Gaston Chambrun/Loyauté peu commune

Éditions Édouard Garand (p. 22-26).

VI

LOYAUTÉ PEU COMMUNE


La rupture produite par le renvoi de l’anneau des fiançailles avait atteint Gaston Chambrun en plein cœur ; la torture morale qui s’ensuivit, le surmenage intellectuel dû à ses études et à ses conférences, le labeur de l’usine sans cesse croissant, eurent bien vite raison de ses forces. Devant l’épuisement, il fallut céder. Un repos complet de plusieurs semaines lui fut imposé par le médecin.

Étant données les situations douloureuses du « Val de la Pommeraie », Gaston ne pouvait songer à aller refaire ses forces au foyer natal. Ne valait-il pas mieux laisser ignorer aux siens, jusqu’à l’existence même de l’indisposition ? Ce fut l’avis de Monsieur de Blamon, qui, tout en maintenant le salaire de son jeune contremaître, lui prodigua des attentions et des soins vraiment paternels.

Après un mois de repos, Dieu aidant, les forces revinrent peu à peu, et avec elles, la gaieté, l’entrain au travail et la volonté arrêtée du succès.

Intelligent et studieux, le jeune homme, dans un temps relativement court, avait maîtrisé la matière de son programme, au point que son chef d’usine, qui l’avait suivi et aidé, n’entretenait aucun doute sur l’heureuse issue des examens.

Ceux-ci devaient avoir lieu à la mi-septembre. Gaston se rendit à Ottawa aux bureaux du gouvernement fédéral pour y subir les épreuves écrites. Il quittait son champ d’action, confiant dans un succès que lui garantissait son patron. La perspective d’un avenir brillant éclipsait, dans son scintillement les nuages sombres qui planaient sur son cœur ; de cette âme, naguère meurtrie, s’échappaient des désirs de guérison, qui ressemblaient à une convalescence.

Le lendemain de son arrivée à la capitale, Gaston se promenait dans le parc près du Parlement, en attendant l’heure de se présenter à la salle des concours : Soudain, une voix connue, le hèle au passage, tandis qu’une main amicale se posait sur son épaule.

— Monsieur Richstone ! s’écria le jeune homme, à peine remis de sa surprise.

— En personne ! répondit gaiement l’Anglais. Ça te surprend, mon garçon de me trouver à Ottawa !… C’est moins loin de Lachute que de Winnipeg, cependant.

Puis désignant un hôtel à proximité :

— Entrons. Si tu veux, nous causerons plus à l’aise en trinquant.

— Eh ! bien, mon ami, voici le motif de ma présence. Tu sais que dans deux mois, nous aurons les élections fédérales ; on veut que je pose ma candidature. C’est pour régler cette question, qu’à la demande du ministre, je suis venu étudier mes chances de succès. L’entrevue a eu lieu hier ; celui-ci me promet tout son appui. Une par une, il a réfuté mes objections : questions de parti, de race, de langue, etc. ; il n’a rien voulu entendre. Il a foi dans ma popularité et me promet un triomphe éclatant. J’avoue ne point partager son optimisme : mais enfin, la victoire n’est pas impossible. Et le cas échéant, il serait question de vastes contrats avec le gouvernement, où mes bois trouveraient des débouchés aussi abondants qu’avantageux. Voilà qui aiderait pas mal à arrondir la dot de la petite.

Ces derniers mots troublèrent le jeune homme. Son père avait vu juste : les Richstone songeaient à lui pour leur fille.

— À ta santé, Gaston, reprit le futur député, en vidant son verre d’un trait. Mais tu ne bois pas, mon ami, est-ce que la prohibition t’aurait fait perdre le goût de la bière ?…

Et de sa canne frappant sur la table de marbre :

— Garçon, deux chopes, s’il vous plaît. Puis il se rapprocha affectueusement de Gaston.

— Et toi ?… Tu es ici pour tes examens… sans doute ? Dans moins d’un an, dire que tu peux sortir ingénieur !… Ce jour-là, il te faudra revenir à Lachute ; tu seras bien accueilli par tous… crois-moi. Mais… tu me laisses parler seul !… Il n’y a donc personne à qui tu t’intéresses au pays ?

Gaston se ressaisit :

— Pardon, Monsieur Richstone, j’aurais dû d’abord vous dire mille mercis pour avoir sauvé les miens du malheur !

