Gaston Chambrun/Vicissitudes

Éditions Édouard Garand (p. 43-46).

XIII

VICISSITUDES


Le soir même des libéralités de Monsieur de Blamon, Gaston Chambrun avait réintégré son humble appartement, le cœur dilaté, l’imagination travaillée de rêves enchanteurs.

La gratification reçue, jointe au montant de ses patientes économies, le ferait possesseur d’un capital, assez modeste encore, il est vrai ; mais suffisant pour constituer la dot de Marie-Jeanne. Il éprouvait une certaine fierté à penser que seule, la valeur personnelle de son épouse décidait de son choix. Par les durs sacrifices d’une fidèle attente, il aurait gagné le droit de s’unir à celle qu’il aimait.

Ce bonheur entrevu comme un éclair, devait être de courte durée. La notable différence que l’on remarqua entre la rémunération du jeune contremaître, et celle de ses collaborateurs suscita une jalousie qui fut d’autant mieux dissimulée, que ce bas sentiment était moins justifiable. Oubliant l’inégalité des mérites, quelques envieux s’en tinrent à celle de la récompense.

Un conciliabule, animé du même esprit que l’Iscariote au jour de sa trahison, eut lieu nuitamment, le soir même de la rétribution.

Il s’agissait d’aviser aux moyens de dérober l’argent, soit cinq mille piastres, avant que le jeune homme ait eu le temps de le placer à la banque ; d’où la nécessité d’agir au plus tôt. L’agent pour les circonstances fut vite trouvé et les rôles promptement distribués ; puis, en cas d’insuccès, viendrait rejoindre ses deux complices, pour dévaliser Gaston, rentrant pour le dîner.

Celui-ci-ci avait veillé tard et son sommeil avait été court et agité, troublé sans doute par les mêmes craintes et les mêmes soucis qui avaient fait perdre au savetier de la fable « ses chansons et son somme ».

Les appréhensions n’étaient pas vaines. Le trésor avait été serré avec soin, dans un tiroir de la commode. Ayant mis la clef dans sa poche, l’heureux propriétaire devait, dans la soirée du lendemain, aller joindre ce dépôt au montant de ses économies, à la banque d’Hochelaga.

Fidèle comme d’habitude, les sept heures du matin trouvèrent le contremaître à son poste de service. Gai et affable envers ses hommes, il souriait à un avenir, qui lui apparaissait radieux d’espérances.

Vers les dix heures de la matinée, un homme bien mis, à la chevelure grisonnante, aux moustaches noires et fortes, se présentait devant la maîtresse de pension où Gaston avait son appartement. L’inconnu venait, soi-disant, au nom du contremaître chercher un rapport oublié par lui et dont l’urgence était extrême. La dame du logis était une personne fort honnête et toute dévouée aux intérêts de ses locataires, qui étaient unanimes à louer sa discrétion non moins que sa diligente propreté. C’est à ce titre qu’elle conservait une clef de chacun des logements ; l’intrus put ainsi pénétrer sans difficulté, dans la chambre de Gaston.

L’honorabilité du nouveau-venu, du reste, ne pouvait être suspectée, car il avait eu la précaution de montrer la clef du tiroir qui, à son dire, lui avait été remise par le jeune homme lui-même. D’un coup d’œil, le malfaiteur eut vite acquis la conviction que le trésor ne pouvait être ailleurs que dans l’armoire.

Il ne devait pas être à son coup d’essai, assurément la même fausse-clef servit pour la commode et le tiroir. Le tout se fit sans effraction et sans bruit : dans l’espace de quelques minutes le forfait fut accompli.

Après avoir salué et remercié poliment la maîtresse de pension, le prétendu commissionnaire disparut pour toujours.

On devine aisément quel fut, au repas du midi, le premier thème de conversation entre l’hôtesse et son client. Mais bientôt la stupeur de Gaston, puis son désespoir furent indicibles ; peu s’en fallût qu’il ne vint à défaillir.

Après un interrogatoire long et circonstancié, avec la maîtresse de pension, il acquit la certitude que le malfaiteur s’était servi d’un déguisement complet, d’où l’impossibilité de l’identification et par suite celle de la restitution.

Prévenu aussitôt, la police fit vainement de minutieuses recherches : elles n’aboutirent qu’à des conjectures sans fondements sérieux.

