Galien-Oeuvres anatomiques physiologiques et médicales (trad. Daremberg)/Tome I/V/2

Galien-Oeuvres anatomiques physiologiques et médicales
Traduction par Charles Victor Daremberg.
Baillière (Ip. 168-215).
LIVRE DEUXIÈME.


de la main, de l’avant-bras et du bras.


Chapitre premier. — Récapitulation du premier livre ; indication des sujets qui seront traités dans le second.


Ayant entrepris d’écrire sur l’utilité des parties du corps humain, dans le livre précédent, j’ai d’abord montré la méthode qui conduit à trouver en vue de quelle utilité chacune de ces parties a été formée par la nature. J’ai commencé mon exposition par la main, puisque cet organe est celui qui est le plus propre à l’homme. M’étant proposé d’aborder à la suite les unes des autres chacune des parties qui composent le bras, afin de ne rien laisser qui ne soit approfondi, même ce qu’il y a de plus petit, j’ai d’abord parlé des doigts, et j’ai montré que toutes leurs parties révélaient un art admirable. En effet, leur nombre et les positions qu’ils prennent, leur grandeur et leur connexion les uns avec les autres, démontrent, comme il a été dit (I, v, vi, x, xii, xiv, xv, xxiii), qu’ils sont si utilement construits en vue des fonctions de tout le membre, qu’on ne saurait imaginer une structure meilleure. Puisque le précédent livre se terminait au mouvement des doigts, après avoir fait connaître d’abord l’usage de chacun d’eux, et ensuite les tendons qui opèrent les mouvements et qui naissent, soit des muscles embrassant le cubitus et le radius, soit des petits muscles situés à la main, il paraîtra convenable de commencer le présent livre par l’exposition des muscles[1]. La nature a si bien ordonné chacun d’eux, en les plaçant dans le lieu favorable, en mettant leur origine à l’abri de tout danger, en conduisant leur extrémité là où il fallait, et en leur donnant en partage une grandeur, une protection et un nombre convenables, qu’on ne peut concevoir l’idée d’une meilleure disposition. Et d’abord, pour commencer par la quantité (car il importe, avant de traiter de leur utilité, de dire quel est leur nombre total, dans quelle région chacun d’eux est situé, quel mouvement leur est confié), leur nombre au bras et à la main s’élève à vingt-trois ; il y en a sept petits à la main ; un nombre égal de grands muscles embrasse toute la région interne de l’avant-bras ; les neuf autres occupent toute la région externe[2].


Chapitre ii. — Du nombre des muscles qui meuvent les doigts ; des fonctions de chaque groupe. — Dénomination des différentes parties du bras.


Les petits muscles qui se trouvent à la main exécutent donc l’un des mouvements latéraux (voy. chap. iii). — Parmi les muscles situés à la partie interne du cubitus, les deux plus grands fléchissent les doigts (fléchiss. superf. et prof. avec l’appendice pour le pouce) ; les deux qui viennent après eux, pour la grandeur, et qui sont également au nombre de deux, fléchissent tout le carpe (radial, et cubital antér.) ; les deux obliques tournent d’abord le radius et ensuite, avec lui, tout le membre dans la pronation (pronateurs) ; celui qui reste, le septième, le plus petit de ceux qui sont étendus le long de l’avant-bras (palmaire grêle), fléchirait aussi les cinq doigts si on en croyait les anatomistes qui m’ont précédé, mais en réalité il n’imprime de mouvement direct à aucun des doigts ; ce muscle a été créé pour une autre fonction admirable que nous ferons connaître dans la suite de ce livre (voy. chap. iii, iv, v, et particul. chap. vi). Des neuf muscles situés à la partie externe de l’avant-bras, un étend les quatre doigts excepté le grand (extenseur commun) ; deux font mouvoir latéralement les quatre doigts (extenseurs propres des doigts ; voy. p. 155), un quatrième meut le grand doigt seul (extenseur propre du pouce), en lui imprimant le plus oblique des mouvements externes dont il jouit ; un autre accomplit l’autre mouvement du grand doigt et étend modérément tout le carpe (long abducteur divisé en deux faisceaux)[3] ; mais deux autres muscles (cubital postérieur, et groupe des radiaux réunis) opèrent vigoureusement ce mouvement d’extension du carpe. Deux autres muscles (supinateurs) impriment au radius le mouvement de supination et entraînent tout le membre dans ce mouvement. Ces dispositions sont révélées par la dissection ; ce qui suit fera connaître en vue de quoi chacune d’elles a été prise.

Mais auparavant, la clarté exige que nous nous arrêtions quelques instants sur les noms dont nous nous servirons dans ce traité. — Le membre supérieur se divise en trois grandes parties, qui sont appelées le bras (βραχίων)[4], l’avant-bras (πῆχυς), la main (ἀκρόχειρον). Nous n’avons pas du tout besoin de parler ici du bras. On appelle avant-bras toute la partie du membre comprise entre le carpe et l’articulation du coude. Le coude (ἀγκών) est, dit Hippocrate (De fract., § 3, t. III, p. 426), la partie sur laquelle nous nous appuyons. Un des os de l’avant-bras, le plus grand, dont une partie est ce qu’Hippocrate appelle coude et que les attiques nomment olécrâne, car le corps de l’os est appelé plus spécialement cubitus (πῆχυς), vous paraîtra situé inférieurement quand le membre est placé dans une position moyenne, entre la supination et la pronation ; l’autre os, le radius (κερκίς), sera placé au-dessus de lui[5]. C’est eu égard à cette disposition qu’on peut dire de l’avant-bras qu’il a une face interne, une externe, une partie supérieure, une inférieure. — Les apophyses convexes qu’on remarque au cubitus et au radius, et qui s’articulent au carpe, s’appellent soit simplement apophyses, ce qu’elles sont en effet, soit têtes et condyles. Après avoir appris la valeur de ces noms convenus, vous apprendrez maintenant les choses elles-mêmes.


Chapitre iii. — Des muscles qui constituent le thénar et l’hypothénar. — Énumération des sept muscles qui opèrent les mouvements latéraux des doigts. — Utilité du nombre, de la disposition et de la situation des muscles fléchisseurs des doigts. Du muscle palmaire, mal décrit par les anatomistes qui avaient précédé Galien. — Autres erreurs des mêmes anatomistes. — Qu’il ne faut pas se fier à leurs livres, mais seulement aux dissections.


