Gaston Chambrun/Grandeur d’âme

Éditions Édouard Garand (p. 46-50).

XIV

GRANDEUR D’ÂME


Passé minuit, les rares magasins du côté ouest de la rue Saint-Jacques sont tous clos. Ce quartier, domaine des grandes banques montréalaises, est comme le royaume de la haute finance ; aussi, est-il l’objet d’une sollicitude spéciale de la part de la sûreté. On y chemine entre des édifices de huit à dix étages et de vastes hôtels aux façades en pierre de taille, dont les riches portiques sont soigneusement fermés. Ce soir-là, cependant, vêtu en bourgeois, le lieutenant de police Golinet aperçut soudain la rutilante enseigne électrique d’un marchand de tabac et de spiritueux.

— Bonne affaire, dit-il aux deux constables qui l’accompagnaient, je vais me payer un paquet de « Murad égyptiennes » ; nous prendrons ensuite le Boulevard Saint-Laurent, pour gagner, par Ahuntsic et Sainte-Rose, la région de Saint-Eustache et de Saint-Joseph du Lac. J’ai idée que nous sommes sur la bonne piste.

En achevant ces mots, il ouvrit la portière de sa limousine et, d’un pas alerte, pénétra dans le magasin.

Depuis plusieurs semaines, en effet, la police s’acharnait à la poursuite d’une bande de cambrioleurs dont, quotidiennement, les journaux relataient les sinistres exploits ; les bandits choisissaient, tantôt un quartier de la ville, tantôt un autre pour théâtre de leurs opérations. Parfois, les campagnes environnantes devenaient leur champ d’action, leur permettant ainsi de dépister les agents lancés sur leurs traces.

Golinet, tardant à rejoindre ses auxiliaires, ceux-ci avaient avancé jusqu’à l’angle de la rue suivante : comme la marque demandée se trouvait épuisée, le marchand dut attendre que du sous-sol, sa femme montât une nouvelle provision de petits paquets. Entre-temps, Golinet avait tiré de sa poche un porte-cigarettes vide, prêt à recevoir l’emplette qu’il venait de faire.

En ce moment, la porte, laissée entr’ouverte, s’ouvrit tout à fait ; et un monsieur dont la chevelure grisonnante et les fortes moustaches noires contrastaient avec une physionomie accusant la trentaine, en franchit le seuil.

Tout en garnissant son étui, le lieutenant regarda distraitement le nouveau-venu.

— Qu’y a-t-il pour votre service, lui demanda aimablement le marchand de vin.

— Un simple renseignement. Où pourrais-je me procurer de suite quelques timbres-poste ? J’en ai un besoin urgent.

— À cette heure tardive, la chose est assez difficile, répliqua le propriétaire ; tous les bureaux sont fermés. Attendez, peut-être en aurais-je moi-même quelques-uns de reste.

— Vous me rendriez un signalé service, repartit l’homme aux rudes moustaches, car il faut que cette lettre parte ce matin, dès la première heure.

La voix était nasillarde et traînante. Golinet la trouva bizarre et regarda plus attentivement celui qui venait de parler. Tout en remerciant le marchand, l’inconnu apposa un timbre de trois sous sur une longue enveloppe jaunâtre cachetée de cire rouge. Comme en-tête, une automobile encadrée par l’adresse du fabricant. Après avoir glissé sa missive dans la grande boîte rouge du coin, l’individu disparut prestement, parmi les attardés du théâtre ou des bars malfamés.

Le lieutenant venait de rejoindre ses compagnons, lorsque dans un geste de dépit, il s’écria :

— Espèce d’animal que je suis : dire que je l’avais sous la main et qu’il m’a échappé !… Inutile de nous éreinter à lui donner la chasse, nous le pincerons quand même avant longtemps !…

— De qui parlez-vous, lieutenant, lui demanda un des deux agents ?