L’infortuné contremaître, écrasé sous le coup du malheur, tomba dans une prostration alarmante pour sa santé. C’était l’écroulement subit d’un avenir, qui lui était apparu aussi consolant, qu’il avait été éphémère. Dans sa foi seule, il trouva le courage de la résignation chrétienne. Fondée sur la vertu, marquée du signe de la croix, son alliance avec Marie-Jeanne lui sembla porter le sceau des œuvres divines : celui de la contradiction. Aussi, loin d’ébranler sa résolution, l’épreuve raffermit bientôt sa volonté de vaincre et de remporter un prix si chèrement disputé.

Il n’osa s’ouvrir de son malheur à Monsieur de Blamon, dans la crainte de peiner un bienfaiteur auquel il était redevable à tant de titres. Monsieur Richstone fut le seul à qui il crut pouvoir confier son chagrin.

En arrivant à Lachute, celui-ci avait trouvé la lettre éplorée de Gaston.

— Ah ! le pauvre garçon s’était-il écrié, le sort semble s’acharner sur lui.

Mais cet obstacle matériel dont lui, riche commerçant, pourrait triompher, lui tourmente moins l’esprit, que son échec devant l’opiniâtre entêtement d’Alphée. Une cuisante déception d’amour-propre envenimait sa blessure.

Quoi ! lui, Frank Richstone, aurait vainement certifié sur sa parole, le succès de sa démarche, à ses protégées de Saint-Placide, et Chambrun oublieux de leur vieille amitié et des bienfaits reçus, lui infligeait l’affront d’un démenti !… Il en demeurait tout démoralisé.

Puis, comment oserait-il reparaître devant celles qu’il avait si longtemps leurrées : c’en était donc fait de l’intimité qui, seule, lui faisait encore prendre goût à la vie.

Et dire qu’un Alphée Chambrun lui enviait sa fortune quand il possédait près de lui l’affection de Julie son épouse, quand il n’avait qu’un mot à dire pour être entouré et béni par Gaston, par Marie-Jeanne, par Pauline Bellaire !… Ah ! qu’il eût donné, lui ses biens inutiles, en échange des joies familiales, que dédaignait son ancien ami.

Quatre ans déjà s’étaient écoulés, depuis la cécité complète de la veuve Bellaire. Avec un dévouement inlassable, la jeune fille s’efforçant à la tâche, avait, non sans peine, pourvu à leurs modestes besoins. Mais infirmité, avec le temps, avait paru plus lourde à la mère et à la fille.

L’art médical, s’étant déclaré impuissant à guérir un mal, réputé incurable, les deux chrétiennes résolurent d’obtenir de leur foi, le secours vraiment efficace. On était au mois de juillet : un pèlerinage diocésain s’organisait à Montréal, en vue de présenter ses requêtes aux pieds de la bonne Sainte Anne de Beaupré, le jour même de sa fête, 26 du courant.

En dépit des modiques ressources du ménage, l’aveugle se joindrait aux pèlerins. Marie-Jeanne, retenue par son labeur journalier, avait dû confier sa mère aux soins de quelques pieuses personnes de la paroisse, sous la direction de Monsieur le Curé.

La nouvelle fit sensation : du haut de la chaire, l’abbé Blandin avait sollicité des prières spéciales en vue du miracle à obtenir ; bien rares les cœurs qui ne firent pas écho à cet appel : qui donc, mieux que la pieuse invalide, méritait une faveur du ciel ?

L’événement, cependant ne répondit pas à l’attente générale. Si l’infirmité de la malade resta la même, son âme revint comme transfigurée par une sainte et joyeuse résignation à la volonté de Dieu, qui dispense les croix pour le grand bien spirituel de ses élus.

Sans rien perdre de sa confiance toutefois, la chrétienne famille crut qu’il était réservé à Saint Joseph d’accomplir un prodige qui, en procurant sa gloire, comblerait les vœux de tous. La rumeur publique déjà racontait nombre de guérisons extraordinaires obtenues au sanctuaire de Saint Joseph du Mont-Royal. Pourquoi aller chercher au loin une faveur que le ciel, peut-être leur réservait à proximité de leur foyer ?

