bien vite, enfants ! Le loup ravisseur n’est pas plus terrible que le farouche baron ; l’ours est plus doux que le maudit baron de Rais.

Les jeunes filles. — « Fuir ne nous est pas permis : nous sommes serves de la baronnie de Rais, et corps et âme nous appartenons au sire de Barbe-Bleue.

Le vieillard. — « Je vous délivrerai, moi, car je suis messire Jehan de Malestroit, évêque de Nantes, et j’ai juré de défendre mes ouailles.

Les jeunes filles. — « Gilles de Laval ne croit pas à Dieu !

« Le vieillard. — Il périra de male mort ! je le jure par le Dieu vivant !… »

La complainte se termine ainsi :

« Aujourd’hui les filles de Pléeur chantent de tout leur cœur et vont danser aux fêtes et aux pardons [16]. Le rossignol fait retentir le bocage de ses tendres accents ; les loris et les bouvreuils redisent leurs plus douces chansons ; la nature tout entière a revêtu sa parure de fête : Gilles de Laval n’est plus ! la Barbe-Bleue est morte ! ».

Le souvenir de l’enquête secrète ouverte et faite par Jean de Malestroit, évêque de Nantes, apparaît manifestement dans ce petit poème : le nom du vieillard, la manière dont il procède auprès des jeunes filles de Pléeur, l’aveu de leur tristesse, l’intervention résolue de Jean de Malestroit pour les venger, tout cela ne permet pas de douter que l’auteur ne fût au courant de l’histoire. L’enlèvement des jeunes filles et des jeunes garçons, qui avait causé un effroi si profond, si durable dans le pays de Rais et d’alentour, n’est-il pas rappelé par la mort de la gentille Gwennola ? Remarquons, en effet, qu’elle n’y est pas présentée comme épouse de Barbe-Bleue et qu’elle ne pouvait pas l’être : elle n’était, comme ses compagnes désolées, qu’une pauvre enfant du pauvre peuple, une des serves de la baronnie de Rais, qui appartenaient corps et âme au sire de Barbe-Bleue ; à qui enfin il n’était pas même permis de fuir. Mais notons surtout qu’il n’y a rien de commun entre cette complainte et le conte de Perrault. En même temps que de Gilles de Rais, c’est bien de Barbe-Bleue cependant qu’il s’agit. Fait très important, qui prouve deux choses : d’abord qu’il ne courait pas sur Barbe-Bleue que l’histoire de ses sept femmes, et que cette complainte est l’une de ces inventions populaires, si nombreuses, comme nous l’avons dit, et parmi lesquelles Perrault a choisi la sienne qu’il a immortalisée par son talent ; ensuite que Barbe-Bleue n’est pas uniquement, pour le peuple breton, un méchant homme qui a tué ses femmes, mais encore, d’une manière plus générale, un seigneur méchant, l’effroi des peuples, en un mot, Gilles de Rais, dont la cruauté envers les femmes qu’on lui donne n’est qu’un trait particulier de sa perversité. L’auteur, savant dans l’histoire, ne l’était pas moins dans les traditions de son pays.

Mais voici une légende plus précise encore ; car elle nous donne l’origine même de la barbe bleue, et toujours de la barbe bleue de Gilles de Rais. Par l’intérêt dramatique, elle n’est pas indigne de figurer auprès du conte de Charles Perrault. La voici dans sa simplicité naïve : « Las de guerroyer contre les Anglais, messire Gilles de Laval s’était retiré dans son château de Rais, entre Elven et Questembert. Tout son temps s’écoulait « en liesse, festins et joyeusetés. » Un soir passa près du château, se rendant à Morlaix, un cavalier, le comte Odon de Tréméac, seigneur de Krevent et autres lieux ; près de lui chevauchait une belle jeune fille, Blanche de l’Herminière, sa fiancée. Gilles de Rais les invita l’un et l’autre à se reposer et vida avec eux un verre d’hypocras. Cependant les voyageurs avaient hâte de poursuivre leur chemin. Mais Gilles de Rais se montra si pressant et surtout si aimable, que le soir vint sans que l’on songeât à partir.

« Tout à coup, sur un signe du châtelain, des archers s’emparèrent du comte Odon de Tréméac, qu’ils jetèrent dans un cachot profond ; puis Gilles parla à la jeune fille de l’épouser. Blanche versa d’abondantes larmes, tandis que la chapelle s’éclairait de mille cierges, que la cloche tintait joyeusement et que tout se préparait pour la noce. Blanche fut conduite au pied de l’autel ; elle était pâle comme un beau lis et toute tremblante. Monseigneur de Laval, vêtu superbement, et dont la barbe était du plus beau rouge, vint se mettre auprès d’elle : — « Vite, messire chapelain, mariez-nous. — Je ne veux pas de Monseigneur pour époux ! s’écria Blanche de l’Herminière. — Et moi, je veux qu’on nous marie. — N’en faites rien, messire prêtre, reprit la jeune fille en sanglotant. — Obéissez ; je vous l’ordonne. » Puis, comme Blanche essayait de fuir, Gilles de Rais la saisit dans ses bras. — « Je te donnerai, dit-il, les parures les plus belles. — Laissez-moi ! — À toi mes châteaux, mes bois, mes champs, mes prés ! — Laissez-moi ! — À toi mon corps et mon âme !… — J’accepte ! j’accepte ! entends-tu bien, Gilles de Rais ? j’accepte ; et désormais tu m’appartiens. » Blanche venait de se métamorphoser en un diable bleu d’azur, qui avait pris place aux côtés du baron. — « Malédiction ! » s’écria ce dernier. — « Gilles de Laval, dit le démon avec un éclat de rire sinistre, Dieu s’est lassé de tes forfaits ; tu appartiens maintenant à l’enfer et dès ce jour tu en as revêtu la livrée. » En même temps, il fait un signe et la barbe de Gilles de Laval, de rouge qu’elle était, prit une teinte des plus foncées. Ce n’est pas tout ; le démon dit encore : « Tu ne seras plus à l’avenir Gilles de Laval ; tu seras la Barbe-Bleue, le plus affreux des hommes, un épouvantail pour les petits enfants. Ton nom sera maudit dans toute l’éternité et tes cendres, après ta mort, seront livrées aux vents, tandis que ta vilaine âme descendra dans les profondeurs de l’enfer. » Gilles cria qu’il se repentait. Le diable lui parla de ses nombreuses victimes, de ses sept femmes, dont les cadavres gisent dans les caveaux du château. Il ajouta : « Le sire Odon de Tréméac, que j’avais accompagné sous les traits de Blanche de l’Herminière, chevauche en ce moment sur la route d’Elven, en compagnie de tous les gentilshommes du pays de Redon. — Et que viennent-ils faire ? — Venger la mort de tous ceux que tu as tués. — Alors, je suis perdu ? — Pas encore ; car ton heure n’a pas sonné. — Qui les arrêtera donc ? — Moi, qui ai besoin de ton secours et de ton aide, mon bon chevalier. — Tu ferais cela ? — Oui, je le ferai ; car, vivant, tu me serviras mille fois plus que mort. Et maintenant, au revoir, Gilles de Rais, et souviens-toi que tu m’appartiens corps et âme [17]. » Et le diable bleu disparut dans un nuage de soufre. Il tint parole en empêchant l’intervention des gentilshommes du pays de Redon ; mais, à partir de ce moment, Gilles ne fut plus connu dans le pays que sous le nom de l’homme à la barbe bleue.