Le nombre des muscles qui se trouvent à la main est facile à voir : chaque doigt a un petit muscle qui lui est propre (lombrical), ainsi qu’il a été dit plus haut (voy. chap. ii) ; puis viennent s’ajouter les deux muscles qui constituent les éminences appelées thénars, ce sont les plus grands qui parcourent cette région, et c’est par eux que la chair de la main est en relief [sur les côtés] et en creux au milieu. Ces deux muscles écartent fortement des autres doigts, l’un (court abducteur, voy. p. 169, note 1) le grand doigt, l’autre (pisi-phalangien) le petit. La nature a usé de ces muscles pour remplir un but utile ; d’une part elle les a construits pour que les thénars fussent charnus et plus élevés que le milieu de la main ; d’une autre part, une fois que les muscles ont été créés, elle ne souffrit pas qu’ils fussent des chairs inutiles et sans mouvement, mais elle leur a confié le soin de mouvoir les doigts dans un certain sens. Le muscle qui est entre le grand doigt et l’indicateur (adducteur) a été fait pour que cette partie de la main fût charnue ; la nature s’est servie en même temps de ce muscle pour l’accomplissement du mouvement qui ramène le pouce vers l’indicateur. Sachant que le pouce avait besoin de mouvements latéraux vigoureux, elle ne les confia pas seulement aux muscles dont il a été parlé plus haut (adducteur et court abducteur), mais tirant des muscles de l’avant-bras de forts tendons (long extenseur et long abducteur), elle les a fixés sur lui. De la même façon, pour le petit doigt, elle n’a pas confié au seul muscle précité celui des mouvements obliques qui l’éloigné des autres[6] ; mais le mouvement qui le rapproche des autres, elle l’a commis au [seul] muscle qui est placé à son côté interne (4e lombrical). Quant aux mouvements analogues des trois autres doigts, qui ne devaient pas [non plus] être énergiques, comme cela a été démontré dans le livre précédent (chap. xix), la nature les a fait exécuter par les seuls muscles qui sont dans la main (lombricaux).

Puisqu’il y a quatre de ces [petits] muscles [pour les doigts] et de plus deux pour le pouce, et un pour le petit doigt, ces sept muscles ont été placés avec raison dans la main même ; avec raison aussi ils sont tous munis d’un tendon unique ; en effet, ils ne pourraient ni être divisés en un plus grand nombre de tendons, étant tout à fait petits, ni, s’ils avaient été plus grands, avoir la position et l’utilité convenables pour faire converger vers un seul point les principes de plusieurs mouvements. Le livre précédent a établi que cela était possible et en même temps utile pour le muscle qui étend les doigts (extenseur commun), pour ceux qui les fléchissent (fléchisseurs communs), et aussi pour ceux qui éloignent les autres doigts du pouce (extens. propres des quatre doigts). Puisque, et cela a été également démontré (Cf. chapp. xvii, xviiii), un seul tendon suffisait pour l’extension de chaque doigt, mais que pour la flexion il en fallait deux, l’un qui mût la première et la troisième articulation, l’autre qui mît en mouvement la seconde, un seul muscle, l’externe, a été fabriqué pour étendre tous les doigts, mais il n’y en eut pas qu’un seul pour la flexion ; or, comme les tendons sont doubles, les muscles qui continuent ce tendon furent aussi créés doubles et très-grands, parce que les tendons étaient très-grands. Le muscle extérieur (extens. commun) est beaucoup moins gros, parce que les tendons étaient beaucoup moins volumineux.

Dans le précédent livre (chap. xvii) on a établi la doctrine de l’utilité des tendons ; certes, c’est avec raison que des deux muscles internes celui dont les tendons meuvent la première et la troisième phalange (fléchiss. profond) est plus gros, tandis que celui dont les tendons meuvent la seconde (fléchiss. superf.) est beaucoup plus petit ; là aussi, en effet, la grandeur des muscles est proportionnée au volume des tendons. De plus, le muscle qui produit les tendons les plus volumineux et qui sont préposés à un double mouvement, est situé profondément ; l’autre, au contraire, est superficiel, la nature protégeant toujours plus efficacement les parties chargées d’accomplir les fonctions les plus nombreuses et les plus utiles (Cf. I, xvii, p. 148). Ces deux muscles occupent exactement la région moyenne, parce qu’il était mieux, ainsi que nous l’avons démontré plus haut (I, xvii), que les têtes des tendons fléchisseurs atteignissent aussi la région moyenne. De chaque côté est un muscle qui fléchit le carpe (radial et cubital antérieurs) ; nous parlerons de l’utilité de ces muscles lorsque nous traiterons des mouvements du carpe (chap. viii). — Il reste un cinquième muscle (palmaire grêle), faisant partie de ceux qui s’étendent le long de la face interne de l’avant-bras, superficiel et en même temps le plus mince des muscles précités, sur le compte duquel se sont trompés tous les anatomistes qui m’ont précédé, en pensant qu’il servait à fléchir les doigts. Non-seulement ils ont commis cette erreur, mais encore ils ont entièrement ignoré l’existence des petits muscles qui fléchissent la première phalange des doigts (interosseux), ignorance que nous avons partagée nous-même pendant longtemps ; ces petits muscles sont décrits avec clarté dans le traité de la Dissection des muscles (chap. xxiii) et dans le Manuel des dissections (I, ix).

Je voulais poursuivre le présent traité sans faire mention de ceux qui se sont trompés, j’avais même formé ce projet en commençant[7] ; mais dans l’exposition de ce sujet j’ai craint que mes futurs lecteurs, en me voyant en dissentiment avec lés autres anatomistes, ne viennent à supposer que c’est moi qui suis dans l’erreur et non pas eux ; car il est plus raisonnable, ce me semble, de supposer un seul individu que tout le monde dans l’erreur. Cette opinion se formera encore plus volontiers chez les personnes qui ne sont pas du reste familiarisées avec nos autres traités d’anatomie, dans lesquels après avoir indiqué en quoi nos prédécesseurs s’étaient trompés dans la dissection, nous avons encore expliqué les causes de leurs erreurs, causes qui entraîneront dans les mêmes fautes ceux qui voudront disséquer s’ils ne se tiennent pas en garde. Les personnes qui voient ce que nous montrons dans nos dissections, sont frappées d’étonnement de ce que les anatomistes ont méconnu non-seulement certains tendons et certains mouvements, mais encore des muscles entiers ; elles appellent aveugles ceux qui commettent des erreurs aussi grossières. Ainsi donc, et pour laisser de côté les autres particularités qui leur échappent dans l’anatomie de la main, qui ne voit, s’il a des yeux, chaque doigt non-seulement étendu et fléchi, mais aussi mû latéralement ? Cependant lorsqu’ils font mention des tendons qui meuvent les doigts, les anatomistes parlent de ceux par lesquels ils sont étendus et fléchis, ne sachant pas qu’il y a nécessairement aussi pour les mouvements latéraux certains principes de mouvement. Vous étonnerez-vous encore, ou refuserez-vous de croire que beaucoup de particularités anatomiques peu évidentes soient ignorées de ceux qui méconnaissent les faits qu’on voit même sans dissection ? Cela soit dit une fois d’une manière générale, pour tout le reste de l’ouvrage, afin que nous ne soyons pas obligés de répéter plusieurs fois la même chose. Nous sommes maintenant à l’exposition des phénomènes qui apparaissent réellement par la dissection, personne ne s’en étant occupé, avec exactitude, avant nous. Celui donc qui veut contempler les œuvres de la nature ne doit pas se fier aux ouvrages anatomiques, mais s’en rapporter à ses propres yeux, soit qu’il vienne nous trouver nous-même ou quelqu’un de ceux qui travaillent habituellement avec nous, soit que lui-même, par amour de l’étude, s’exerce dans la dissection. Tant qu’il se contentera de lire, il se fiera d’autant plus volontiers à tous les anatomistes, mes prédécesseurs, qu’ils sont plus nombreux[8].