— Du voleur de Winnipeg dont le télégraphe nous a donné le signalement la semaine dernière. L’identité est frappante, impossible de s’y méprendre ; sans aucun doute, il doit faire partie de la bande qui, après avoir opéré là-bas est venue faire diversion dans nos parages, Ah ! les brigands ! ils n’ont qu’à se tenir : morts ou vifs, il nous les faut !

— Oui ! oui ! nous les aurons, reprirent les deux policiers, tandis qu’à toute vitesse leur automobile dévorait la longue avenue du Boulevard Saint-Laurent. Moins de dix minutes après, la berline de Golinet stoppait devant la prison de Bordeaux. Bien qu’arrivant à une heure indue, il insista pour téléphoner au bureau central de la sûreté ; puis l’automobile reprit sa course dans la direction de Sainte-Rose et du Lac des Deux-Montagnes.

De grand matin, la lettre au cachet rouge était sur la table du chef de police. L’en-tête commercial n’était qu’un palliatif pour éloigner toute suspicion du côté de la poste.

L’adresse comportait ces seules indications : Poste restante, Casier 407, Winnipeg. La teneur de style télégraphique, était conçue en termes tels, que seul un affidé pouvait en pénétrer le sens. Les quelques mots intelligibles, perdus dans un chaos de phrases énigmatiques étaient les suivants : Succès !… attends… et Moulins-Nord…

De cette maigre capture, il était difficile d’arriver à saisir le plan des malfaiteurs et moins facile encore de les appréhender. De chaque mot, cependant, des conclusions pouvaient être tirées.

L’auteur du grimoire semblait rendre compte de l’exécution d’un programme, à lui confié et qu’il avait fidèlement rempli. Le second mot déchiffrable confirmait l’idée du premier ; il s’agissait donc d’un subalterne et qui attendait, soit des ordres, soit du renfort ou même le versement de son salaire pour achever une besogne tracée. Dans le troisième, le chef de police crut voir, étant donné les dernières rumeurs venues de la région, le lieu du prochain rendez-vous de la bande ; c’étaient, à n’en pas douter, les grandes scieries de Monsieur Richstone, établies à Lachute sur la rivière du Nord, lui étaient désignées par ces mots : Moulins-Nord.

Satisfait de l’interprétation de sa découverte, le chef s’assit à son bureau ; de sa main gauche caressa les pointes de ses moustaches, puis saisissant une feuille de papier, d’une main nerveuse y traça ses instructions. Bientôt, à l’appel du timbre, se présenta un policier qui reçut ordre d’enfourcher son motocycle. Ayant placé le pli cacheté dans la poche intérieure de son vêtement, il salua son chef et disparut en un clin d’œil, à la rencontre du lieutenant Golinet. La matinée était radieuse et les charmes d’une fraîche nature, caressée par une légère brise, changèrent la course de l’exprès, en une délicieuse promenade.

Gaston Chambrun, en communiquant à la police de Winnipeg les vagues indications fournies par sa maîtresse de pension, n’avait guère foi dans leur efficacité. Un fait, surtout, l’avait déconcerté : c’est qu’aucun des hommes récompensés avec lui n’était parti et n’avait même témoigné la moindre gêne dans le maintien de leurs relations. Il ne trouvait personne sur qui faire peser des soupçons ; donc nul espoir de recouvrer jamais sa créance.

Le courrier du chef de police n’avait pas tardé à rejoindre Golinet. Il le trouva installé à la mairie de Sainte-Scholastique, comme quartier général. Satisfait de la tournure des événements et flatté de la confiance que lui témoignait son supérieur, il se fit adjoindre deux auxiliaires ; il partagea ensuite les divers services, et en prévision des éventualités possibles, fixa à chacun son rôle.

Deux jours, durant, toutes les paroisses de la région furent visitées par ses limiers, distribuant aux habitants, les feuilles annonces des grands magasins de la métropole. Il leur était facile, en faisant dévier la conversation, de s’enquérir des rumeurs courantes. Toutes les informations recueillies confirmaient les pressentiments des émissaires et augmentaient leur confiance dans le succès.

