Gil Braltar/Chapitre IV

Chapitre IV
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« Rendez-vous ! » s’écria-t-il. (Page 216.)

IV



« Rendez-vous ! » s’écria-t-il d’une voix rauque, qui tenait plus du rugissement que de la voix humaine.

Quelques hommes, accourus à la suite de l’aide de camp, allaient


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Tous remontèrent les pentes de la montagne. (Page 219.)


se jeter sur cet homme, quand, à la clarté de la chambre, ils le reconnurent.

« Gil Braltar ! » s’écrièrent-ils.

C’était lui, en effet, l’hidalgo auquel on ne pensait plus depuis longtemps, le sauvage des grottes de San-Miguel.

« Rendez-vous ? hurlait-il.

— Jamais ! » répondit le général Mac Kackmale.

Soudain, au moment où les soldats l’entouraient, Gil Braltar fit entendre un « sriss » aigu et prolongé.

Aussitôt, la cour de l’habitation, puis l’habitation elle-même, s’emplirent d’une masse envahissante…

Le croira-t-on ? C’étaient des monos, c’étaient des singes, et par centaines ! Venaient-ils donc reprendre aux Anglais ce rocher dont ils sont les véritables propriétaires, ce mont qu’ils occupaient bien avant les Espagnols, bien avant que Cromwell en eût rêvé la conquête pour la Grande Bretagne ? Oui, en vérité ! Et ils étaient redoutables par leur nombre, ces singes sans queue, avec lesquels on ne vivait en bon accord qu’à la condition de tolérer leurs maraudes, ces êtres intelligents et audacieux qu’on se gardait de molester, car ils se vengeaient – cela était arrivé quelquefois – en faisant rouler d’énormes roches sur la ville !

Et, maintenant, ces monos étaient devenus les soldats d’un fou, aussi sauvage qu’eux, de ce Gil Braltar qu’ils connaissaient, qui vivait de leur vie indépendante, de ce Guillaume Tell quadrumanisé, dont toute l’existence se concentrait sur cette pensée : chasser les étrangers du territoire espagnol !

Quelle honte pour le Royaume-Uni, si la tentative réussissait ! Les Anglais, vainqueurs des Indous, des Abyssins, des Tasmaniens, des Australiens, des Hottentots, de tant d’autres, vaincus par de simples monos !

Si pareille catastrophe arrivait, le général Mac Kackmale n’aurait plus qu’à se faire sauter la tête ! On ne survit pas à pareil déshonneur !

Cependant, avant que les singes, appelés par le sifflement de leur chef, eussent envahi la chambre, quelques soldats avaient pu se jeter sur Gil Braltar. Le fou, doué d’une extraordinaire vigueur, résista, et ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à le réduire. Sa peau d’emprunt lui ayant été arrachée dans la lutte, il demeura presque nu dans un coin, bâillonné, ligotté, hors d’état de bouger ou de se faire entendre. Peu de temps après, Mac Kackmale s’élançait hors de sa maison, résolu à vaincre ou mourir, suivant la formule militaire.

Mais le danger n’en était pas moins grand au dehors. Sans doute, quelques fantassins avaient pu se réunir à la Porte-de-Mer et marchaient vers l’habitation du général. Divers coups de feu éclataient dans Main-street et sur la place du Commerce. Toutefois, le nombre des monos était tel que la garnison de Gibraltar risquait d’être bientôt réduite à leur céder la place. Et alors, si les Espagnols faisaient cause commune avec ces singes, les forts seraient abandonnés, les batteries seraient désertées, les fortifications ne compteraient plus un seul défenseur, et les Anglais, qui avaient rendu ce rocher imprenable, ne parviendraient plus à le reprendre.

Soudain, un revirement se produisit.

En effet, à la lueur de quelques torches qui éclairaient la cour, on put voir les monos battre en retraite. À la tête de la bande marchait son chef, brandissant son bâton. Tous, imitant ses mouvements de bras et de jambes, le suivaient d’un même pas.

Gil Braltar avait-il donc pu se débarrasser de ses liens, s’échapper de la chambre où on le gardait ? On n’en pouvait plus douter. Mais où se dirigeait-il maintenant ? Allait-il se porter vers la pointe d’Europe, sur la villa du gouverneur, lui donner l’assaut, le sommer de se rendre, ainsi qu’il avait fait vis-à-vis du général ?

Non ! Le fou et sa bande descendaient Main-street. Puis, après avoir franchi la porte de l’Alameda, tous prirent obliquement à travers le parc et remontèrent les pentes de la montagne.

Une heure après, il ne restait plus dans la ville un seul des envahisseurs de Gibraltar.

Que s’était-il donc passé ?

On le sut bientôt, quand le général Mac Kackmale apparut sur la lisière du parc.

C’était lui qui, prenant la place du fou, avait dirigé la retraite de la bande, après s’être enveloppé de la peau de singe du prisonnier. Il ressemblait tellement à un quadrumane, ce brave guerrier, que les monos s’y étaient trompés eux-mêmes. Aussi n’avait-il eu qu’à paraître pour les entraîner à sa suite !…

Une idée de génie tout simplement, qui fut bientôt récompensée par l’envoi de la Croix de Saint-George.

Quant à Gil Braltar, le Royaume-Uni le céda, contre espèces, à un Barnum qui fait sa fortune en le promenant à travers les principales villes de l’Ancien et du Nouveau-Monde. Il laisse même volontiers entendre, le Barnum, que ce n’est point le sauvage de San-Miguel qu’il exhibe, mais le général Mac Kackmale en personne.

Toutefois, cette aventure a été une leçon pour le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté. Il a compris que si Gibraltar ne pouvait être pris par les hommes, il était à la merci des singes. Aussi, l’Angleterre, très pratique, est-elle décidée à n’y envoyer désormais que les plus laids de ses généraux, afin que les monos puissent s’y tromper encore.

Cette mesure vraisemblablement lui assure à jamais la possession de Gibraltar.


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