Chapitre ii. — Situation du muscle palmaire grêle, imparfaitement connu par les autres anatomistes. — Des muscles de l’avant-bras qui meuvent les doigts et le poignet. — Utilité comparative de la supination et de la pronation. — Des muscles qui meuvent le poignet. — Des quatre mouvements de l’avant-bras, et par combien de muscles ils sont exercés.


Mais revenant à notre point de départ, parlons du muscle superficiel qui apparaît sous la peau de la partie interne du bras, de ce muscle qu’aucun des anatomistes n’a connu[9] et qui tapisse toute la partie interne nue et sans poil de la main, et qui est créé en vue d’une utilité considérable que je ferai connaître un peu plus loin, après avoir terminé la partie de mon traité consacrée aux muscles [de l’avant-bras] qui meuvent les doigts (chap. vi). À l’intérieur il y a deux muscles seulement (fléchisseurs), ainsi qu’il a été dit, et quatre à l’extérieur, l’un étendant les quatre doigts (extens. commun) et placé avec raison au milieu des autres, comme cela a été aussi démontré (chap. ii et iii) ; deux autres muscles marchent de chaque côté (cubital postérieur et radiaux) ; au-dessous de lui est situé le muscle qui opère les mouvements latéraux des deux doigts les plus petits (extenseur propre de l’auriculaire et de l’annulaire) ; à celui-là sont contigus deux autres muscles, unis ensemble jusqu’à un certain point, et regardés pour cette raison, par les anatomistes comme ne faisant qu’un seul muscle. De l’un s’échappent deux tendons allant à deux doigts, un pour chacun (extenseur du médius et de l’index) ; l’un se rend au doigt le plus long et qui par position occupe le milieu, l’autre vers l’indicateur ; de l’autre muscle vient un tendon qui s’implante sur le plus grand des doigts, qu’on appelle aussi anti-main (long extens. propre du pouce). Tous ces muscles, parfaitement bien situés à l’avant-bras, meuvent les doigts latéralement. En effet, de même que le muscle qui opère l’extension directe des quatre doigts occupe la région moyenne, pour la même raison ceux qui sont chargés des mouvements obliques sont placés dans les régions vers lesquelles ils doivent attirer les doigts, ce qui est encore, je pense, une très-grande preuve d’un art excellent. Car la nature n’a pas, à l’imitation d’un ouvrier inculte, placé le principe des mouvements latéraux des doigts dans les muscles les plus proches, mais dans ceux qui étaient plus éloignés et en même temps plus propres à cette fonction. La tête du grand doigt est si près du radius qu’elle y touche presque ; toutefois le muscle qui le met en mouvement (long ext. propre) naît du cubitus ; il en est de même du muscle qui meut latéralement les deux doigts placés après lui (extens. propre de l’index et du médius) ; il se comporte ainsi d’une façon opposée à celui qui tourne tout le carpe (faisceau carpien du long abducteur). En effet, ce dernier, prenant son origine sur le radius, s’attache par un petit tendon à la région qui est en avant de l’index et du doigt du milieu (voy. chap. xii) ; et on peut voir que, par leur position respective, ils forment une figure semblable à celle d’un chi (Χ). En effet, ils ont reçu dans l’origine, une position conforme aux mouvements que chacun d’eux avait à accomplir.

Vous serez encore plus convaincu de ce qui vient d’être exposé si vous considérez tous les muscles qui meuvent le carpe, dont je parlerai dans la suite (voy. p. 177, et chap. v), en y joignant encore l’autre tendon du pouce, afin qu’il ne reste rien à dire sur ces muscles. Il a été établi précédemment (I, xvii, p. 146) qu’il était mieux pour le grand doigt de ne pas subir une tension moyenne exacte, accomplie par un seul tendon, mais par deux tendons obliques. On a dit aussi tout à l’heure (p. 175) comment sont le tendon et le muscle qui le tournent vers l’index (extenseur propre). Celui qui l’éloigne de ce doigt (faisceau métacarpien du long abducteur) a une origine commune avec celui qui tourne tout le carpe en supination (faisceau carpien du long abducteur) ; il a été créé rond comme un soutien étendu le long du doigt jusqu’à la dernière phalange[10]. Celui qui procède de la même origine que lui et qui s’insère, en s’élargissant, à la partie du carpe située en avant du pouce, porte la main en supination (faisceau carpien du long abducteur). Comme il y a quatre mouvements pour le carpe, l’extension, la flexion, la pronation et la supination, il y a deux tendons et deux muscles pour la flexion et deux autres pour l’extension ; les mêmes muscles règlent les mouvements latéraux, aidés, pour la pronation, par un cinquième muscle placé à la partie externe de l’avant-bras et se terminant principalement au milieu du métacarpe par un double tendon (radiaux). Les tendons qui fléchissent le carpe sont placés tous deux à la face interne de l’avant-bras, et se portent, l’un à la région qui est au-dessus du petit doigt (cubital interne), l’autre à celle qui est au-dessus du grand doigt (radial interne). De même, les deux muscles extenseurs couchés sur la face externe de l’avant-bras s’insèrent, l’un au-dessus du petit doigt (cubit. ext.), l’autre au-dessus du pouce (faisceau carpien du long abducteur). Si deux de ces muscles se contractent ensemble, ils fléchissent la main, si ce sont les muscles internes ; ils l’étendent, si ce sont les externes. Si l’un d’eux se contracte, soit le muscle interne, situé près du grand doigt (rad. int.), soit l’externe qui est auprès du petit doigt (cubit. ext.), la main est portée faiblement en pronation. Si le muscle interne du côté du petit doigt (cubit. int.), ou le muscle externe du côté du grand (faisc. trap. du long abd.), se contracte, la main est placée légèrement en supination ; d’un autre côté, si deux muscles, l’interne du côté du grand doigt (radial int.), et l’externe du côté du petit (cubit. int.), se contractent ensemble, la main n’est pas mise en pronation d’une façon peu sensible, mais le plus possible ; de même quand c’est le muscle interne du côté du petit doigt (cubit. int.), et l’externe du côté du grand doigt (faisc. carpien du long abd.), qui se contractent simultanément, la main est portée complètement en supination.