Dans l’après-midi du dimanche, divers étrangers, d’allures suspectes, leur avaient été signalés de Saint-Hermas. Les rideaux qui les dissimulaient dans leur automobile vieillie, mais légère et rapide, ne permirent d’autre signalement que celui d’un cylindre-réservoir placé à l’arrière du véhicule. Leur séjour au village fut de courte durée. Bientôt, par le chemin qui longe la voie ferrée, ils disparaissaient dans la direction de Lachute. Mais trois agents de la police secrète les y ont précédés dès la veille.

C’est un samedi, par une belle soirée de septembre ; la nuit tombe : dans le calme et la fraîcheur du soir, les « habitants » goûtent les douces joies du repos en famille, achetées par une dure semaine de labeurs champêtres. Les seuils des habitations sont garnis ; d’une galerie à l’autre, les conversations s’échangent bruyantes mais amicales.

Graves, dans leurs berceuses, les hommes savourent la pipe des jours de fête, les enfants, jouent sur la rue tandis que les jeunes filles en cheveux, dans le charmant négligé de leur blanche toilette, vont et viennent par groupes intimes, excitées et rieuses, accueillant avec délices tous les saluts et les sourires que provoque leur passage.

La nuit devenant plus sombre, peu à peu, les groupements se font plus rares et le calme plus profond. Soudain la corne stridente et accélérée d’une motocyclette, lancée à toute vitesse, coupe les dernières conversations et tourne tous les regards vers le coude de la rue, où elle vient de disparaître dans un nuage de poussière. Deux minutes se sont à peine écoulées, qu’une seconde course, aussi vertigineuse que la première, se reproduisit en sens inverse.

Chacun a l’intuition d’un événement extraordinaire. Intrigués par l’émoi, les plus curieux vont en hâte s’enquérir des causes du trouble. Un jeune homme affirme avoir vu briller une arme aux mains du cycliste. À n’en pas douter, un drame doit se dérouler à peu de distante.

Marie-Jeanne, avec quelques amies avait conversé sur la véranda, jusqu’à une heure tardive, en compagnie de Monsieur Richstone. Coup sur coup retentissent deux violentes détonations qui les font tressaillir, suivies du choc sinistre que produit la collision de véhicules métalliques retombant aussitôt, mutilés, silencieux, inertes. Des cris de douleur, des gémissements lamentables se font entendre et l’on perçoit des bruits de pas, qui s’éloignent dans une fuite précipitée.

La catastrophe n’est qu’à quelques arpents de la scierie, à l’entrée du pont de fer, qui enjambe la rivière au bas des rapides.

Marie-Jeanne suivie de Monsieur Richstone est accourue avec ses compagnes. Bientôt, un spectacle horrible lui retrace la sanglante tragédie qui, l’année d’avant, brisa son âme à la vue de sa mère baignant dans son sang… Sous les débris informes d’une automobile broyée contre le garde-fou du pont, parmi les morceaux de glaces brisées, une forme humaine, la face sanglante, gît râlant, livide, les membres et les vêtements en lambeaux.

Déjà, d’un groupe compact, le malheureux est entouré. Deux hommes, au visage dur et irrité, silencieusement s’emploient à dégager la victime, tandis qu’arrive un cycliste, muni de flacons et de bandages s’offrant à les seconder.

Nulle voiture d’ambulance, pas même un brancard de blessé. N’écoutant que son grand cœur, Marie-Jeanne a prévenu l’embarras et du regard ayant consulté Monsieur Richstone, elle offre spontanément son toit et ses services pour le soulagement de l’infortuné.