Mais aussitôt l’interrompant :

— Bah ! bah ! laissons cela, dit-il. Alphée est pour moi un camarade d’enfance, un ami de ma famille. J’ai fait pour lui ce qu’à ma place, il aurait fait pour moi. Puis en agissant ainsi, j’ai pensé à toi : ne te dois-je pas la vie de mon Aurélia, qui est aujourd’hui mon orgueil et tout l’espoir de ma vie. Il m’a été doux de saisir l’occasion d’offrir un acompte sur une dette qui me pesait au cœur. D’ailleurs, le transfert des biens d’Alphée me garantit mes déboursés. Le moins chanceux, c’est toi qui perds ainsi tout héritage !… Mais on tâchera de compenser cela. Je connais quelqu’un d’ailleurs, qui ne demande qu’à m’y aider.

Gaston pâlit. Cette allusion transparente à un futur mariage entre mademoiselle Richstone et lui, irritait la plaie mal cicatrisée de son cœur. Il ne pouvait évoquer l’idée de fiancée, sans que le souvenir de Marie-Jeanne ne s’imposât à son esprit comme un regret, comme un remords.

Un impérieux désir le poussait à s’enquérir de celle qui, malgré tout, occupait toujours sa pensée. Mais comment parvenir à son but sans aller à l’encontre de la prudence la plus élémentaire ; il ne perdit pas cependant l’espoir d’y parvenir.

La conversation roula d’abord sur la famille de Monsieur Richstone, sur l’agréable visite de l’année précédente, puis sur la tragique aventure de l’Île Pointe-Fortune. Le père alors se montra plus prodigue d’affectueuse gratitude qu’au jour du fatal accident. Il semblait se complaire à décrire les charmes de son enfant.

— Une vraie gourmandise que ma petite Aurélia : spirituelle, aimable, jolie et bientôt en âge de s’établir. Certes les partis ne lui manqueront pas, avenante comme elle est et avec la dot respectable qui l’attend !… Si elle est difficile sur le choix, elle en a bien le droit, après tout, et celui qui aura retenu sa préférence, pourra, je crois, s’estimer un heureux mortel !…

Et ce disant, de sa main, il frappait amicalement sur l’épaule du jeune homme. Celui-ci feignit de ne point comprendre la claire signification de ce geste. Continuant à énumérer les lieux et les personnes du « Val de la Pommeraie », il en arriva au bon abbé Blandin. La dernière fois que je l’ai vu, glissa-t-il, nous nous sommes trouvés chez lui, mon père et moi, avec une jeune fille de Saint-Placide dont la mère avait les yeux malades.

— La fille Bellaire ! s’exclama Monsieur Richstone. Une belle et digne enfant qui est brave dans son malheur…

— Son malheur ? interrogea Gaston anxieux.

— Oui ! depuis plus de six mois, sa mère est définitivement aveugle. La pauvre enfant n’a que son aiguille pour subvenir à la charge de leurs deux existences ; elles font sans doute maigre chère sous leur humble toit, mais elles sont fières et ne veulent rien demander à personne… Mais, où vas-tu mon garçon ?

Le jeune homme s’était levé, impuissant à refréner le trouble dû à cette terrible révélation ; il balbutia :

— Excusez-moi, il faut que je vous quitte, l’heure me presse, je ne veux pas être en retard.

— Tu as raison, mon ami, reprit l’Anglais, il ne s’agit pas de manquer tes compositions. Mais je te retiens pour ce soir à six heures, ici même : nous souperons ensemble et trinquerons à tes succès.

— Oui ! oui ! concéda Gaston dans sa hâte d’être seul.

Rapidement, il serra la main de son interlocuteur et s’éloigna à pas précipités. Il allait au hasard, droit devant lui ; dans un coin du parc, sous le dôme ombragé des vastes érables, un banc solitaire s’offrit à lui ; il s’y affaissa en proie aux débats tumultueux de ses pensées.

Aveugle !… la mère de Marie-Jeanne !… Alors que la jeune fille restait seule à lutter contre les nécessités de la vie, lui l’avait abandonnée ! … Il n’avait pas su deviner la noblesse et l’abnégation de l’acte, par lequel elle le libérait !… Mais dans son dépit orgueilleux, il avait accepté ce sacrifice et s’était cru dégagé de la parole jurée. Quelle lâcheté en regard d’un héroïsme si touchant ! De plus, il acquérait la certitude que Marie-Jeanne avait dû lire, étant donné la cécité de sa mère, la lettre dans laquelle Alphée prônait une autre fiancée à celui qu’elle avait le droit de nommer le sien !