Comme pour les usages ordinaires de la vie la pronation unie à l’extension du carpe est de beaucoup la position la plus utile, il convenait que ce mouvement fût mieux servi que celui de supination ; aussi la nature a-t-elle ajouté un cinquième tendon bifurqué pour le charger de ce mouvement de pronation, tendon qui naît du muscle situé sur le radius et qui se fixe à la région du métacarpe correspondant au doigt du milieu et de l’index (radiaux). Pourquoi donc la nature n’a-t-elle pas confié à un seul tendon ou à un seul muscle l’extension ou la flexion de la main ? car je pense que la solution de ce problème manque encore à mon discours ; c’est d’abord parce qu’un seul muscle n’eût procuré à toute l’articulation un mouvement de flexion ni exact ni ferme ; au contraire, l’articulation eût été très-facile à déplacer et lâche ; mais comme les choses sont disposées maintenant, la main est tout à fait ferme et assurée dans ses mouvements ; ensuite la nature n’aurait pas trouvé la région moyenne libre, dans laquelle elle aurait dû loger nécessairement un tendon unique, car cet espace est déjà rempli en dedans par les muscles fléchisseurs des doigts, et en dehors par les extenseurs ; et en troisième lieu, elle aurait eu besoin d’autres tendons pour opérer les mouvements latéraux. Comme les choses sont disposées maintenant, les muscles extenseurs et les fléchisseurs étant doubles, nous jouissons par eux des autres mouvements de la main, les muscles qui les opèrent ne sont pas privés d’une position favorable, et de cette façon nous agissons beaucoup plus fortement et plus sûrement que s’ils avaient été construits comme on supposait plus haut ; tout cela était précisément nécessaire.

Il faut ici prêter attention à la suite du discours et distinguer les mouvements du carpe de ceux de tout l’avant-bras. L’avant-bras a quatre mouvements qui ont de l’analogie avec ceux du carpe, et sur lesquels nous disserterons plus longtemps dans la suite (chapp. xv-xvi). Maintenant il suffit de savoir, en ce qui les concerne, que si on tient la main dans une immobilité complète, on constatera manifestement ces quatre mouvements de l’avant-bras opérés par son articulation avec le bras, et on verra que toute cette partie du membre est portée dans l’extension, la flexion, la pronation et la supination, la main restant immobile. L’articulation du cubitus avec la partie moyenne de l’humérus est le siège de l’extension et de la flexion ; les mouvements latéraux de rotation sont accomplis par l’articulation du radius avec le côté externe de la tête du cubitus. La suite du discours (chapp. vii et xvi) fera connaître en temps opportun les muscles préposés à chacune de ces articulations, quels ils sont, et quel est leur volume ; actuellement il suffit de savoir que les muscles fléchisseurs et les extenseurs de l’avant-bras sont situés sur l’humérus, que ceux qui opèrent les mouvements de rotation (pronateurs) s’insèrent sur le cubitus même, qu’ils sont obliques parce que leur mouvement est oblique, et qu’ils se fixent sur le radius parce que ce mouvement est opéré par son articulation avec le bras ; il sera aussi question de ces mouvements dans la suite (chapp. vii, xv, xvi). Il en a été fait mention ici parce que j’avais l’intention de faire le dénombrement de tous les muscles de l’avant-bras ; or, on trouvera que la nature en a créé, avec raison, neuf externes et sept internes, en rattachant à chacun de ces groupes les deux paires de muscles dont je viens de parler (pronateurs et supinateurs) ; en sorte que les muscles de l’avant-bras, disposés pour les mouvements de la main, restent au nombre de sept à la partie externe et de cinq à la partie interne. Il est mieux de les passer en revue rapidement et en peu de mots, afin qu’on se rappelle facilement ce qui sera dit de leur utilité.


Chapitre v. — Dénombrement des muscles situés à l’avant-bras et destinés à la main.


Le plus grand de tous (fléchisseur profond), celui qui fléchit la première et la troisième articulation de chaque doigt est étendu tout le long de l’avant-bras, sur lequel il occupe tout le milieu de la région interne ; puis le muscle placé au-dessus de lui (fléchiss. superfic.), et qui lui est uni, envoie des tendons aux quatre doigts, tendons que nous avons dit s’implanter sur la deuxième articulation. Après ceux-là vient un troisième (palmaire grêle), comme eux étendu tout le long de l’avant-bras et situé sous la peau ; il tapisse toute la face interne de la paume de la main. Ces trois muscles occupent la région moyenne ; les deux autres muscles, qui sont petits, sont placés de chaque côté de ceux-là ; ceux-ci fléchissent le carpe, implantés l’un vers le petit doigt (cubital inter.), l’autre vers le pouce (radial inter.). Des muscles situés à la face externe, celui qui étend les quatre derniers doigts (extenseur commun) est situé superficiellement sous la peau, remplissant surtout la région moyenne du membre. Les autres s’écartent de la région moyenne et se dirigent obliquement ; deux se portent aux trois plus grands doigts, le dernier envoie des expansions aux deux autres doigts, qui sont les plus petits (extenseurs propres). Des trois autres l’un, comme il a été dit, placé sur le cubitus, étend le carpe au moyen d’un seul tendon (cubital ext.) ; et des deux qui sont situés sur le radius, l’un (long abducteur), passant obliquement par-dessus le condyle de cet os et se divisant en deux, étend le carpe et en même temps éloigne le pouce des autres doigts ; l’autre placé sur lui à la partie externe (radiaux), et que nous avons dit arriver au métacarpe en avant de l’indicateur et du médius, porte la main en pronation et étend le carpe.


Chapitre vi. — Du muscle palmaire grêle et des peauciers en général. Pourquoi quelques-uns de ces derniers sont munis d’un tendon. — La main est à la fois un instrument de préhension et un organe du toucher ; dispositions anatomiques qui en sont la conséquence ; avantages de cette réunion de fonctions. — L’expansion tendineuse du palmaire grêle donne à la main la condition nécessaire pour être un organe du toucher.