Perrault connaissait-il cette légende et cette complainte, comme le dit, sans preuves d’ailleurs, le Grand Dictionnaire du XIXe siècle ? Faut-il admettre que de son temps déjà, comme l’affirme le même ouvrage, des pièces féeriques, qui représentaient l’histoire de Barbe-Bleue, se jouaient avec le secours de ces marionnettes dont raffolait Gœthe et qui tiennent une si grande place dans le Wilheim Meister ? Le rechercher, serait peut-être s’embarrasser dans des questions oiseuses : pour nous, nous n’avons rien à dire de cette légende, sinon ce que nous avons dit déjà de la complainte : c’est qu’il n’y a rien de commun entre cette légende et le conte de Perrault. Cependant, c’est bien de Barbe-Bleue toujours qu’il s’agit, c’est bien de Gilles de Rais. D’où il faut conclure encore deux choses : d’abord, que cette légende est une de ces inventions populaires, parmi lesquelles Perrault a pris la sienne ; ensuite, qu’il s’agit toujours, sous le nom de Barbe-Bleue, non pas seulement d’un homme qui a tué ses femmes, mais d’un seigneur cruel et redoutable, « le plus affreux des hommes, » de Gilles de Rais, en un mot.

Ainsi la complainte et la légende nomment le personnage historique qui fut Barbe-Bleue ; la légende va plus loin encore : elle donne l’origine de sa barbe bleu d’azur, dont la couleur demeurera toujours si populaire ; enfin, l’auteur y témoigne, en terminant, des croyances de tout un pays [18]. Nous sommes donc ici loin des chambres mystérieuses, des clefs magiques et des dieux à la barbe azurée ; nous sommes bien loin même de la légende de sainte Triphine et des suppositions des archéologues. À mesure que nous marchons en avant, le vague et l’indécis se replient devant nous comme des nuages ; la lumière blanchit ; encore quelques pas, et elle paraîtra dans tout son éclat. Remarquons toutefois combien, après l’histoire, la précision des traditions écrites, de la complainte et de la légende, donne de force à notre opinion. C’est beaucoup déjà que cet accord de la poésie et de l’histoire ; il y a cependant quelque chose de plus encore : l’accord de la poésie et de l’histoire avec les traditions orales, multiples, constantes, universelles et unanimes, des peuples de l’Anjou, de la Vendée, du Poitou et de la Bretagne.

Quatre siècles au plus nous séparent des contemporains de Gilles de Rais : les peuples qui ont souffert de ses cruautés se sont succédé sans interruption et sans changement aux lieux mêmes qu’épouvanta cet homme. Ses châteaux détruits s’élèvent en ruines, immenses silhouettes sombres, au-dessus des mêmes campagnes ; son souvenir, comme autrefois son ombre maudite, hante les mêmes demeures et se glisse près des berceaux dans l’ombre des mêmes foyers. Quelle mémoire les populations de Tiffauges, de Pouzauges, de Nantes, de Champtocé, de Pornic, de Bourgneuf et de Machecoul, ont-elles conservée de la bête d’extermination ? C’est ce qu’il faut chercher ; voilà les témoins de la tradition qu’il faut surtout écouter : on ne saurait en produire ni de plus sûrs, ni de mieux renseignés, ni surtout de moins prévenus. Or, cette enquête des croyances et des traditions populaires, autant que personne nous étions à même de la faire ; autant que personne, nous ne craignons pas de le dire, nous l’avons faite.

Enfants du peuple vendéen des environs de Tiffauges, nous nous sommes endormis au murmure des vieux récits ; et pour écouter aujourd’hui les voix de ce peuple, il n’est besoin que de nous recueillir et de prêter l’oreille, penchés sur nous-mêmes, aux voix aimées qui chantent au fond de nos souvenirs et qui poétisent notre berceau : elles sont toutes d’accord pour nous dire que Barbe-Bleue, l’effroi de nos jeunes années, était, non pas Gilles de Rais, — ces voix ne sont pas si savantes, mais le terrible seigneur de Tiffauges, — admirez du moins comme ces voix sont précises ! Car de donner, dans le pays vendéen, à ce vautour, une aire qui n’ait pas été la sienne, personne ne s’y trompa jamais : il n’est personne qui dise de lui qu’il était ou le seigneur de Mortagne ou celui de Clisson. Les châteaux de Mortagne et de Clisson cependant dominent la Sèvre de leurs ruines, comme Tiffauges, situé au milieu d’eux, à égale et petite distance de chacun. Et ces souvenirs du jeune âge sont les souvenirs de tous ; ils sont partout les mêmes ; partout ils ont la même précision et la même clarté, non seulement parmi les enfants des environs de Tiffauges, mais encore parmi ceux de la vallée de la Loire que domine Champtocé, et de la plaine marécageuse qui s’étend autour de Machecoul. Il n’est mère ou nourrice, qui, dans leurs récits, se trompent sur les lieux qu’habitait Barbe-Bleue : les ruines des châteaux de Tiffauges, de Champtocé, de la Verrière, de Machecoul, de Pornic, de Saint-Étienne-de-Mer-Morte et de Pouzauges, qui tous appartenaient à Gilles de Rais, sont désignés comme les endroits où vécut Barbe-Bleue.

