Gaston Chambrun/Une visite orageuse

Éditions Édouard Garand (p. 31-33).

XI

UNE VISITE ORAGEUSE


Gaston sortait de l’usine pour le repas de midi, mêlé à la foule empressée des ouvriers, qui envahissaient les restaurants du voisinage ou regagnaient leur logis.

Comme le jeune homme franchissait la grille du portail, une stupeur l’arrêta court : sur le trottoir d’en face, derrière un groupe d’hommes qui causaient, une silhouette inattendue avait accroché son regard. N’était-il pas le jouet d’une illusion ?… Mais non, c’était bien son père… Alphée Chambrun à Winnipeg ?… était-ce possible ? Quel événement extraordinaire avait pu le déterminer à entreprendre un voyage si long et si dispendieux ?… Alors, ses revenus devaient être moins modiques qu’il ne l’affirmait !… Monsieur Richstone aurait-il déjà parlé ?

D’un pas allègre, Gaston s’était dirigé vers lui :

— Bonjour, Père, dit-il, en lui tendant la main. Quelle agréable surprise ! Je suis heureux de vous voir en bonne santé. Maman et mon frère se portent bien aussi, j’espère ?

— Tous deux sont bien, Dieu merci ! répondit brusquement Alphée. Mais ce n’est pas cela qui m’amène. Tu n’es pas étonné de me voir ici ?

— Oui, je vous le confesse, j’étais loin de m’attendre à votre visite.

— Sais-tu pourquoi je suis venu ? continua Alphée, à la fois railleur et acerbe.

— Je ne le soupçonne même pas ! riposta Gaston en s’efforçant de garder un air dégagé.

— Vraiment ! Eh bien, je te l’apprendrai quand nous serons seuls. Où demeures-tu ?

— À dix minutes d’ici.

— Bon ! conduis-moi.

Les deux hommes firent le trajet, graves, silencieux : Alphée ne répondant guère que par monosyllabes aux questions de son fils. Intérieurement, il repassait les phrases méditées durant la longue monotonie de son voyage.

Gaston sentait poindre l’attaque ; mais ignorant et le terrain et le point d’offensive, il se tenait dans une prudente réserve. Ils pénétrèrent dans une rue plus étroite, traversèrent une petite cour puis montèrent quelques marches. Sur le palier, Gaston ouvrit une pièce, s’effaça pour livrer passage à son père et ferma la porte derrière eux.

Alphée s’assit dans la berceuse de paille qui avec deux chaises de bois, constituaient les seuls sièges du logis : il inspecta le mobilier quasiment monacal qui comprenait un lit de fer, une vieille armoire de noyer, le lavabo, une table de travail avec quelques livres d’étude ; puis, faisant face à la porte d’entrée, l’image du crucifix, une vieille carte du Canada avec un miroir brisé au coin, étaient les seuls ornements des murs dénudés. La maîtresse de pension vint avertir Gaston que son repas l’attendait ; bientôt informée de la qualité du visiteur, elle se confondit en regrets de n’avoir pas été avertie à temps, puis s’attarda en éloges intarissables à l’adresse de son pensionnaire attitré. Ce n’est pas précisément ce qu’Alphée était venu chercher !… En se levant, il remarqua sur la table de travail, bien que jaunies et fanées, sa photographie et celle de sa femme : il faillit en être attendri ! Le repas terminé et revenus tous deux dans la chambre de Gaston, le père commença d’une voix contenue, les yeux fixés dans ceux du jeune homme, resté debout devant lui :

— Tu ne t’es pas représenté aux derniers examens pour devenir ingénieur ?

— Non, mon père.

— Et tu as pris cette décision sous ton bonnet, sans même me consulter ? Pourquoi cela ?… Explique-toi !…

Le contremaître essaya à mettre dans sa voix toute la déférence possible pour répondre :

— À la suite de mon échec de l’an dernier, j’ai reconnu ma présomption et l’inutilité de mes efforts pour un but bien au-dessus de ma portée.

— Tu crois ? reprit, Alphée d’un ton goguenard. Ce n’était point l’avis de ton patron, sais-tu !…

— Son appréciation et son affectueuse indulgence à mon égard, lui ont fait croire que j’avais les qualités qu’il me souhaitait, voilà tout, riposta Gaston. Parce que je lui donne satisfaction dans mon emploi, il en a conclu que ce serait de même pour une satisfaction plus élevée.

— Et pourquoi pas ? interrompit Alphée.

— Parce que la bonne volonté ne supplée pas le talent, mon père. Il me manquait l’instruction générale exigée des candidats ; j’ai travaillé pour l’acquérir, mais quand les bases sont en déficit, l’édifice ne peut s’élever bien haut. J’en ai eu la preuve en voulant traiter les questions qui me furent posées. Alors, à quoi bon être un perpétuel candidat malheureux ? … N’était-il pas plus sage de me cantonner dans ma sphère et de me limiter à ses fonctions en rapport avec mes aptitudes ?