Mais les voies de Dieu sont impénétrables et ses desseins les plus mystérieux ont droit à nos adorations ; c’est dans ces sentiments de foi résignée que la veuve Bellaire et sa fille revinrent de leur pèlerinage de la Côte des Neiges. Cependant la délivrance de l’infirme était proche et devait venir du côté où elle était le moins attendue.

Sur ces entrefaites, Marie-Jeanne venait de recevoir une lettre de Gaston ; le vaillant jeune homme ne pouvait pas la laisser plus longtemps dans l’illusion d’une situation fausse. Ayant pris son courage à deux mains, loyalement, il avait confessé toute l’étendue de son malheur. La dot qu’il comptait lui apporter avait surgi et s’était évanouie dans l’espace de quelques jours ; brisées par le même coup, leurs âmes communiant dans la douleur n’en seraient que plus intimes et plus fortes sur l’adversité. La jeune fille garda pour elle seule la fâcheuse nouvelle ; sa pauvre mère n’avait-elle pas assez souffert !

C’était un des beaux dimanches de septembre : une température idéale régnait sous un ciel d’azur où flottait la blancheur ouatée de quelques nuages légers. Les vergers du « Val de la Pommeraie » dépouillés de leurs fruits, déjà jonchaient le sol de feuilles or pâle et rouge vermeil.

De retour des vêpres, Marie-Jeanne retirée dans sa chambre, se disposait à répondre à la lettre de Gaston. Elle cherchait dans son cœur les arguments propres à consoler l’ami éploré, quand soudain un cri de douleur la fait accourir sur la galerie de devant. Un spectacle horrible s’offre à ses regards : sa malheureuse mère est là baignant dans son sang ; la jeune fille se sent près de défaillir ; mais la conscience du danger ravivant son énergie, elle se précipite au bas des marches et dans ses bras soulevant sa chère aveugle, elle aperçoit le flot de sang qui, de la tempe entrouverte, coule sur l’épaule de la blessée.

Éperdue et comme affolée de douleur, la pauvre enfant jette aux échos, des cris désespérés. Intriguée, une amie du voisinage est accourue, puis deux et bientôt un rassemblement se tint devant la maison Bellaire.

Vite ! vite ! Monsieur le Curé ! le docteur ! implora Marie-Jeanne, tandis qu’on lui aidait à transporter la victime sur son lit.

Arrivé le premier, le médecin réalisa l’imminence du danger et insista pour la présence du prêtre ; celui-ci retenu par un baptême, arriva quelques instants après. En hâte, il donna l’absolution à la moribonde qui, inconsciente, laissait étancher tout le sang qui avait jailli de son affreuse blessure.

Marie-Jeanne qu’un cordial avait revigorée était penchée, sur le front de la mourante, lui parlant, l’interrogeant, cherchant à surprendre quelques signes d’intelligence, suivant dans ses yeux les progrès de la mort qui approchait rapide, inexorable. La foule continuait à grossir et chaque arrivant de demander l’explication du drame sanglant qui venait de consterner la paroisse entière.

Bien que sanglotante, ce fut la jeune fille qui en donna les raisons les plus plausibles. La galerie extérieure du logis était partiellement ombragée par un vert treillis de plantes grimpantes et de fleurs variées : assise devant la porte d’entrée, dominant les cinq ou six marches qui y donnent accès, l’aveugle, pour se garantir du soleil tournant, avait dû déplacer sa chaise berceuse. L’ayant à son insu trop rapprochée du bord, dans un mouvement, l’infirme avait perdu l’équilibre et était tombée à la renverse, la tête venant frapper le décrottoir de fer, fixé au côté de la première marche.

D’ailleurs, la chaise retournée, la position de la chaise de la victime, les traces sanglantes telles que trouvées par Marie-Jeanne, indiquaient assez, que sa version était la véritable.

En dépit des soins les plus assidus, moins d’une heure après la catastrophe, sans avoir repris ses sens, la pauvre mère rendait son âme à Dieu.

Qu’était la douleur de Gaston, dont le récit était là, sur cette table, dans la lettre que venait de relire la jeune fille, comparée à la sienne qui, à cette heure horrible, submergeait son âme dans un océan d’amertume ?

La fatale nouvelle fut connue de toute la région dans l’espace de quelques heures. Pendant deux jours, dans un défilé touchant, parents et amis vinrent déposer sur la couche funèbre, l’expression attendrie de leurs sympathiques condoléances.