Il me reste donc à faire connaître le tendon qui tapisse la peau de la partie interne de la main, et qui tire son origine du muscle droit du milieu, lequel est plus petit que les quatre autres muscles[11], parce qu’il ne met en mouvement aucune articulation (voy. ii init.). Situé superficiellement sous la peau, il occupe la région moyenne du membre. Son tendon naît avant qu’il ait atteint l’articulation du carpe, et il commence à s’aplatir quand il arrive au niveau de cette articulation ; là il ressemble à une seconde peau blanche et exsangue doublant toute la peau de la main et des doigts. Ainsi on peut détacher de tout le corps le reste de la peau, et c’est pour cette raison, je pense, qu’on dit que la peau a été nommée δέρμα ; mais celle qui occupe la partie interne des mains (voy. XI, xv), et dont il est question maintenant, de même que celle qui est à la plante des pieds, et encore celle qui est étendue sur le front, sur presque tout le visage, et sur d’autres parties du corps de l’animal, ne peut pas être arrachée à cause des tendons et des muscles qui s’y insèrent[12]. En traitant de chaque partie je ferai connaître comment ces muscles et ces tendons s’y insèrent et quelle est leur utilité ; mais il faut savoir ce seul fait d’une manière générale, c’est que la nature a fait pour certaines parties naître certains tendons de la peau, soit pour lui donner une sensibilité plus exquise ou un mouvement volontaire, soit pour la rendre moins mobile, ou dure, ou sans poil. Aux mains, instrument de préhension, il convenait, ce me semble, que la peau fût peu mobile, pour, entre autres usages, rendre parfaite et sûre la préhension des objets peu volumineux, et en même temps pour que cette partie fût douée d’un sentiment plus délicat que celui de tout le reste de la peau. Il ne fallait pas qu’il y eût un instrument pour la préhension, et un autre pour le toucher, ni un organe pour prendre chaque objet extérieur, l’enlever, le changer de place, le manier de toute façon, et un autre pour apprécier le degré de chaleur et de froid, de dureté ou de mollesse, et les autres différences tangibles ; mais il valait mieux qu’aussitôt après avoir pris un objet, on pût juger en même temps de quelle nature il est. Il n’était ni plus expédient, ni plus convenable de confier à un autre organe du corps, excepté à la main, le soin de faire ce discernement ; encore ne fallait-il pas le confier à la main tout entière, mais seulement à ses parties internes par lesquelles elle était un organe de préhension. S’il fallait que la main fût un organe du toucher, puisqu’elle était un organe de préhension, il était rationnel d’en faire un organe du toucher par les mêmes parties qu’elle est un instrument de préhension (voy. I, v, p. 118, note 1). Or, l’absence de poil, produite à l’intérieur de la main par l’épanouissement sous-cutané du tendon susdit, n’est pas de peu d’importance pour distinguer exactement toutes les qualités tangibles ; en effet, de même que si elle eût été recouverte de poils touffus, elle n’aurait pu toucher [immédiatement] les corps avec lesquels elle était en contact par l’interposition des poils qui empêcherait les corps d’arriver jusqu’à elle, de même, étant tout à fait glabre, aucune partie des objets avec lesquels elle se met en rapport ne peut lui échapper ; mais entrant directement en rapport avec toute la surface de ces corps, elle les sent dans toute leur étendue. Comme l’expansion du tendon donne de la dureté à cette partie de la main, il est évident pour tout le monde que cette disposition est utile dans beaucoup des opérations auxquelles nous nous livrons. Voilà pourquoi le tendon [du petit muscle] tapisse la partie interne de la main.

Chapitre vii. — Des muscles obliques qui meuvent le radius ; pourquoi trois ont-ils été faits sans tendons (pronateurs et court supinateur) et un quatrième (long supinateur) avec un tendon. — Description de chacun de ces muscles ; de l’artifice de la nature dans leur disposition. — Les parties importantes sont toujours profondes, celles qui le sont moins sont superficielles. — Que la dissection, en faisant connaître la structure des parties, révèle l’art admirable de la nature, et nous instruit en même temps sur l’utilité de ces parties.


Il est temps de revenir à ce qui reste à dire touchant le cubitus et le radius, car presque tout ce qui concerne ces deux os a déjà été exposé (Cf. chap. ii-v) ; nous avons encore à traiter quelques autres points, très-peu nombreux, de l’histoire des muscles obliques qui meuvent le radius. Pourquoi y a-t-il deux muscles qui portent le radius en pronation, et deux qui le ramènent en supination, et pourquoi trois de ces muscles n’ont-ils pas de tendons (voy XII, iii) ? À propos des muscles qui étendent et fléchissent le carpe, il a été démontré (chap. iv) que le mieux était pour ces muscles d’être fixés, au nombre de deux, sur les extrémités des os qui devaient être mis en mouvement ; eh bien, il en est de même pour ceux qui meuvent le radius ; là aussi, en effet, il ne valait pas mieux confier tout ce mouvement à un seul muscle implanté au milieu du radius que de créer deux muscles, pour borner les insertions de l’un aux parties supérieures, à celles qui avoisinent l’humérus, et celles de l’autre aux parties inférieures, à celles qui touchent au carpe, mais chacun d’eux a une grande étendue, et ne se fixe pas seulement à l’extrémité de l’os, attendu que tous deux s’insèrent par leur partie charnue avant de s’être transformés en tendons. Comme leurs insertions sont faibles, ils ont besoin d’embrasser une plus grande surface, afin que la puissance que donne un tendon fixé sur un seul point, à cause de la force de ses fibres, soit regagnée par la multiplicité dans les insertions charnues qui sont faibles. Si on se rappelle ce qui a été dit précédemment (chap. iv), on a déjà vu pourquoi il n’était ni convenable, ni possible que des tendons aient pu naître de ces muscles. Si on ne le voit pas, je le rappellerai en peu de mots : un os ne reçoit pas d’insertions musculaires, soit parce qu’il est dur, soit parce qu’il est petit, soit parce qu’il était mieux que le membre fût exempt de chair et léger. On ne peut alléguer aucune de ces raisons pour le radius, car il n’est ni dur ni petit, et il ne demande pas à être plutôt léger que charnu ; de plus il était impossible, les deux os étant si rapprochés les uns des autres, qu’un muscle prenant son origine sur le cubitus puisse devenir aponévrotique avant de s’insérer au radius. Les tendons doivent leur origine à la réunion, opérée peu à peu, des nerfs et des ligaments répandus dans la chair du muscle ; mais le peu à peu exige encore un assez long chemin à parcourir, surtout lorsqu’il s’agit d’un grand muscle[13]. Le muscle placé à la partie supérieure du radius (long supinateur) est une preuve de ce que j’avance ; ce muscle est, en effet, des quatre dont il est question ici, le seul qui donne naissance à un tendon membraneux, lequel prend naissance sur le radius à la partie interne, près du carpe ; lui seul, en effet, devait mouvoir cet os en l’embrassant par des attaches peu nombreuses, puisqu’il est, eu égard aux fibres charnues, le plus long non-seulement de tous ceux qui meuvent le radius, mais encore de tous les autres muscles de l’avant-bras. C’est pour cette raison que ces muscles ont été faits au nombre de quatre, qu’ils ont une position oblique, et qu’ils sont tout entiers charnus, excepté le quatrième dont il est parlé maintenant, car ce dernier, comme je l’ai annoncé, donne naissance à un tendon membraneux très-court.