Et quand on eut apporté le jeune homme, pâle, les yeux clos et saignant sur un vieux matelas, Jeanne le fit mettre dans sa propre chambre, porta dehors son pardessus noir de sang et stimula le zèle de la servante dont le visage s’était fait maussade. Lorsque le docteur fit le premier pansement, la jeune fille l’assista de ses mains, ainsi qu’eût fait une sœur pour un frère bien-aimé.

Enfin, quand le regard rempli de surprise et de reconnaissance, le blessé, parmi les couvertures et les doux oreillers, se fut assoupi, la jeune infirmière s’assit à son chevet préparant des bandages, faisant de la charpie.

Dans la matinée du lendemain, le docteur vint revoir son malade ; dès l’abord, il fit une moue étrange.

— Mauvaise nuit ! dit-il ; la fièvre, le délire et ce qui s’en suit.

— Est-il en danger ? demanda Marie-Jeanne anxieuse.

— Je le crains. Je vais tâcher de couper la fièvre. Voici un remède efficace, mais qui demande des soins assidus et scrupuleux. Il faudrait observer les accès jour et nuit et ne pas quitter le malade d’un instant.

— Je suis prête, docteur.

— Non pas, mademoiselle. Quelqu’un de vos gens peut bien…

— Je me suis offerte et ne laisserai à nul autre la responsabilité d’une vie aussi précaire !…

Soit ! dit le docteur ému en lui tendant la main. Vous allez donc veiller ici jusqu’à mon retour ; la moindre crise peut l’emporter ; donnez la potion de quart d’heure en quart d’heure, demain, je jugerai de l’effet. Le médecin partit, laissant Jeanne à son poste de dévouement.

Que s’est-il passé depuis vingt-quatre heures, et par quelle suite d’événements tragiques un moribond est-il installé à la résidence de Monsieur Richstone ?

Conformément à la direction du chef de police, le lieutenant avait placé une vigie à proximité du « Moulin-Nord ».

Sur un signal convenu, deux agents de la sûreté devaient prêter main-forte en cas de besoin ; ceux-ci, sous des dehors de touristes américains allaient et venaient dans les environs. Telles que prévues, les choses arrivèrent. Vers onze heures du soir, au moment où l’automobile signalée à Saint-Hermas s’arrêta à quelque distance de la scierie, un individu encapuchonné, ayant une valise à la main, descendit : à peine eut-il mis pied à terre, qu’un sifflet aigu retentit : c’en fut assez ; l’homme déconcerté remonta précipitamment et repartit à toute vitesse, quand soudain deux policiers, révolver au poing, apparurent en motocyclette, rapides comme le vent, pour barrer la route au fuyard et à ses complices.

Une seule issue reste aux malfaiteurs : gagner le pont de fer à force de vitesse et par une tactique habile, échapper à la capture ou à la mort qui les attend.

Fiévreux et terrifié, le chauffeur d’un coup sec a manœuvré le volant, mais une seconde trop tard : au tournant brusque, sous la pression de l’allure, deux pneus éclatent coup sur coup dans une détonation formidable, et la voiture n’évite le plongeon dans la rivière, que pour avoir le sort que l’on sait.

Malgré des blessures assez graves, deux des victimes de la collision parvinrent à échapper aux poursuites des hommes de police. Quant au misérable, dont Marie-Jeanne s’était faite l’ange tutélaire, son état semblait désespéré. Sur le blessé, la jeune fille veillait depuis un quart d’heure à peine, lorsque ouvrant l’œil à demi, celui-ci se tourna vers elle :

— Le docteur, dit-il me croyait endormi ; mais j’ai tout entendu ; merci mademoiselle, merci du fond du cœur, moins pour moi que pour celle qui, tous les jours me pleure, en m’attendant là-bas !

— Ne vous agitez pas, mon ami, dormez ; c’est du calme et du repos que dépend votre vie.

— Non ! reprit-il, des remords me tourmentent : je veux m’en soulager, car la mort peut venir ; j’ai commis des crimes, il faut que je les répare.