Mais ces souvenirs d’enfance ne sont que le jeune écho des souvenirs de la vieillesse. Après les avoir jadis écoutés, auditeurs émus et tremblants, il nous a plu de les entendre de nouveau, aujourd’hui que nous sommes plus rassurés contre les terreurs d’autrefois. Or, il est étonnant quelle universalité et quelle unité règnent dans toutes les traditions locales. Nombreux sont les vieillards que nous avons interrogés aux environs de Tiffauges, de Machecoul ou de Champtocé ; leurs récits sont unanimes : c’est bien ou le seigneur de Tiffauges, ou le seigneur de Machecoul, ou le seigneur de Champtocé, qui fut et qui est encore pour tous le véritable Barbe-Bleue ; et, les écoutant parler, nous nous disions tout bas, combien il est étrange que des hommes de même âge, séparés par de grandes distances, souvent ignorants pour la plupart des châteaux éloignés avec lesquels leur récit peut avoir quelque rapport, se rencontrent dans une unité qu’ils ne soupçonnent même pas ; nous nous disions combien il est remarquable que leurs souvenirs s’attachent toujours à cet homme, unique et multiple tout à la fois, — unique par sa personne, multiple par les titres qu’il a portés, qui fut tout ensemble le seigneur de Champtocé, le seigneur de Machecoul et le seigneur de Tiffauges, Gilles de Rais en un mot.

Dans le secret dessein d’ébranler leur conviction et de troubler leur croyance, que de fois nous avons tenté de brouiller leurs souvenirs et de leur faire adopter une opinion qui n’était pas la nôtre ! — « Vous vous trompez, disions-nous, Barbe-Bleue n’était ni seigneur de Champtocé, ni seigneur de Machecoul, ni seigneur de Tiffauges. » Aux uns nous disions : « Il habitait Mortagne ou Clisson » ; aux autres : « Champtoceaux » ; aux autres enfin, telle ruine bien connue du voisinage. Partout, c’était d’abord la même surprise, suivie bientôt du même air d’incrédulité et de la même réponse. Essayez plutôt vous-mêmes, si le hasard vous mène en ces contrées ; dites aux habitants tout ce que vous savez de la vie de Gilles de Rais : qu’il n’eut jamais qu’une femme, que cette femme lui survécut, qu’il massacra une multitude d’enfants. Ils vous croiront ; car ils vous regarderont justement comme des savants, qui ont feuilleté de gros livres ; mais il restera une conviction, que toute votre science et toutes vos affirmations n’atteindront jamais : c’est que Barbe-Bleue habita, pour les populations vendéennes, Tiffauges ; pour les populations angevines, Champtocé ; pour les populations bretonnes, Machecoul. Il faut les croire, car ils le savent mieux que personne, mieux que tous les livres, mieux que tous les parchemins : ils l’ont appris de leurs aïeux, qui l’avaient eux-mêmes reçu de leurs pères ; et c’est ainsi qu’ils vous ramènent en quelques pas au xvie et même au xve siècles, qui furent si pleins du souvenir de Gilles de Rais et de ses cruautés. La bête d’extermination a laissé de telles traces de son passage parmi ces populations ! Quelle épouvante mortelle avait traversé tous les cœurs ! Les nôtres en ont gardé comme un long frisson de terreur, qui nous a été transmis, d’âge en âge, de père en fils, comme un mal héréditaire. Ainsi, cette tradition identique, universelle, est encore constante.

Nous avons entendu des vieillards plus que nonagénaires : ils nous ont affirmé que leurs récits venaient des vieux d’autrefois. Pour ne parler que du pays de Tiffauges, dont les traditions surtout nous sont familières, le terrible baron y demeure toujours vivant, non plus, il est vrai, avec les traits primitifs de Gilles de Rais, mais avec la physionomie sombre et légendaire de Barbe-Bleue. Un jour, en parcourant les ruines du château, nous avons rencontré, sur la chaussée rompue de l’étang de la Crûme, au pied de la grosse tour, un groupe de touristes assis sur l’herbe : au milieu, une vieille femme du pays y parlait de Barbe-Bleue. Cette femme vit encore ; elle est née dans l’enceinte de la forteresse, où sa famille habita depuis trois siècles jusque vers 1850, époque où elle se retira dans la ville. Sa sœur, plus âgée qu’elle encore, a confirmé depuis tous les renseignements que nous avons appris ce jour-là, même les plus précis. Pour la faire parler, nous avions interrogé la narratrice sur Barbe-Bleue avec cet air d’incrédulité savante et dédaigneuse, qui juge les choses de si haut et qui choque si vivement les gens convaincus. Mais rien n’avait pu ébranler sa croyance : Barbe-Bleue avait bien été le seigneur de ce château ; ses parents le lui avaient toujours dit et sur la foi de leurs propres ancêtres. — « Et tenez, ajouta-t-elle tout à coup, venez que je vous conduise à la chambre même où il égorgeait d’ordinaire les petits enfants. » Elle s’était levée : vivement piqués par la curiosité, nous la suivons. Nous gravissons la colline jadis abrupte, aujourd’hui inclinée par les débris des tours écroulées ; elle nous conduit droit au pied du donjon et nous indiquant du doigt, dans l’encoignure de deux immenses pans de muraille, une petite porte très haut placée : « Voilà cette chambre », dit-elle. — « Mais, encore une fois, de qui le savez-vous ? » — « Mes vieux parents nous l’ont toujours dit, et ils le savaient bien. Autrefois un escalier y conduisait et j’y suis souvent montée quand j’étais jeune ; mais aujourd’hui l’escalier est écroulé et la chambre elle-même, dit-on, est presque comblée par les éboulements des murailles et de la voûte. » Nous nous engageons aussitôt dans l’escalier de granit, qui, partant de la vallée, conduit, dans l’épaisseur du mur, jusqu’à la chambre du donjon. Il mène au-dessus du portail : en le traversant sur une sorte de passerelle étroite, également en pierres de granit, nous remarquons avec surprise que ce portail soutient une chambre carrée, dissimulée habilement entre quatre épaisses murailles, à peine éclairée autrefois par une croisée oblongue et étroite, offrant enfin, chose curieuse ! une vaste cheminée encore bien conservée. Cette chambre s’ouvre par l’escalier, d’un côté sur la vallée de la Crûme, de l’autre dans la direction du donjon.