— Contremaître… La belle affaire ?… À quoi cela te mène-t-il ? ajouta le père en haussant les épaules… J’avais un projet plus glorieux pour toi, plus profitable pour nous. En bon fils, tu devais te dire que seul ton mariage avec Aurélia Richstone pouvait être la revanche de mes revers, la consolation de ma vie, le gage de notre bonheur à tous. Pour cela il te suffisait d’atteindre au rang social que Monsieur Richstone a le droit d’exiger pour sa fille, c’est-à-dire que tu fusses ingénieur. Tu ne l’as pas voulu !… Pourquoi ?… La jeune personne et sa fortune ne valaient-elles pas bien un effort ?

Gaston répliqua d’un ton énervé :

— Je vous le répète, Père, vouloir et pouvoir sont deux choses différentes quoi qu’en dise le proverbe.

Alphée, à son tour, s’emporta :

— Eh bien ! moi, ton père, je maintiens que tu pouvais et que tu n’as pas voulu !… Oseras-tu me donner le démenti ?…

Pour dévier l’entretien du terrain difficile où l’acculait son père, le jeune homme répondit :

— Ne vous ai-je pas donné une preuve suffisante de ma docilité à suivre vos désirs en différant mon retour au pays et en continuant à marcher dans une voie contraire à mes projets et à mes goûts ?… Vous voulez que je m’élève au-dessus de ma condition : n’y a-t-il pas déjà trop de déclassés dans notre pays ? trancha Gaston.

— Non ! Non ! rétorqua Alphée, je ne me paye pas de phrases ! Il faut être insensé pour n’avoir pas voulu saisir la fortune inespérée qui s’offrait à toi. On ne refuse pas de gaieté de cœur un parti comme celui d’Aurélia et l’honneur d’être ingénieur. Une telle folie n’a qu’un explication : tu as quelque amourette à laquelle tu sacrifies, une carrière honorable et le bonheur des tiens !… Et comme d’ordinaire, en pareil cas, pour une créature indigne et sans aveu, je le parierais !

Gaston s’indigna.

— Halte-là ! mon père ! Vous outrepassez vos droits en touchant mon honneur ! Vous pouvez, si vous me faites l’injure de douter de moi, vous livrer aux enquêtes les plus minutieuses, je mets au défi qui que ce soit, de me faire rougir de ma conduite !

La vibrante protestation de Gaston en imposa à Alphée Chambrun. Il n’obtiendrait rien de son fils en le heurtant de front. Le soupçon blessant qu’il venait d’exprimer au hasard, n’avait servi qu’à faire cabrer la fierté du jeune homme. Sa tactique était fausse et n’aboutirait peut-être qu’à lui fermer à tout jamais le cœur de son enfant. Subitement il changea de procédé en essayant la voie de la douceur.

— Mais, alors mon ami, dit-il affectueusement, pourquoi te défier ainsi de toi-même, quand ton chef, au contraire, affirme ta chance. Tu pourrais au moins, ne fût-ce que par égard pour son jugement, tenter à nouveau la lutte. Tu le peux, car tu es jeune encore. Je te le demande par affection pour ta mère et pour moi. Présente-toi à nouveau l’an prochain. Tu ne peux pourtant pas nous refuser cela.

— Votre demande m’afflige profondément, mon père, car je ne puis m’y soumettre, malgré tout mon désir de vous être agréable. D’abord parce que j’ai déclaré mon désistement définitif à Monsieur de Blamon et qu’une volte-face de ma part n’attirerait pour le moins son mépris. En second lieu, parce que mon succès lui-même n’aurait pas le résultat que vous espérez. J’ai rencontré, l’an dernier, votre ami Richstone : nous avons causé longuement et à cœur ouvert. Eh bien, contrairement à votre conviction, même ingénieur je ne serais pas le mari de sa fille. Si vous ne m’en croyez, adressez-vous à lui, il vous confirmera que dans aucun cas, je ne saurais être son gendre.

— Que dis-tu ? s’écria Alphée interloqué.

— La vérité, répondit simplement Gaston.

— Et ce sont les conditions de Monsieur Richstone qui t’ont découragé, sans doute !… Qu’importe, n’eût-ce été que pour l’honneur, tu aurais dû acquérir ton diplôme.

— J’ai choisi une voie plus humble, mais plus sûre. Mon patron lui-même, à qui je m’en suis ouvert, a paru me comprendre et m’approuver.

Alphée ne sut plus contenir sa colère.

— Et ton père ?… Ne compte-t-il donc plus ?