La nature a placé chacun d’eux dans la région la plus convenable ; ceux qui doivent porter le membre en pronation (pronateurs), elle les a placés à la partie interne et plus profondément que tous les autres, pour les mieux préserver (voy. pp. 168 et 173), car il a été démontré plus haut (II, iv) que la plupart des mouvements, et aussi les plus nécessaires et les plus forts, sont accomplis la main étant en pronation. Les muscles qui portent la main en supination (supinateurs) la nature a dû de toute nécessité les placer à la partie externe ; mais il n’était pas possible de placer ces deux muscles de la même façon que les muscles internes (les pronateurs), aux deux extrémités du radius, en effet, la partie qui avoisine le carpe devant être légère et peu fournie de chair, et se trouvant déjà occupée par les origines des tendons qui meuvent la main, ne pouvait pas recevoir deux muscles obliques. Ainsi l’un de ces muscles constitué uniquement par de la chair, la nature l’a caché dans l’espace fourni par l’écartement des deux os, et elle l’a fait partir du cubitus pour le diriger vers le radius (court supinateur) ; l’autre (long supinateur), comme il lui était impossible de le placer dans cette région qui déjà pouvait à peine contenir un seul muscle, et qu’elle n’avait pas d’autre place libre, elle le fixa au-dessus du radius lui-même, l’ayant fait le plus long de tous les muscles situés dans cette région du membre. Son extrémité supérieure arrive vers la partie externe (condyle) de l’humérus ; suspendu dans une certaine étendue au-dessus des muscles de cette région, il descend au milieu d’eux par sa partie la plus mince ; son extrémité [supérieure] ressemble à une tète, son autre extrémité, l’inférieure, celle qui met le radius en mouvement, se fixe à la partie interne, près de son articulation avec le carpe, en se terminant par un tendon membraneux.

Les anatomistes qui m’ont précédé se sont grandement trompés dans la description de ces muscles, et cela par plusieurs raisons que j’ai exposées dans mon Manuel des dissections[14] ; mais pour le présent je crois avoir suffisamment démontré l’art industrieux de la nature dans la manière de les disposer. Pour les prémunir elle a caché dans la profondeur du membre les muscles internes, et un seul des muscles externes, parce qu’il n’était pas possible de les y loger tous les deux, et que les fonctions du bras ne sont pas fort compromises lorsque le muscle couché sur le radius vient à être lésé ; mais quand le muscle interne éprouve quelque lésion, il arrive que les fonctions les plus importantes de la main sont abolies. En effet, il ne saurait être endommagé par quelque choc extérieur avant que les os situés dans cette région soient entièrement divisés ou broyés. La nature ménage ainsi toujours dans sa prévoyance une protection semblable aux parties les plus importantes. De même pour les tendons qui meuvent les doigts et le carpe, et dont nous avons parlé plus haut (chap. ii), les moins importants sont superficiels et les plus nécessaires sont profonds. Puisque la nature, ainsi que nous l’avons dit, a été forcée de placer en haut sur le radius le muscle le moins important, c’est avec raison qu’elle l’a conduit sur les parties externes de l’humérus, car c’est seulement par cette position qu’il pouvait devenir oblique, direction qu’il devait nécessairement avoir puisqu’il est chargé d’un mouvement oblique. Il est donc évident, pour quiconque n’a pas entendu avec une complète inattention ce qui précède, que la nature a bien agi, non-seulement en créant ces muscles en aussi grand nombre qu’ils sont, mais encore en les disposant tels qu’ils sont actuellement, eu égard à la longueur, à la situation et à la division des tendons. Si dans mon discours il se trouve quelque chose qui n’ait pas été expliqué, comme ce sera quelque point analogue à ce qui a déjà été dit, ou semblable à ce dont on traitera plus tard, ce point ne sera pas difficile à trouver pour vous qui avez déjà tant de moyens de découverte, pour peu que vous restiez fidèles en toute occasion à un seul de ces moyens qui sera comme une lumière brillante vous conduisant où il faut, et vous amenant vite à la découverte de ce que vous chercherez : ce moyen a été indiqué dès le commencement de ce traité (I, viii et ix ; cf. xvi). Quel est-il donc ? Il faut connaître exactement la fonction et avant cela la structure de chaque partie, en voyant par soi-même les faits que révèlent les dissections, puisque les livres de ceux qui s’appellent anatomistes fourmillent de mille erreurs que nous relevons dans un autre écrit[15], montrant non-seulement les fautes commises à propos de chaque partie, mais faisant ressortir les causes de ces fautes. Il ne vous sera donc pas difficile de trouver l’utilité des parties, si seulement vous connaissez exactement leur structure, étant instruit par la nature elle-même ; et pour prendre aussitôt un exemple : les tendons étant couchés sur le carpe aux extrémités du cubitus et du radius, extrémités privées de chairs, nues et glissantes à cause de leur convexité, on peut constater, seulement par l’anatomie, de quelle manière la nature a pourvu à leur sûreté ; car il n’est personne si dénué de sens qui, voyant l’os creusé d’une gouttière égale au tendon qu’elle doit recevoir, cherche encore, doute et demande si la nature a pourvu à la sûreté des parties. Si on a l’intelligence courte et tout à fait obscurcie, on pourra encore conserver de l’hésitation après avoir constaté ces dispositions sur un, deux ou trois os ; mais voyant toujours que, s’il s’agit pour un nerf ou pour un tendon de franchir une grande convexité d’un os, il arrive l’une ou l’autre de ces trois choses : l’os est ou creusé, ou percé, ou, du moins, le nerf est enroulé autour de la base de cet os, ne flotte jamais à nu et sans protection sur la convexité, on comprendra alors tout à fait quel art la nature déploie pour protéger chaque partie. Si on constate encore que dans les cavités des os, non-seulement les nerfs et les tendons, mais encore les vaisseaux sont consolidés par des membranes qui, jetées par-dessus, les environnent en haut et en bas, on reconnaîtra mieux encore, je pense, que toutes ces dispositions ont été prises par la nature pour rendre les parties invulnérables : ces précautions se rencontrent aussi bien dans toutes les parties du corps que pour les éminences des os du carpe. En effet, les apophyses du cubitus et du radius ont été creusées pour recevoir les tendons des trois muscles qui sont situés à la partie externe du membre et qui meuvent le carpe (radiaux, cubital externe, (aisceau carpien du long abducteur). En conséquence tous les tendons qui se trouvent dans cette partie sont entourés de tous côtés par des membranes larges, fortes et dures, naissant des os sur lesquels les tendons sont reçus, de sorte qu’ils ne peuvent être ni très-facilement blessés par les chocs extérieurs, ni souffrir de la dureté des os. Ainsi donc, de même que pour constater que la nature a pourvu à la sûreté des parties, il suffit d’avoir vu avec soin les faits révélés par l’anatomie, de la même manière on peut constater qu’elle a proportionné la grandeur de chaque muscle et de chaque tendon aux fonctions, comme cela a été démontré dans le premier livre (chap. xvii), confiant les fonctions faibles aux muscles et aux tendons peu volumineux, et les fonctions énergiques à des muscles qu’elle a créés non-seulement plus volumineux que les autres, mais même doubles. J’ai démontré que la nature avait également ordonné avec un art exquis le nombre de tous ces muscles et leurs positions, et il ne me reste rien à dire sur ce qui les concerne.