En sortant de ce lieu, l’escalier écroulé manque tout à coup ; il faut se cramponner au mur avec les pieds et les mains pour arriver où il subsiste encore, tournoyant et obscur, jusqu’à ce qu’il s’ouvre dans l’endroit désigné comme le lieu terrible. Ce lieu est plus qu’à moitié comblé, en effet, par les éboulements de la voûte et des murailles : au-dessus s’est formée une terrasse naturelle, où poussent les ronces et les arbrisseaux. Cet endroit était admirablement placé pour favoriser le crime. Le donjon, dont il fait partie, également séparé de la porte d’entrée, des bâtiments réservés aux seigneurs et des fortifications du pourtour, se prêtait aux infamies secrètes du maréchal. La chambre cachée, située au-dessus du portail, est exactement à la même place que la chambre où, à Machecoul, d’après le Procès ecclésiastique, l’on brûlait les corps des victimes dans une grande cheminée ; l’escalier enfin, qui du donjon descendait alors, dans l’épaisseur de la muraille, jusqu’au bord de l’étang formé par la Crùme, permettait d’y porter facilement, sans être vu de personne, les restes calcinés des enfants mis à mort. Voilà pourquoi nous avons cru devoir rapporter la tradition conservée par cette femme.

Ces récits d’ailleurs, sont confirmés par une foule de traditions, qui, sans être aussi précises, viennent corroborer notre opinion en se rapportant toutes à Gilles de Rais, mais à Gilles de Rais Barbe-Bleue. C’est ainsi que le peuple vendéen s’imagine que la chambre funèbre, où sont pendues les sept femmes de Barbe-Bleue, existe encore dans un endroit caché du château de Tiffauges ; seulement les marches de l’escalier qui y mène se sont écroulées avec le temps ; et malheur au touriste curieux dont le hasard y conduit les pas ! Soudain il tombe dans un abîme profond où il périt misérablement. Le soir, les gens du peuple évitent ces ruines funestes, hantées, comme aux plus mauvais jours, par l’ombre inquiète et méchante de Barbe-Bleue [19]. La grosse tour, qui se dresse sur la vallée de la Crûme, possède aussi ses légendes ; on y remarque un effet d’acoustique merveilleux qui frappe l’imagination du peuple. Cette tour est elliptique et porte, à son couronnement, sur les créneaux, un chemin de ronde parfaitement conservé. Le cylindre intérieur est plein ; le long de la paroi est disposé un siège de pierre ; en face, la muraille qui cache l’horizon ; au-dessous, l’abîme à travers les créneaux ; et le visiteur doit faire bien attention où il pose le pied, car un faux pas le précipiterait dans le gouffre. Deux personnes, placées aux deux extrémités du banc de pierre, c’est-à-dire à plus de trente pas l’une de l’autre, peuvent converser ensemble sans se voir, très distinctement, à voix basse, si basse que le bruit le plus léger et le moindre souffle, ailleurs, empêcheraient le son d’arriver jusqu’à l’oreille, à deux pas de distance. Or, c’est là, dit le peuple, que Barbe-Bleue aimait à faire conduire ses victimes, afin de surprendre leurs secrets.

Le souvenir du supplice s’est encore conservé ; mais le roman a envahi l’histoire. Voici comment se termine généralement le conte : « Barbe-Bleue fut emmené dans la ville de Nantes, où il fut condamné à mourir ; mais les juges voulurent qu’il fût exécuté au lieu même de ses crimes. » Au sommet du côteau, qui porte les fortifications du nord et d’où l’on voit à ses pieds la tête des aulnes, des peupliers et des chênes qui bordent la Sèvre, l’on fixe encore l’endroit, d’où le coupable, enfermé, comme dans l’adroite Princesse, dans un tonneau garni au-dedans de poignards et de clous aigus préparés pour sa femme, fut lancé, roulant de rochers en rochers jusqu’au fond de la vallée. Quand il arriva sur le bord de l’eau, il était mort ; « et, disent nos récits, on se réjouit grandement à Tiffauges et partout de la mort d’un si méchant seigneur. » Sur la colline enfin, qui s’élève en face du château et qui porte la petite ville de Tiffauges, est bâtie l’ancienne église de Saint-Nicolas, aujourd’hui transformée en atelier de charpentier. On y montra longtemps, dans le chœur, une pierre tombale, sous laquelle, disait-on, reposaient les sept malheureuses femmes de Barbe-Bleue. Sur cette pierre de granit, en effet, sont sculptés sept ronds d’égale grandeur : en mémoire des sept femmes du monstre, s’est hâtée de dire l’imagination populaire. La tradition a été consacrée, pour ainsi dire, par la science ; car cette pierre funéraire a été transportée au musée archéologique de Nantes : preuve nouvelle de la croyance de tous à Gilles de Rais, type de Barbe-Bleue. Non loin de Nantes enfin, sur les bords enchantés de l’Erdre, au château de la Verrière, qui appartenait à Gilles de Rais, on montre encore une petite chapelle autour de laquelle s’élèvent sept arbres magnifiques : ils furent plantés, dit-on, en souvenir des sept femmes de Barbe-Bleue ; et cette tradition a été le point de départ des preuves que Richer apporte pour établir que Barbe-Bleue est bien réellement le même homme que Gilles de Rais.