La jeune infirmière pâlit d’effroi et feignit de baisser la lumière pour dissimuler son émotion.

— Je vais appeler un prêtre, dit-elle, vous en ferez votre confident.

— Nul autre que vous, repartit le blessé, ne possède ma confiance ; refuserez-vous à mon cœur coupable, la compassion et les soins que vous prodiguez à mes chairs pantelantes ?


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L’automobile frappa le garde-fou du pont.

— Parlez donc, fit Marie-Jeanne, et soulagez votre âme.

Haletant et d’une voix presque éteinte, le mutilé commença :

— C’était à Winnipeg, alors que les grèves y battaient leur plein. La haine du patron, soufflée au cœur de l’ouvrier, élevait des tribunes aux orateurs démagogiques. Au grondement des passions populaires, succéda bientôt le déchaînement de l’orage. La foule des sans travail énervée par l’attente, dévoyée par les mœurs socialistes, encombrait les rues de groupes sinistres et compacts, promenait ses revendications sur de gigantesques écriteaux qu’accompagnait la loque rouge des révolutions. À sa suite, se bousculant, une cohue alcoolisée, aux poings brandis, aux yeux hagards, vociférait le refrain de l’ « International » :


Debout, les damnés de la terre !
Debout, les forçats de la faim !
C’est la lutte finale ;
Groupons-nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain.


Le malade épuisé et comme hors de lui s’affaissa soudain, sans mouvements et sans paroles ; après lui avoir administré un tonique, la jeune fille voulut lui imposer le repos dont il avait tant besoin : ce fut en vain ; une nouvelle vigueur sembla lui revenir et reprenant le fil de son récit, il ajouta :

— Parvenu à l’usine Blamon, (à ce nom, Marie-Jeanne eut un frémissement qui ne fut point remarqué du moribond), la seule alors en activité, la ruée de la foule força les grilles d’entrée, tandis que, semblable à la marée, montait ce cri formidable : Sabotage !… Sabotage !… Flambons l’usine ! En un clin d’œil, des bidons de pétrole et des cartouches de dynamite s’étaient trouvés prêts, lorsque tout à coup, un bruit de chevaux au galop attira tous les yeux yeux vers le haut de l’avenue et provoqua ce cri : La police !… La police montée !…

En effet, bien armés, quatre par quatre, sur six rangs de profondeur, des cavaliers lancés à toute bride, firent une charge d’un effet magique. La multitude fondit par enchantement et avec elle l’imminence du danger d’incendie. Mais la haine désarme difficilement, seul, le procédé fut modifié. Deux hommes soudoyés reçurent mission d’incendier l’établissement.

Ce fut par une nuit d’orage qu’eut lieu la tentative. La chose était facile : il suffisait de provoquer l’explosion du dépôt des acides, et c’eût été l’affaire de quelques instants, sans l’arrivée subite, au plein milieu de la tempête, d’un gardien armé, lequel, sans l’atteindre, fit feu sur l’auteur de l’attentat. Ce deuxième échec ne fit qu’enflammer la vengeance du malfaiteur qui, avec la perte de l’usine, jura celle de son trop zélé protecteur.

Moins de trois semaines après, la première partie du programme était réalisée ; mais la seconde n’en devenait que plus difficile, car les circonstances et la renommée firent un héros de celui qu’on voulait perdre.

Soudain, une idée fulgurante comme un éclair a jailli dans l’esprit de Marie-Jeanne : Elle a deviné… C’est bien Gaston Chambrun dont il s’agit… Subitement torturée d’une douleur mortelle, elle sent la haine lui mordre l’âme, tandis qu’une nouvelle défaillance de son malade la rappelle au devoir qu’elle a librement consenti. Le sein palpitant, l’œil en feu, l’infirmière près de lui reste debout en proie à une lutte terrible ; car c’est de son amant, de son fiancé que le scélérat gisant devant elle, a juré la mort. Est-ce bien à ce meurtrier que Jeanne disait tantôt : « Dormez en paix… » ?