L’un des premiers et des plus atterrés fut l’ami de la famille, Monsieur Richstone. Depuis que la solitude s’était faite à sa résidence de Lachute, le digne commerçant ne connaissait pas de moments plus doux, que ceux qu’il passait dans l’intimité de la famille Bellaire : les cœurs y battaient à l’unisson : protecteur et protégées vivaient dans une estime et une confiance mutuelles, chose digne de remarque entre personnes de races différentes.

Le jour des funérailles parut comme un deuil public. L’église de Saint-Placide fut trop petite pour contenir la foule pieuse qui se pressait autour des restes de l’humble et vaillante chrétienne, ravie brusquement à l’estime générale.

Parmi les couronnes dont le cercueil fut jonché, celles offertes par MM. Richstone et Chambrun furent particulièrement remarquées et sensibles au cœur endolori de Marie-Jeanne.

Le père d’Aurélia avait télégraphié à Gaston auquel l’éloignement ne permettait pas d’arriver à temps. Quelques heures plus tard, la jeune fille recevait de lui un télégramme où, en termes concis, étaient formulées et sa douleur pour l’accident et sa compassion pour la bien-aimée de son cœur.

Leurs âmes, passant tour à tour par le creuset de l’épreuve, s’y purifiaient en vue de l’union si attendue, dont Dieu lui-même devait être le nœud sacré et permanent.

Le bon curé Blandin, avant l’absoute, voulut traduire en quelques mots et sa douleur et son admiration pour la défunte ; mais ses larmes, plus éloquentes que ses paroles, eurent vite fait partager à l’assistance, les sentiments dont son âme débordait.

Brisée par l’affliction, Marie-Jeanne, au retour des funérailles avait trouvé asile chez une amie, qui huit jours durant, la garda loin du théâtre de son malheur dont la vue, navrant son âme, en aurait affaibli les ressorts.

L’écot payé à la nature, à nouveau la jeune fille dut envisager l’avenir, et seule désormais en ce monde, considérer les réalités nouvelles qui se présentaient à elle.

Déjà, une tante, sœur de la défunte, demeurant à Saint-Lazare de Vaudreuil, avait offert l’hospitalité à la jeune fille. Elle acceptait de la prendre chez elle, malgré une nombreuse famille occupée aux travaux des champs ; l’orpheline fut fort sensible à la touchante démarche de cette âme généreuse. Mais l’ami des jours anciens ne faillit pas au temps de l’épreuve.

Ce matin-là, il s’était levé hâtivement, jetant par la fenêtre, à son chauffeur, l’ordre de préparer automobile. Avec précipitation, il s’habilla. Ayant trouvé la solution qui lui était venue comme un rêve, il allait l’offrir à Marie-Jeanne et dire son dernier mot à Monsieur Chambrun.

Bientôt, à toute vitesse, il roule sur la route du « Val de la Pommeraie » ; insensible aux agréments de la saison, aux attraits du paysage, ses yeux cherchaient à l’horizon le clocher de Saint-Placide ; jamais il n’avait trouvé le chemin si long.

Enfin le terme désiré apparut. Il poussa droit à la maison de l’orpheline ; au souvenir des joies passées et des douleurs récentes, un serrement de cœur fit monter deux larmes à ses yeux ; mais, messager de joie, il réagit sur lui-même pour ne pas raviver une plaie encore saignante.

L’arrivée de Monsieur Richstone fut un rayon de soleil pour l’âme embrumée de Marie-Jeanne. Sans long préambule, il en vint au point capital, objet de sa visite.