Partout il en est ainsi. Une tradition, fort ancienne, attribue à Barbe-Bleue la construction de l’aqueduc de la fontaine Bonnet, à Arton, au centre des possessions de Gilles de Rais. Une jeune fille du bourg d’Arton lui avait dit qu’elle pourrait bien l’aimer, s’il amenait l’eau de la fontaine jusqu’au bourg, situé à trois kilomètres de là ; Barbe-Bleue construisit l’aqueduc en une seule nuit. À Nantes, le petit monument expiatoire qui fut élevé par la piété de Marie de Rais, sur le lieu du supplice de son père, n’était connu et désigné que sous le nom de monument de Barbe-Bleue. Des vieillards des environs de Clisson nous ont raconté qu’en passant dans leur enfance devant ce petit édifice, leurs parents leur disaient : « C’est ici que fut brûlé Barbe-Bleue ; » ils ne disaient pas : « Gilles de Rais. » Preuve évidente que Richer, en 1820, ne lui donna pas le premier ce surnom, et qu’il existait longtemps avant lui, dans les récits et les souvenirs du peuple, où Richer l’avait trouvé. Les empocheurs de Barbe-Bleue sont encore célèbres dans la ville et les environs de Nantes, perpétuant le souvenir de ces disparitions subites d’enfants, dont l’imagination du peuple avait été frappée : le peuple nantais ne redoute pas moins les empocheurs de Barbe-Bleue que les farfadets et les nains. Machecoul, comme Nantes et Tiffauges, est plein des mêmes traditions. Avant la Révolution, on y montrait encore l’épée de Barbe-Bleue ; c’était une lame longue, large et pesante, qu’on pouvait à peine soulever avec les deux mains. Les habitants de Champtocé vous feront voir, dans la crevasse d’une cheminée de la grande tour, entre le ciel et la terre, une pierre qui a la forme d’une tête de mort et qu’on appelle le crâne de Barbe-Bleue, Ce peuple n’est pas encore revenu de ses anciennes terreurs, et le poète a chanté les craintes que donnent toujours le nom et les souvenirs de Barbe-Bleue :

Vous, vous étiez heureux, quand vous étiez enfants ;
Vos ris sonnaient alors chacun de vos instants ;
Car la vie et le jour ont tous deux une aurore,
Vive, fraîche, riante et sans nuage encore ;
Et les pleurs des enfants fondent comme les pleurs,
Que laisse la rosée au calice des fleurs.
Pour moi, mes jours d’enfant ont été des jours sombres ;
Au milieu des vivants, j’étais avec des ombres !
Toujours un spectre affreux traversait mes plaisirs ;
Dans mes cris, dans mes chants, se glissaient des soupirs !
Ni de mon cœur naïf la tremblante prière,
Même le croiriez-vous ? ni la voix de ma mère,
Qui près de mon berceau chantait pour m’endormir,
De l’âpre vision ne pouvait me guérir :

Un géant brandissait sa hache meurtrière,
Une femme faisait sa dernière prière,
Et j’entendais ces mots avec un long soupir :
« Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ? »

Ah ! vous, c’est dans un livre à fine reliure,
Que vous avez appris le nom de Barbe-Bleu ;
Encore, à cette page où l’on voit sa figure,
N’est-ce pas, mes amis, vous frissonniez un peu ?
Moi, je suis du pays de cet homme tragique,
Et les maudites tours de son croulant château,

Ont fait (que Dieu me garde !) ombre sur mon berceau !
Je suis un échappé de ce drame authentique ;
J’ai foulé le chemin encor rouge de sang ;
Je n’ai connu d’oiseaux que ces hiboux funèbres,
Que l’ogre nourrissait de chairs dans les ténèbres ;
Et j’ai vu de frayeur se signer le passant !

Mon soleil éclaira la hache meurtrière,
La femme qui faisait sa dernière prière ;
Et j’ai respiré l’air où vibra ce soupir :
« Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ? »

Et tout me retraçait l’épouvantable histoire !
Souvent, sur l’étang morne, à l’eau profonde et noire,
Qui dort au pied des tours, plus joyeux que le vent
Qui soufflait, frais lutin, sur ma barque bercée
Je glissais… mais soudain je pâlissais tremblant.
Horreur ! n’était-ce pas en cette onde glacée,
Que la pauvre sœur d’Anne, au regard indiscret,
Craignant de Barbe-Bleu le courroux formidable,
Pour effacer le sang qui toujours renaissait,
Trempait, trempait la clef de l’antre impénétrable,
Que lui seul, son époux, se réservait d’ouvrir ?

Et je voyais briller la hache meurtrière ;
Une femme faisait sa dernière prière ;
Et les roseaux disaient avec un long soupir :
« Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ? »

La nuit, que de terreurs ! Quand les coups de l’orage,
Soulevant notre toit, faisait trembler mon lit,
Je sentais son haleine effleurer mon visage ;
Ses bras, qui m’emportaient dans son château maudit !
Si parfois, au reflet des vacillantes flammes,
Les ombres, en dansant, s’allongeaient sur le mur,
Je me croyais couché parmi les corps de femmes,
Suspendues au plancher du cabinet obscur !
Secouant sur mon front leurs fantômes livides,
Leurs longs cheveux tombant sur leurs membres rigides,
Elles disaient en chœur en poussant un soupir :
« Enfant, c’est Barbe-Bleu qui nous a fait mourir ! »

Car sept fois avait lui la hache meurtrière ;
Sept fois l’ogre avait dit : « Femme, fais ta prière ! »
Mais ces mortes n’ont pas murmuré ce soupir :
« Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir. »