La honte et le remords assiégeaient l’âme du jeune homme. Une réparation était-elle possible ? Oserait-il lui apporter ce cœur infidèle qui, après s’être donné, avait tenté de se reprendre ? La fierté de la jeune fille accepterait-elle son repentir ? Oh !… ce repentir, comme il était sincère et absolu !…

Gaston rougissait de s’être laissé séduire par le mirage trompeur que son père d’abord, puis Monsieur Richstone ensuite, avaient fait miroiter à ses yeux. Cette pensée le consternait : dire que par vanité, par amour de lucre, il avait failli mentir aux siens, aux bienfaiteurs de sa famille, à sa parole donnée, aux traditions et aux intérêts de sa race, en acceptant une fiancée, avec une autre image dans le cœur !…

Quel moyen prendre pour parer, désormais à une telle éventualité ? Car enfin, il en était sûr, Marie-Jeanne serait l’unique affection de sa vie. « Non jamais, il ne serait à une autre… »

Une résolution subite et décisive surgit dans sa pensée : échouer volontairement à ses examens, puis en faire l’aveu loyal à Monsieur Richstone. Ce dernier l’ayant convié pour le soir même, saurait que Gaston ne renonçait à la fois à la main de sa fille et au titre d’ingénieur, que pour rester à l’humble rang de la paysanne qu’il aimait.

Si Marie-Jeanne lui pardonnait, il connaîtrait le bonheur ; sinon, il expierait sa défaillance par sa résignation et son renoncement à tout autre lien.

Fort de cette détermination, il se leva de son banc, et résolument partit pour la réaliser. À l’heure de l’examen, il se présenta dans la salle où se faisaient les épreuves écrites et s’assit à sa place, avec la ferme volonté de produire une composition manquée.

Par une ironie du sort, les questions à traiter se trouvèrent de celles qu’il possédait le mieux. S’il l’eût voulu, sa réussite était certaine. Le brillant avenir qu’on lui avait fait entrevoir, était là, resplendissant à la portée de sa main, devant ses yeux éblouis. Une suprême lutte se livra dans son âme… Il n’avait qu’à vouloir…

Il ne voulut pas. Les heures de l’après-midi parurent longues. Gaston Chambrun quitta la salle, brisé par le combat qu’il avait soutenu mais apaisé par le sacrifice consenti. Il s’achemina alors, pour parachever son œuvre, vers l’hôtel où l’attendait Monsieur Richstone.

L’abord jovial du vieil ami de sa famille se dressa comme une barrière infranchissable devant le refus blessant et brutal que le jeune homme avait à lui signifier. Le malaise de Gaston transparut dans l’embarras de ses premières paroles.

Croyant en deviner la cause : « Ça n’a donc pas marché, cet examen, mon garçon, que tu es tout morose », dit Monsieur Richstone.

— Non, je ne serai pas reçu ; j’ai fait de mauvaises compositions, repartit le jeune homme.

Une contrariété ombra le front de l’Anglais ; mais bientôt il reprit, toujours cordial :

— Bah ! tu peux te rattraper sur les autres matières. Au pis, ce ne serait qu’une année de retard. Tu es jeune et l’avenir te sourit encore.

Le contremaître secoua la tête :

— C’en est fait : si j’échoue, je ne me représenterai pas.

— En voilà une idée ! protesta Monsieur Richstone alarmé. Ah ! mon garçon, tu ne nous fera pas ce tour à ton père et à moi.

— À vous ? interrogea Gaston comme pour connaître quel intérêt son interlocuteur pouvait bien avoir à son succès. Mais ce dernier dissipa bien vite toute équivoque :

— Oui, à moi !… Causons nettement, le cœur sur les lèvres. Tu n’as donc pas compris que je n’attends que ton diplôme d’ingénieur pour faire ta fortune. Ignores-tu les liens d’amitié qui unissent les deux familles et que le rêve de ton père comme le mien, serait de parfaire cette union par ton mariage avec ma petite Aurélia ? Tu sais combien elle est bonne et jolie : elle t’estime par-dessus tous ceux de ton âge et ne demande qu’à consacrer à jamais l’affection qu’elle t’a vouée le jour où tu l’as arrachée à la mort. Cette vie qu’elle te doit, elle croirait la profaner en la dévouant à un autre. Moi je ne veux que son bonheur et le tien ; mais elle a un rang dont elle ne peut déroger ; acquiers la position sociale qui s’offre à toi : deviens ingénieur et tout obstacle est levé. Un an, deux ans et plus s’il le faut : je le sais, Aurélia t’attendra.

Gaston était devenu blême et frémissant ; de lourdes gouttes de sueur emperlaient son beau front.

— Oh ! bégaya-t-il, vous si bon pour moi et les miens ! faut-il que je vous paraisse ingrat et que je vous cause de la peine !