— Toute la nuit, dit-il, fiévreux, je me retournais sur l’oreiller à la poursuite d’une solution inaccessible. Harassé par de vains efforts, à l’aube, je me suis assoupi. Et voici soudain que je me revois dans la chambre telle qu’elle était lorsque l’habitait Aurélia. Vers moi, s’avance dans la robe de mariée de sa prise d’habit, la carmélite de Sainte Thérèse. Elle se penche à mon chevet, incline le front pour un baiser. Puis, ôtant son voile, sa couronne de fleurs, les pose sur ta tête, Marie-Jeanne, et alors revêtue de sa bure, elle se retire pour mettre à sa place en toilette d’épousée, la fille de Pauline Bellaire. Et sa voix me disait : — Elle m’a promis de me remplacer près de toi : elle est ma sœur, fais-en ta fille !… » À ces mots elle disparut, et seule près du lit, tu étais debout, Marie-Jeanne !… Je me réveillai alors… Voilà ce que j’avais à te dire mon enfant ; il ne dépend que de toi, pour que ce rêve devienne réalité. Au nom de ma fille absente, je t’offre sa place à mon foyer ; sans rien perdre de mon affection pour ma chère Aurélia, j’espère avoir le cœur assez grand pour vous aimer tous deux d’un amour vraiment paternel.

La jeune fille eut comme un éblouissement.

— Ah ! Monsieur, s’écria-t-elle, des larmes de joie inondant ses yeux, ne suis-je point, moi aussi, le jouet d’une illusion ?… Moi, orpheline indigente, devenir la fille adoptive de Monsieur Richstone !

— Et son héritière, s’empressa d’ajouter ce dernier.

— Non ! Non !… C’est trop de bonté, s’exclama Marie-Jeanne en se jetant éplorée dans les bras de son père adoptif.

Une douce étreinte les retint quelques instants émus, silencieux…

Que dirait Gaston Chambrun en apprenant la nouvelle condition de celle qu’il appelait de tous ses vœux ?… N’était-ce pas pour tous deux, la douce revanche des terribles heures d’angoisse ?

Mais de quel œil Aurélia verrait-elle sa place occupée, au foyer, par celle qui déjà avait été victorieuse dans le cœur de Gaston ?

Âme héroïque et toute surnaturelle, l’épouse du Christ, avide de renoncements, en était arrivée au point de faire son bonheur de celui des autres.

Or, l’adoption de Marie-Jeanne consolerait Monsieur Richstone de son isolement, serait une sauvegarde pour l’orpheline et réaliserait le souhait d’Annette Richstone mourante : « Mon enfant, remplacez près de lui, la fille que nous avons perdue ? »

Aurélia elle-même, qui l’avait nommée sa sœur, le jour de ses adieux, pourrait désormais lui garder ce nom, puisqu’elle en aurait le rôle et les privilèges.

Ce contrat tout intime, étant conclu, on s’occupa de régler les conséquences de la donation mutuelle. Ce ne fut point sans déchirements, que la jeune fille dut quitter tout le monde de souvenirs et d’émotions que fait surgir ce mot magique : « La maison paternelle ».

Si modeste soit le cadre où il ait plu à la divine Providence de placer notre berceau, il occupe le premier rang dans le cercle de nos affections. Mais, étant rehaussé de tous les charmes dont la nature a embelli le « Val de la Pommeraie ». Il est facile de concevoir la peine de Marie-Jeanne.

Unique patrimoine de l’orpheline, la maison Bellaire ne fut pas vendue ; elle permettait, durant la belle saison, de continuer cette série de pèlerinages, où Monsieur Richstone aimait tant à venir refaire son cœur et raviver son courage aux jours de l’isolement.

Autant que ses souvenirs et les dévastations de sa femme le lui permirent, le père d’Aurélia voulut conserver les traditions du passé. Tout ce qui avait été à l’usage de sa fille, devint la propriété exclusive de sa sœur d’adoption.

La servante était à ses ordres et, sur un signe, le chauffeur tenait l’automobile à sa disposition.

Bien qu’élevée dans la gêne et les privations, la rectitude de jugement et la haute éducation morale de la jeune fille, lui enseignèrent à tenir son rang avec dignité, sans vaines prétentions ni sot orgueil. Consciente de ses obligations envers son père adoptif, elle était attentive à lui témoigner en toute circonstance une humble déférence, jointe à la plus cordiale gratitude.

Sa félicité, cependant, était loin de lui faire oublier les joies de la maison paternelle et parfois le souvenir de sa chère défunte mettait un nuage au front de l’orpheline ; une prière alors, montait de son cœur à ses lèvres, puis sa pensée volait ensuite à celui qui, seul, manquait à la consommation de son bonheur. Elle l’appelait de ses vœux ardents, conjurant le Seigneur d’aplanir leurs voies et de hâter l’heure bénie de l’hymen tant désiré.