Quel bonheur de courir dans les vertes prairies,
De poursuivre en son vol le papillon léger,

Dans les champs, dans les airs, tout remplis d’harmonie,
De voir s’ouvrir la fleur et l’oiseau voltiger !
Moi, je songeais toujours au soleil qui poudroie ;
Le frais gazon n’était que l’herbe qui verdoie ;
Et comme Anne autrefois au sommet de la tour,
Épiant du salut l’espérance dernière,
Au loin, si quelque vent soulevait la poussière,
Des cavaliers trop lents je hâtais le retour :

Car Barbe-Bleu levait sa hache meurtrière ;
Il criait en grondant : « Trop longue est ta prière ! »
Et je n’entendais plus avec un long soupir :
« Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ? »

Il était temps : déjà sur sa femme éperdue,
Le géant abaissait sa hache toute nue !
Les nobles cavaliers arrivent à l’instant,
Fondent sur Barbe-Bleu, le renversent à terre,
Et sans lui donner temps de faire sa prière,
Percé de mille coups, le baignent dans son sang.
Barbe-Bleu cependant revit dans la ruine ;
Cet homme au cœur si dur est devenu rocher ;
Dans les murs mutilés sa face se dessine ;
J’ai vu trembler sa barbe et ses yeux flamboyer !

Sa main brandit encor la hache meurtrière ;
Le vent dans les créneaux murmure une prière,
Et parfois l’on entend avec un long soupir :
« Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ? » [20]

Ainsi donc, tout concourt à démontrer que Gilles de Rais est vraiment le type de Barbe-Bleue, et l’histoire, et la poésie, et les traditions écrites, et les traditions orales. Mais, dira-t-on peut-être, Gilles de Rais ressemble bien peu au Barbe-Bleue de Perrault ? Il faut en convenir, en effet. Mais pourquoi veut-on que le conte et la légende soient d’accord avec l’histoire ? Pourquoi la figure fantastique, sortie grimaçante et terrible du crayon populaire, doit-elle avoir les mêmes traits que le visage tracé par le burin de l’histoire ? D’après cette règle, le vrai Barbe-Bleue serait Henri VIII, roi d’Angleterre ; car, encore bien que Charles Perrault ne donne pas sept femmes à son mari, il est certain que le conte véritable, transmis dans le peuple, a consacré ce nombre. Mais raisonner ainsi, c’est sortir de la légende, de l’œuvre de l’imagination. M. Renan a dit des créations légendaires du peuple une parole d’un grand sens : « Les célébrités du peuple, écrit-il quelque part, sont rarement celles de l’histoire ; et quand les bruits des siècles reculés nous sont arrivés par deux canaux, l’un populaire, l’autre historique, il est rare que ces deux formes de la tradition soient complètement d’accord l’une avec l’autre. » Il ne faudrait donc pas dire, en comparant le Barbe-Bleue de la légende avec le Gilles de Rais de l’histoire, qu’ils ne sont pas deux figures différentes d’un même personnage. L’histoire nous le présente tel qu’il fut devant ses juges ; la tradition tel qu’il apparaît aux yeux du peuple. Il suffît de se rappeler ce que nous avons déjà dit en passant : qu’il n’est pas qu’un portrait de Barbe-Bleue, l’homme cruel par excellence, non seulement pour le peuple, mais encore pour les historiens, et qu’auprès de celui qu’a tracé le crayon habile et capricieux de Perrault, il en existe bien d’autres, dûs au crayon fécond du peuple, des mères, des vieillards et des nourrices.

Capricieux, le crayon de Perrault ? Oui ; et c’est sur son propre témoignage que nous le disons. Il nous assure, en effet, qu’il modifiait sans scrupule, au gré de son imagination, les récits populaires : « Ce n’est pas ainsi qu’on me les racontait, quand j’étais enfant, dit-il ; le récit en durait au moins une bonne heure. » Sous sa plume, tout se transforme et l’on ne saurait découvrir ce qu’il a reçu d’autrui ou tiré de lui-même : « Je vous avoue que je l’ai brodée, dit-il de l’Adroite Princesse, et que je vous l’ai contée un peu plus au long ; mais quand on dit des contes, c’est une marque que l’on n’a pas beaucoup d’affaires..... d’ailleurs, il me semble que les circonstances font le plus souvent l’agrément de ces histoires badines. » Qui dira maintenant ce que la tradition lui apporta de Barbe-Bleue ? Le récit lui-même tout entier ? un nom ? les sofas, les carosses, la vaisselle d’or et d’argent ? les miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête ? Fugitive création que la sienne ! elle se serait perdue comme bien d’autres, s’il ne l’avait produit avec un pinceau admirable sur cette petite toile, que nous connaissons et qui lui assure une immortelle durée, parce qu’elle est un chef-d’œuvre. Pour ceux qui lisent, il n’y eut bientôt d’autre conte de Barbe-Bleue que celui de Perrault ; mais parmi les foyers où on ne lit pas, il a toujours circulé une multitude d’autres récits.

Car, même après celui de Perrault, le conte se présente à l’imagination du peuple avec des traits différents du sien ; le héros lui-même s’offre autrement que sous les traits d’un égorgeur de femmes. Que de fois avons-nous entendu des hommes de tout état, instruits ou ignorants, demander : « On dit qu’il égorgeait ses femmes ; qu’il en a tué sept : est-ce vrai » ? Il n’est personne, qui, n’ayant pas étudié spécialement la question, ne fasse cette demande ; et quand on répond qu’il n’eut jamais qu’une femme qui lui survécut, Barbe-Bleue n’en subsiste pas moins dans l’esprit de chacun, mais tel qu’il est véritablement aux yeux du peuple, avec les traits de l’homme cruel par excellence. Ne serait-ce pas même la signification du nom mystérieux de Barbe-Bleue ? Ne serait-ce pas le sens caché du nombre sept, plus curieux encore ? Ce nombre est sacré et fatidique : « Qui numerus rerum omnium fere nodus est[21]. » Il joue, ce semble, dans les souvenirs et les récits populaires, pour peindre et préciser la cruauté de Barbe-Bleue, le rôle d’un véritable superlatif.