Monsieur Richstone le dévisagea interloqué :

— Que veux-tu dire, Gaston ? Allons, explique-toi, mon ami.

Sous le coup de l’émotion, le jeune homme saisit la main de son interlocuteur, le garda dans une étreinte comme pour affirmer sa gratitude en dépit de la déclaration qu’il allait faire.

— Mon cher Monsieur, dit-il, je serai avec vous, aussi loyal que vous venez de l’être avec moi. Oui, je savais le rêve de mon père : ses lettres l’avaient maintes fois laissé transparaître ; je connaissais vos désirs ainsi que l’obstacle qui les entravaient. Quant aux sentiments de votre fille dont j’ai gardé le souvenir, je n’ignorais pas cependant que je lui étais demeuré sympathique.

Par déférence pour mon père, par gratitude envers vous, j’oubliai ce que je n’avais pas le droit d’oublier, je travaillai à obtenir le diplôme qui lèverait l’obstacle à l’alliance avec votre famille. Telle était encore, ce matin même, ma ferme résolution. Mais au cours de notre conversation, des noms ont été prononcés, qui m’ont bourrelé de remords ; ils m’ont poursuivi d’une telle obsession que je n’ai pas cru devoir les étouffer…

Volontairement, j’ai mal répondu aux questions de l’examen, que je possédais cependant à merveille ; j’ai ruiné mon avenir pour ne pas céder aux tentations de bien-être que me promettait votre affection, mais que je n’aurais pu accepter sans passer pour un lâche, menteur et parjure… Je ne puis être le mari d’Aurélia… j’en aime une autre…

— Comment ? fit Monsieur Richstone stupéfait.

Gaston continua fiévreusement, ayant hâte de vider son cœur.

— Oui, une autre et que je ne pourrai sans doute jamais épouser !

— Elle est donc bien riche, celle-là, exclama naïvement Monsieur Richstone…

— Plus pauvre que moi !… Mais, je vous dois ma confession complète : c’est la fille de l’aveugle dont nous avons parlé ce matin : Marie-Jeanne Bellaire !… Je la chéris depuis mon enfance. Lors de mon dernier voyage au pays, je me suis fiancé à elle, l’avant-veille du jour où, à Lachute nous fûmes vos hôtes. J’ignorais alors la ruine imminente de mon père. Je comptais rentrer à Saint-Benoit après deux ans et par mon mariage prendre charge de Marie-Jeanne et de sa mère infirme. Le désastre de mon père m’a consterné et a bouleversé mes projets. Me considérant toujours lié envers la jeune fille, j’adressai la lettre de mon père à Madame Bellaire, sans savoir qu’elle fût aveugle. C’est donc la pauvre fille qui, en la lisant elle-même a dû apprendre les préférences des miens pour Aurélia et la ruine de nos promesses réciproques. Noblement, elle m’a rendu ma parole. J’ai insisté de nouveau la suppliant de m’attendre, lui jurant un attachement indissoluble. Elle a gardé le silence puis m’a renvoyé l’anneau des fiançailles que j’avais glissé à son doigt. Alors, dépité, peu à peu, je me suis laissé griser par les promesses d’un avenir facile et brillant : devenir ingénieur puis votre gendre, réjouir la vieillesse de mes chers parents, tout cela m’a fait oublier qu’une pauvre enfant dans sa sublime abnégation souffrait de mon abandon ; aujourd’hui j’ai vu et compris la grandeur d’âme de celle que je sacrifiais. Et j’irais, ramassant le bien-être de ma vie, parmi les joies égoïstes, tandis que couleraient les larmes de l’abandonnée ? … Jugez-en vous-même, Monsieur, quel côté serait voué au mépris ? Puis n’eût-il pas été indigne de tromper votre fille, en lui apportant un cœur où gît mal ensevelie mon affection pour une autre ?…

— Voilà ma confession. Monsieur Richstone : plaignez-moi sans trop me mépriser !

Celui-ci avait écouté avec un profond émoi, cet aveu qui ruinait ses espérances. Passant alors la main sur son front soucieux :

— Personne n’a le droit, dit-il, de mépriser qui souffre pour la vérité. Ta confiance, Gaston t’a coûté à dire, et il m’a été pénible de l’entendre. L’avenir que je rêvais est détruit ; mais je te sais gré de ta franchise. Mieux informé, j’aurais épargné à Aurélia la déception dont elle va souffrir… Je ne t’accuse pas et le courage de tes aveux te rehausse plutôt dans mon estime. Mais je te plains, car ton rêve me paraît sans issue ; ta fiancée étant sans dot et toi sans héritage, je me demande quel sera ton avenir.