Chapitre iii. — Du carpe et du métacarpe ; artifice de la nature dans le nombre, la forme, la situation et la disposition des os qui composent ces parties. — De l’union du carpe avec le métacarpe, et de l’un et de l’autre avec l’avant-bras. — Des mouvements du carpe et du métacarpe ; rapports de ces mouvements avec ceux de la main. — Utilité de la multiplicité des os du carpe et du métacarpe. — Cf. chap. ix.


Mais il est temps de passer aux os, en commençant par la main, puisqu’elle en a aussi beaucoup. Il a été démontré plus haut (I, xiv) que chaque doigt devait avoir nécessairement trois os, ayant la forme, la position et la grandeur qu’ils ont actuellement ; mais on n’a pas dit du tout dans ce qui précède pourquoi la nature a composé le carpe de huit os, le métacarpe de quatre, à qui elle a donné une forme variée, pourquoi les os du carpe sont placés sur deux rangs, et ceux du métacarpe sur un seul rang ; on n’a pas parlé non plus de la forme, de la dureté, de la position de ces os. Il faut commencer par traiter de leur nombre. En effet, il nous paraîtra étrange que le fabricateur de toutes choses, qui a fait d’un seul os la cuisse et le bras, les deux plus grands membres du corps, ait donné huit os à une partie aussi petite que le carpe, et quatre au métacarpe. Pour les doigts, la variété des figures qu’ils prennent dans leurs mouvements est sans doute une démonstration de l’utilité de leur nombre, mais pour le carpe et le métacarpe on ne voit rien de semblable ; cependant, car il faut bien prendre sa revanche en soutenant le contraire, comme dit quelque part Hippocrate (Rég. des mal. aig., § 2, t. II, p. 302)[16], ces parties sont si artistement disposées, qu’il ne manque rien à l’excellence de la perfection. Pour le prouver immédiatement, aucun des huit os du carpe ne ressemble en rien, ni pour la forme, ni pour la grandeur, à son voisin. Cependant ils sont unis dans une telle harmonie, qu’on peut difficilement en saisir le nombre ; car à moins que vous n’enleviez exactement les ligaments et que vous ne dépouilliez le carpe des membranes qui le recouvrent, il vous semblera que tous les os n’en font qu’un. Comment ne verra-t-on pas se révéler un art admirable, joint à la prévoyance, dans cette disposition que le carpe, composé comme il est de plusieurs os de formes si différentes, a été creusé à sa face interne autant qu’il convenait à la main, et rendu convexe à sa face externe autant que cela était également nécessaire ? Offrir à sa partie supérieure, celle qui touche à l’avant-bras, une convexité de telle forme et de telle proportion qu’elle fût le mieux disposée par sa figure et par sa dimension, pour s’articuler avec les os placés au-dessus de lui, n’est-ce donc pas encore pour le carpe, une preuve de la meilleure prévoyance, et de la perfection de l’art ? Certes vous n’admirerez pas seulement cette disposition ; mais regardez aussi la partie inférieure, vous y verrez quatre petites cavités placées à la suite les unes des autres, et qui s’articulent avec les os du métacarpe. Un cartilage revêt non-seulement ces cavités ; mais, dans le carpe lui-même, tous les points de jonction des os entre eux ; à l’extérieur toutes ces parties sont maintenues rapprochées par de fortes membranes qui servent de liens aux articulations, et de moyen de protection aux os qu’elles entourent. — Pour le métacarpe, ce sont quatre os parallèles qui se portent jusqu’aux doigts ; ils sont séparés les uns des autres, et ne sont pas entièrement réunis comme ceux du carpe, parce qu’ils devaient s’articuler avec les doigts, organes destinés à s’écarter le plus possible les uns des autres, tandis que les parties supérieures du carpe s’articulent avec les extrémités du cubitus et du radius, qui sont réunies. À la face externe les os du métacarpe sont légèrement convexes, mais à la face interne ils sont plutôt aplatis, car placés après le carpe ils doivent en imiter la forme, et ils leur ressemblent si bien que la réunion des uns et des autres présente deux surfaces lisses, une surface concave à la partie interne, et une surface convexe à la partie externe. Lors donc que nous avons besoin d’étendre exactement la main, les tendons externes étendent tous les doigts, comme s’ils les repliaient, et l’articulation du carpe est étendue en même temps. Serrés entre les doigts et l’avant-bras, soulevés violemment [par les tendons ?] comme par un levier, le carpe et le métacarpe sont forcés de sortir de leur place primitive ; mais ne pouvant s’échapper par la partie externe à cause de la tension des tendons qui s’y trouvent, il leur reste le déplacement vers la face interne, et, pressés de toutes parts, ils se porteraient aussi fortement que possible de ce côté si leurs ligaments étaient lâches et minces ; maintenant la force de ces ligaments leur vient en aide, de façon qu’ils ne peuvent se luxer. Ainsi donc, chaque articulation, prise à part, se déplaçant peu, il résulte de ces déplacements multiples un grand et notable mouvement. C’est aux tendons externes que revient la plus grande puissance pour la production de ces mouvements ; en s’étendant sur la convexité des os, ils les refoulent tous vers l’intérieur. Il résulte de là pendant la tension un double phénomène évident pour les sens ; d’une part le creux de la main disparaît, étant rempli par les os qui se portent vers lui, et de l’autre, la convexité qui existait primitivement à la face externe est effacée. Ce n’est donc pas seulement parce que le creux de la main est rempli, mais aussi parce que la convexité est redressée, qu’il est possible au carpe et au métacarpe d’être étendus. Quand nous voulons former exactement la main en creux, nous faisons tout le contraire ; en relâchant les tendons externes tendus et en tendant les internes, nous fléchissons les doigts ; à l’aide de toutes ces combinaisons chacun des os est facilement ramené dans la place qu’il occupait à la partie externe. Mais aucun de ces deux mouvements n’aurait jamais lieu si les os ne pouvaient pas céder, et ils ne céderaient pas s’ils formaient un tout indivis ; il en résulte qu’ayant la faculté de changer de position, à cause de leur multiplicité, les os du carpe et du métacarpe rendent la main tantôt creuse autant que possible, et tantôt plane, parce que nous avons besoin tour à tour de ces deux dispositions[17]. L’une de ces conditions eût fait nécessairement défaut à ces parties si les os n’eussent pas été en grand nombre : une telle disposition assure non-seulement les fonctions de la main, mais sa sûreté. S’il n’y eût eu entre les doigts et l’avant-bras qu’un seul os concave en dedans, convexe en dehors, et nu comme il convenait qu’il fût, ainsi que cela a été démontré dans le livre précédent (chap. xvii), il eût été facilement brisé par tout corps dur qui l’eût frappé, et, brisée, cette masse eût été entièrement désorganisée, n’étant composée que d’une seule pièce ; maintenant, comme elle se compose de douze os, le douzième de toute la construction est seul compromis quand un des os est lésé. Mais encore pour empêcher complétement qu’elle ne fût lésée, il était mieux qu’elle fût composée de plusieurs os, et surtout d’os aussi durs qu’ils le sont ; en effet, cédant aux corps qui les frappent, ils brisent, au moyen de leurs articulations, la force de ces corps ; de la même façon, les armes offensives, la lance, et tout autre corps semblable, traversent plus facilement les tissus quand ils sont tendus que s’ils sont relâchés, parce que, dans le premier cas, il y a résistance, et que, dans le second, les tissus cédant de proche en proche, amortissent la force des corps qui viennent les frapper. Les os du carpe et du métacarpe, par leur assemblage, jouissent d’un double avantage : immunité tenant à l’ensemble des os, immunité tenant à la nature de chacun d’eux en particulier ; le premier est dû à leur nombre, le second à leur dureté. La variété des formes procure merveilleusement l’immunité de l’ensemble, car la main cède de mille manières aux corps qui la frappent de tous côtés ; s’il n’y avait en effet qu’une seule forme pour les os, la main ne serait pas à l’abri du danger, parce qu’elle ne pourrait pas céder dans divers sens ; voilà pourquoi les os de la main sont nombreux et ont été joints ensemble comme ils le sont actuellement.