Comme ce nombre, en effet, frappe l’imagination du peuple ! Il lui rappelle une foule de souvenirs, les plus effrayants comme les plus doux. D’abord, si l’on me pardonne ce rapprochement du religieux et du profane, et pour ne citer que les principaux souvenirs auxquels il est attaché, il y a, — dans la religion, les sept solennités du Judaïsme, les sept branches du chandelier d’or, Tobie, le septième époux de Sara, les sept fils Machabées, les sept dons du Saint-Esprit, les sept douleurs de la Vierge, les sept Sacrements, les sept démons de l’Évangile, les sept Diacres, les sept sceaux de l’Apocalypse, les sept péchés capitaux, les sept vertus ; — au profane, les sept âges du monde, les sept jours de la semaine, les sept couleurs du rayon lumineux, les sept planètes du système solaire, les sept notes de la musique, les sept collines de Rome, les sept merveilles du monde ; — et parmi les contes français et bretons, les sept frères du Petit-Poucet, les sept fées de la Belle au Bois Dormant, les sept filles de l’Ogre, les sept femmes du Géant, la Fille et ses sept frères, les Sept garçons et leur sœur et la barbe de Frédéric Barberousse enroulée sept fois autour de la table où repose sa tête endormie, et tant d’autres souvenirs encore ! « Qui numerus rerum omnium fere nodus est. » Dans le conte et la légende de Barbe-Bleue le nombre sept est donc un nombre de prédilection, mystérieux, qui fait sur l’esprit une impression vague qu’un autre ne produirait pas : il donne au crime une nouvelle énormité. Cela est si vrai que ce nombre n’est pas nécessaire à l’action : pour conserver au drame ce qu’il a d’horrible au fond, il suffit que le cruel seigneur ait tué plusieurs femmes, qu’elles soient suspendues au mur du cabinet noir ; que les corps puissent s’y réfléter dans le sang, et la clef magique, en y tombant, en demeurer souillée : c’est ce qu’a fait Charles Perrault. Mais le peuple est plus précis que l’écrivain ; il ne sépare jamais Barbe-Bleue de ses sept femmes, et ce nombre ajoute encore à son effroi[22].

Pour conclure enfin, le conte de Perrault n’est pour nous que l’un des récits bretons si multiples par la variété des circonstances, si identiques quant à l’idée qu’ils expriment. Récit breton : ce conte l’est assurément ; et même il a conservé comme une marque de son origine et un souvenir de son berceau. Anne est le nom breton par excellence ; il rappelle tous les souvenirs et toutes les gloires de la patrie et de la religion. Ce nom éclaire l’histoire du conte de Perrault d’une lumière qui se projette si loin, si loin sur son origine, qu’elle rend moins sombre la nuit répandue autour de sa naissance. Il n’y a pas jusqu’à cette répétition tragique du cri de la pauvre femme : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » qui ne vienne fortifier notre induction : rien n’est si fréquent, en effet, parmi les contes de la Bretagne que ces répétitions mélancoliques des mêmes mots ; mais il n’y en a aucune qui soit si émouvante et si dramatique.


Barbe-Bleue vient donc de la Bretagne. Son vrai nom, ses crimes, y sont perpétués par une tradition unanime, universelle, constante, qu’on trouve nulle part ailleurs. Toutes les autres traditions sont vagues : vague la légende de sainte Triphine ; vagues les légendes de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Écosse, de la Perse, de Cachemire et de Zanzibar ; vagues et souvent ridicules, toujours fortuites, les analogies qu’on a imaginées, les rapprochements qu’on a faits entre le conte de Barbe-Bleue et les clefs mystérieuses, les chambres interdites, les barbes azurées et les maris terribles des diverses littératures. Où trouvera-t-on, ailleurs qu’en Vendée, en Anjou, en Poitou et en Bretagne, l’accord que nous avons signalé dans ces contrées, entre les historiens, les traditions écrites et surtout les traditions orales, la vraie, la seule autorité qui fasse définitivement foi en matière légendaire ? Où rencontrera-t-on une croyance aussi identique, aussi universelle, aussi constante, il faut dire même quelque chose de plus, aussi entêtée ? Oui, l’on ira plus loin : on dira, si l’on veut, malgré tant de raisons de croire le contraire, qu’il y eut avant Gilles de Rais, un Barbe-Bleue primitif, dont les traces sont effacées : que nous fait aujourd’hui ce Barbe-Bleue préhistorique ? Aujourd’hui et depuis longtemps, pour le peuple de l’Anjou, du Poitou, de la Vendée et de la Bretagne, il n’y a qu’un véritable Barbe-Bleue, Gilles de Rais, ou pour mieux dire, le seigneur de Champtocé, de Tiffauges, de Pouzauges et de Machecoul. De ce Barbe-Bleue le souvenir est resté vivant à nos foyers ; nos mémoires en sont pleines : c’est l’homme cruel, méchant, redoutable entre tous les hommes. Les affirmations contraires à cette tradition, quelque savantes qu’elles puissent être, ne feront jamais prévaloir une croyance opposée chez des peuples, qui ont reçu les choses de si loin et de si bonnes sources. Lorsque les choses du vieux temps leur viennent, selon le mot de M. Renan, par deux canaux, celui des traditions locales et celui des critiques savantes, et qu’elles sont différentes entre elles bien que se rapportant à un même objet, ils n’hésitent pas à faire leur choix : les étrangers après la famille, les historiens nouveaux-venus après les vieux conteurs du foyer ! Et, faisant ainsi, ils se conduisent en fils respectueux et en hommes sensés.