Oui, par une suprême et cruelle ironie du sort, elle doit de ce front écarter l’agonie, et à son chevet demeurer jusqu’au matin, telle une tendre mère près de son enfant chéri.

Quoi, à celui que son âme abhorre, elle verserait quatre fois l’heure, le remède prescrit pour empêcher son trépas ? Car il y compte bien, cet homme qui repose confiant sous le toit de l’hospitalité. Le flacon qui contient sa vie est là sur la cheminée, le mutilé l’attend !… se peut-il quelque chose de plus épouvantable !…

— Allons donc ! on n’est pas à ce point généreuse !…

Et la lutte durait encore, quand tiré de son sommeil, par un gémissement, le fiévreux s’agita dans son rêve et dit : « À boire ! » Surprise, Marie-Jeanne, de son cœur généreux suivit la pente naturelle : elle versa la potion dans un verre et délicatement fit boire le blessé. Mais importuné d’un besoin plus pressant encore, le malheureux, pour soulager sa conscience criminelle, voulut par un suprême effort compléter ses aveux.

— Je n’ai pas tout dit, osa-t-il déclarer et je sens que je vais mourir.

Du regard alors, désignant une poche intérieure de son vêtement appendu :

— Cherchez là, Mademoiselle, vous me soulagerez !

La jeune fille en retira une riche montre en or portant gravées les initiales : L de B, puis un portefeuille de marocain noir.

— L’adresse n’y est point, ajouta-t-il, mais le chèque de $5,000 est signé : Louis de Blamon. C’est le fruit de mon dernier crime que je vous prie de vouloir bien retourner à son légitime propriétaire. Devenu possesseur de ce trésor, plutôt que de le partager avec mes anciens collègues et complices, dont j’avais épousé la jalousie, je pris la fuite pour plus de sécurité.

« Par les journaux de la province, j’appris la poursuite dont j’étais l’objet ; je m’adjoignis alors à une troupe de mes semblables recevant eux-mêmes leur mot d’ordre du lieu que je venais de quitter.

« Ma vengeance cependant n’était point satisfaite. Le contre-maître qui m’avait fait expulser de l’usine Blamon, qui en faisant feu sur moi avait entravé mes desseins criminels, cet homme, ce protégé, ce favori du patron, notre ennemi, il vivait encore !…

« Mais bientôt, j’appris que dans la région, un trésor plus cher que sa propre vie, lui demeurait : n’ayant pu atteindre l’amant, je résolus de le frapper dans sa fiancée. »

Foudroyante comme la lame du poignard, cette horrible révélation chavira le cœur de la jeune fille, qui défaillante s’affaissa dans un fauteuil.

Croyant qu’elle va prendre quelque repos, le misérable, auparavant, d’une voix mourante, sollicite une nouvelle potion. Va-t-elle faire la sourde oreille ou répondre à l’attente de son intentionnel meurtrier ?

Non !… ce flacon, avec fureur, elle va le briser !… Mais… c’est inutile ; pour servir sa vengeance, elle n’a qu’à laisser s’accomplir, le destin : le sommeil dont elle est accablée expliquera tout !…

Marie-Jeanne, ayant levé un regard vers le crucifix d’ivoire suspendu au mur, versait le remède attendu, quand les pas accélérés du docteur résonnèrent dans l’escalier.

Il entra. L’infirmière de son bras gauche soutenant la tête du moribond approchait des lèvres livides le médicament réclamé.

— C’est inutile, Mademoiselle, fit l’homme de la science, vous n’avez plus qu’un cadavre dans vos bras.

Puis s’arrêtant stupéfait :

— Mais d’où vient cette pâleur étrange et cet air bouleversé que portent vos traits ?

— C’est un peu de fatigue jointe aux émotions d’une agonie !… répondit l’héroïque infirmière ; car je suis encore novice dans le métier.