Vous vous intéressez encore à moi ?… murmura le jeune homme interdit ; que vous êtes bon !…

— Tu me dévisages avec des yeux écarquillés ? Penses-tu donc, mon ami, parce que de justes scrupules t’interdisent d’être mon gendre, que je t’aime moins pour cela ?…

L’étonnement de Gaston ne fit que grandir.

— Mais, Monsieur, permettez-moi de vous dire que nous, Canadiens français, étant si peu habitués à rencontrer de la sympathie et du désintéressement dans votre race, trop souvent considérée comme adverse de la nôtre, ma surprise est bien justifiée.

— Mon garçon, je ne veux point faire ici le procès de nos conflits ; mais il me plaît de te faire remarquer que la règle générale n’empêche point les exceptions. Elles sont plus nombreuses qu’on le croit communément, et je me flatte d’être du nombre. À quiconque fait abstraction des préjugés ataviques, il suffit d’avoir un cœur franc et loyal pour s’éprendre de l’âme canadienne-française ; car à moins de haïr le droit, la vérité et la justice, on ne peut refuser son admiration et sa sympathie aux descendants de la race française ; à cette héroïque phalange qui, au lendemain de sa défaite, s’entêta à vivre de sa vie, à pratiquer sa foi et à vouloir continuer sur cette rive de l’Atlantique, le « gesta Dei per Francos » de son admirable mère-patrie.

— Vraiment, Monsieur Richstone, répliqua Gaston, vous me rendez plus cruel le regret de ne pouvoir être votre fils.

— Conserve-moi tes bons sentiments, mon ami, ajouta le brave homme, et dis-moi ce que tu as résolu.

— Il m’est difficile de voir clair dans un horizon aussi chargé de brume, répondit le jeune homme. Si Dieu me vient en aide, je compte restreindre mes dépenses, accroître mes ressources par des travaux supplémentaires et accumulant ainsi de notables économies, je serai à même, dans quelques années, d’assurer une dot à Marie-Jeanne, si elle veut de moi.

— Elle en voudra, mon garçon, car tu l’auras mérité. La vie de privations à laquelle tu te condamnes pour elle, te vaudra doublement son estime et son affection. Mais une fois marié, pourras-tu la faire vivre elle et sa mère ?

— La santé est un capital important, l’amour mutuel en est un autre, non moins précieux ; nos labeurs réunis sous la bénédiction de Dieu suffiront à nos modestes besoins ; mais avant tout il faut qu’elle me pardonne.

Monsieur Richstone frappa sur l’épaule de Gaston Chambrun :

— Ça, mon ami, j’en fais mon affaire.

Celui-ci le regarda avec stupéfaction :

— Vous ?

— Oui, mon garçon, moi-même. J’estime la droiture et la loyauté partout où je la rencontre. Tu m’as prouvé que tu étais digne de la lignée de tes aïeux que j’apprécie et que j’aime ; celle que tu choisis mérite ton affection et de plus, elle est de ta race ; double garantie pour le bonheur du foyer.

— Ah ! s’écria Gaston, puisque vous êtes si bon, gagnez-moi aussi le consentement de mon père !…

L’Anglais hocha la tête.

— Ceci !… ce sera plus long et plus dur. Je ne te cache pas qu’Alphée prendra moins aisément que moi, son parti de l’aventure. Il comptait sur ton mariage avec mon Aurélia pour la réédification de sa fortune : je doute fort qu’il approuve ton désintéressement d’amoureux, qui lui semblera aussi extraordinaire qu’incompréhensible. Néanmoins, ne t’inquiète pas de la sécurité des tiens ; le contrat que j’ai passé avec eux les met à l’abri du besoin, leur vie durant. J’essayerai à leur inculquer peu à peu ta manière de voir ; surtout ne t’en mêle pas : toute discussion entre vous, envenimerait plutôt les choses.

— Entendu, reprit Gaston. Je remets entre vos mains mon avenir, mon rêve !

— J’aime à croire que tu n’auras pas à t’en repentir, répliqua Monsieur Richstone. Et, maintenant trêve aux soucis, mon garçon. Voici une bonne bouteille, faisons-lui honneur.

Le jeune homme leva son verre et d’une voix pénétrée de gratitude :

— À votre honneur et à celui des vôtres, Monsieur Richstone.

— À la réalisation de ton rêve, mon ami, répondit ce dernier ; et choquant leurs coupes, d’un trait ils les vidèrent.