— Ne dénaturez pas ma pensée, mon père ! j’ai voulu simplement…

Mais l’interrompant brusquement :

— C’est assez discourir ! s’écria Monsieur Chambrun. Je rentre dans mon autorité paternelle. Écoute-moi bien, Gaston. Je suis aussi têtu que toi, et je ne céderai pas : ou tu subiras tes examens ou tu ne franchiras plus le seuil de ma porte !… C’est mon dernier mot !

— Mon père !…

— Assez !… je ne discute plus, j’ordonne !

— Vous êtes injuste et tyrannique, mon père !… Vous me traitez comme un coupable quand je suis sans reproche. Mais malgré tout, je demeurerai votre fils respectueux et dévoué.

— Je n’exige de toi que l’obéissance !

— Mais s’écria le jeune homme avec désespoir, ce que vous demandez est impossible !… Je suis lié d’honneur.

— Par quoi ? s’exclama vivement Monsieur Chambrun.

— Demandez-le à Monsieur Richstone, votre ami ; il sait mes raisons et seul il a le droit de vous les révéler.

— Je connais trop la loyauté de Monsieur Richstone, pour qu’il rétracte maintenant ce qu’il m’a lui-même certifié, ou alors il faut que tu aies dû l’offenser.

Gaston secoua la tête.

— Il n’en est rien, mon père, croyez-moi ; la plus grande harmonie règne entre nous.

— L’un de vous n’a plus son bon sens, s’écria alors Monsieur Chambrun. Quand les projets les plus brillants pour toi sont rompus, c’est alors que vous faites assaut de courtoisie ?…

— Il s’en expliquera avec vous, mon père : je ne puis en dire davantage car il m’a fait promettre le silence.

— J’en aurai le cœur net à mon retour. Mon voyage aura été inutile, grommela Monsieur Chambrun en se levant et Dieu sait ce qu’il m’aura coûté !… Allons, trêve de discussion pour aujourd’hui…

Monsieur Chambrun voulut le soir même reprendre le train de Montréal, car devant l’échec de ses négociations, il ne sentait aucun attrait pour prolonger une visite, qui achevait de ruiner ses derniers espoirs.

Avant son départ, cependant, il exprima le désir de remercier le patron de son fils, des bontés qu’il avait pour lui ; sans doute aussi, qu’il tenait à s’informer par lui-même de la pensée de Monsieur de Blamon à son sujet ; il saurait de lui, s’il avait insisté pour que son contremaître persévérât dans ses études et quelles étaient ses chances de succès. Aussi, ce ne fut pas sans appréhension d’une telle rencontre, que Gaston entendit son père formuler ce souhait. Depuis deux jours, le Directeur n’avait point paru à l’usine ; peut-être était-il indisposé, peut-être en voyage.

Le jeune homme s’en informa par téléphone. Sa bonne étoile le favorisa. Monsieur de Blamon, absent pour la semaine, était allé à sa maison de campagne prendre quelques jours d’un repos aussi légitime que nécessaire.

— Pas de chance ! se plaignit Monsieur Chambrun. J’aurais été bien aise de causer avec lui. Mais je ne puis attendre : la vie est chère hors de chez soi, sans compter le voyage. Allons, je vais te dire « Au revoir ». Je ne me figurais pas que tu restais si loin de chez nous. Maintenant que tu gagnes, paraît-il, ne pourrais-tu venir faire un tour au pays ? Ta mère soupire après le bonheur de t’embrasser ; puis nous ne sommes pas encore brouillés. La rancune latente de ces derniers mots mit des larmes aux yeux du jeune homme. Son père les aperçut ; la douleur de son fils lui bouleversa le cœur.

— Allons ! allons ! embrasse-moi ; nous avons oublié de commencer par là notre entretien ; ça nous aidera à mieux finir. C’est ton intérêt que je vois compromettre qui est la cause de mon humeur. Oublions ça pour le moment et espérons que l’avenir arrangera tout.

— Ah ! s’écria Gaston, mon cher père, mon cœur pour vous n’a pas changé et ne changera jamais !

— Nous verrons ça, mon garçon, nous verrons ça !

— Au revoir ! Père ! et saluez bien Maman pour moi.

— Au revoir ! Et à bientôt, reprit Monsieur Chambrun, tout en montant en wagon.

Le train parti ; en toute hâte, le contremaître détailla la visite paternelle dans une longue lettre à Monsieur Richstone. Il ajoutait que suivant sa recommandation, il n’avait rien révélé. Il s’en remettait à lui pour expliquer le revirement de ses idées et éviter entre Alphée et lui une rupture peut-être irréparable. La lettre expédiée, il sortit faire un tour de promenade repassant dans son esprit toutes les phrases et les péripéties de cette visite si courte mais si émotionnante de son père.

La nuit fut longue et le sommeil eut grand peine à clore ses paupières : il demeurait troublé par la lutte soutenue et anxieux des événements.