  1. T. XX. p. 975. — Ce travail comprend six pages et n’a d’autre mérite que celui d’une érudition rare. M. Deulin a indiqué tous les contes divers qui offrent quelques rapports avec Barbe-Bleue. Les conséquences qu’il en tire sont loin d’être incontestables, comme la suite de ce travail le fera voir.
  2. Ch. Deulin. l. c., p. 976.
  3. Traduction Langlois », t. IV. p. 170.
  4. De Gubernatis. Mythologie zoologique, t. I. p. 182.
  5. Mythologie zoologique. t. II. p. 36.
  6. P. 155 ; Éd. Souvestre ; Brest. 1835.
  7. Il prend Ma mère l’Oye pour un auteur.
  8. Abel Hugo, France pittoresque. 1885. in-4°. t. II. p. 165.
  9. Vie des Saints de la Bretagne Armorique ; Rennes, 1680, in-4°, p. 16.
  10. D. Lobineau, Hist. de Bretagne, in-fol., p. 75. — Alain Bouchard, Grandes Cronicques, in-fol., Nantes, 1531, p. 52.
  11. Écho du Morbihan du 19 janvier 1850, et Bulletin archéol. de l’Association bretonne, 1850, 2e vol., p. 133.
  12. Ar. Guéraud. l. c.
  13. Statistiques archéoloqiques de l’arrondissement de Pontivy ; article : Napoléonville. — Assertion communiquée par l’auteur.
  14. Le texte est en breton.
  15. Jean de Malestroit avait été d’abord évêque de Saint-Brieuc.
  16. Sur les pardons, V. Hersart de la Villemarqué. Barzaz-Breiz. — Chants populaires de la Bretagne, p. lxxvii et suivantes de l’introduction. C’étaient des fêtes religieuses, populaire, originales, que cet auteur a curieusement dépeintes.
  17. On a vu que c’étaient les deux seules choses dont Gilles se réservait toujours la propriété.
  18. C’est ce qu’il y a de plus important dans cette légende.
  19. En ce moment même se publie dans les Échos du Bocage Vendéen, revue illustrée, un article sur le château de Tiffauges, de Gilles de Rais, surnommé plus tard Barbe-Bleue, par M. Miguen, docteur-médecin à Montaigu. Je lis dans la même revue ces deux vers d’un sonnet du Dr Hébert, de Tiffauges, parlant du château de Barbe-Bleue :

    Longtemps les pèlerins, au cours de leur voyage,
    Craintifs, se sont signés en entendant ton nom.

  20. Si nous en croyons l’autorité d’un homme, qui fait foi en matière d’antiquités, il n’est pas jusqu’à la peinture qui n’ait consacré le souvenir de Barbe-Bleue, confondu avec celui de Gilles de Rais. M. Benjamin Fillon, si versé dans les antiquités poitevines et vendéennes, atteste avoir vu jadis, dans la chapelle du manoir d’Asson, situé entre Montaigu et Tiffauges, d’anciennes peintures murales représentant l’histoire de Barbe-Bleue. Souvenir précieux ; les d’Asson, en effet, sont issus de la famille de Laval. Ce souvenir atteste donc les traditions de la famille de Gilles de Rais lui-même. Nous avons visité l’humble chapelle : hélas ! je ne sais quel artiste en a fait badigeonner les murs à la chaux blanche. Cependant on devine encore qu’ils étaient peints ; la voûte de bois représente l’azur du ciel, illuminé de nombreuses étoiles d’or. Or, on sait que, dans toutes les églises et les chapelles de ce genre, qui sont encore assez nombreuses dans nos contrées, quand la voûte était peinte, les murailles l’étaient également. Sans vouloir tirer du témoignage de M. Benjamin Fillon une preuve décisive, puisque les peintures n’existent plus, son nom, sa science, l’exactitude scrupuleuse qu’il apportait dans ses recherches, ne permettent pas cependant de rejeter complètement son autorité.

    Citons enfin comme dernière preuve de nos traditions locales, un témoignage inattendu, apporté par les édiles d’une petite ville où rien n’est étranger de tout ce qui regarde la tradition de Barbe-Bleue. Voici ce qu’on lisait au mois de septembre 1882, dans toutes les communes de la Vendée et de la Bretagne qui avoisinent dix lieues à la ronde la petite ville de Montaigu.

    Ville de Montaigu
    (Vendée)
    Dimanche, 24 septembre 1882
    Cavalcade historique

    « Visite de Charles VII et de la reine Marguerite d’Anjou, sa femme, à leur sœur, Marguerite de Valois et à leur beau-frère, Jean de Belleville, son mari, seigneur et dame de Montaigu, et à la petite reine Odette.

    « Charles VII, dit le Victorieux ou le Bien-Servi, est accompagné de la Pucelle d’Orléans (!) et de ses grands capitaines : Dunois, La Trémoille, Xaintrailles, La Hire, Gilles de Rais, dit Barbe-Bleue, seigneur de Machecoul, de Pouzauges et de Tiffauges.

    « Marguerite d’Anjou est suivie des demoiselles de sa cour, entre autres d’Agnès Sorel, sa dame d’honneur, amie intime de Madame de Belleville.

    « Jacques Cœur, argentier du roi, apporte les 20,000 agnels ou moutons d’or promis à Madame de Belleville pour sa dot. »

    On suppose que les organisateurs de cette cavalcade historique ne s’étaient guères préoccupés de se mettre d’accord avec l’histoire. Mais qui songe à leur reprocher quelques minces anachronismes, quelques maigres invraisemblances ? Une fête publique n’est pas un cours d’histoire et la foule ne se présente point comme des étudiants pointilleux et chagrins. Personne, même parmi les plus savants, n’a poussé la pédanterie jusqu’à rire de cette science historique ; mais personne non plus, ni parmi les lettrés ni dans le peuple accouru de tous côtés, n’a contredit à Gilles de Rais, produit aux yeux émerveillés comme le Barbe-Bleue d’autrefois et admiré comme tel par la foule ébahie.

  21. Cicéron, Songe de Scipion.
  22. On se souvient de cet homme de Tiffauges, qui, venu à Machecoul à la recherche de son fils, disait « que pour un enfant disparu au pays de Machecoul, il y en avait sept aux environs de Tiffauges. »