Chapitre ix. — Du nombre des os au carpe et au métacarpe. — Comparaison du pied et de la main sous le rapport de la position des doigts. — Nécessité de la position latérale du pouce, pour assurer les opérations de la main ; il devait être placé du côté de l’indicateur, et non du côté du petit doigt.


Pourquoi huit os au carpe et quatre au métacarpe, et pourquoi il était mieux qu’il n’y en eût ni plus ni moins ? Je l’exposerai dans ce qui suit, en rappelant d’abord une partie de ce qui a été dit à la fin du premier livre, et en donnant maintenant la démonstration de l’autre partie.

Le premier livre (chap. xxiii) explique pourquoi il était mieux qu’il n’y eût ni plus ni moins de cinq doigts ; mais pourquoi les doigts ne sont-ils pas disposés à la main, comme aux pieds, sur une même ligne, et pourquoi le grand doigt est-il opposé aux autres ? Nous avons déjà traité de ce sujet, mais il faut ajouter ici tout ce qui a été omis plus haut. Le pied est un organe de progression, la main est un organe de préhension (III, vi ; voy. aussi pp. 118 et 181) ; il fallait donc au pied la solidité de sustentatioh, et à la main la variété de la préhension ; la sûreté de sustentation exigeait que tous les doigts fussent placés sur le même rang ; l’aptitude à revêtir des formes diverses pour la préhension réclamait l’opposition du pouce avec les autres doigts. Si le pouce eût été opposé directement aux autres doigts, en occupant le milieu de la région interne du carpe, beaucoup des opérations de la main eussent été compromises, surtout celles qui s’accomplissent avec le concours des éminences thénars soit d’une seule main, soit des deux à la fois. Voilà donc pourquoi il fallait qu’il fût placé latéralement, et très-écarté des autres. Comme il y avait deux côtés sur lequel on pouvait le placer, celui du petit doigt et celui de l’indicateur, il était rationnel de le placer du côté de l’indicateur, car les mains devaient être ainsi tournées l’une vers l’autre, et avec la forme opposée elles eussent été tournées dans un sens opposé[18]. De plus dans les flexions extrêmes des doigts, le petit doigt ne laisse aucun espace vide, l’indicateur en laisse un considérable, qui a évidemment besoin du pouce comme d’un couvercle. Puisqu’il fallait donc que le pouce fût situé dans cette région, la nature a articulé sa première phalange sur l’os le plus proche du carpe ; car s’il eût été uni à quelque os du métacarpe, il n’eût pas pu s’écarter assez de l’indicateur, et s’il en eût été ainsi, il eût mal fonctionné avec ce doigt, mal aussi avec chacun des autres, plus mal encore s’il s’agissait d’entourer un objet ; car dans chacune de ces fonctions l’utilité du pouce ressort assez de sa grande distance d’avec les autres doigts. C’est pourquoi la nature a éloigné ce doigt le plus possible des autres.


Chapitre x. — Utilité du nombre huit pour les os du carpe et du nombre quatre pour le métacarpe. — Raisons de la différence dans le mode de fonctions de la rangée carpo-cubitale et de la rangée carpo-métacarpienne tirées des mouvements et de la disposition de l’avant-bras, du métacarpe et des doigts.


La nature a placé entre l’avant-bras et les quatre doigts le carpe et le métacarpe, composés de plusieurs os pour les raisons qui ont été exposées plus haut (chap. viii). Mais pourquoi l’un est-il composé de quatre os et l’autre de huit ? c’est ce qui reste à dire maintenant. Le métacarpe est composé de quatre os pour la raison suivante : les doigts étant au nombre de cinq, le pouce s’articule avec le carpe, chacun des autres avec le métacarpe. — Pourquoi fallait-il que le carpe fût composé de huit os, et ensuite que ces os fussent disposés sur deux rangs ? C’est ce qu’il faut d’abord démontrer. La nature a séparé les uns des autres les os du métacarpe, parce qu’ils devaient être en rapport avec des os séparés sensiblement les uns des autres, et parce qu’elle-même voulait préparer ainsi un écartement pour les muscles (interosseux) sur la disposition très-rationnelle desquels nous avons parlé plus haut (II, iii, p. 173). Tous les os du carpe se touchent ensemble. Ceux qui sont liés à l’avant-bras sont serrés plus étroitement : ceux qui sont unis au métacarpe le sont moins ; car il fallait que les premiers ne fissent pour ainsi dire qu’un, devant être, en quelque sorte, unis comme un seul os à ceux de l’avant-bras, et accomplir des mouvements nombreux et violents. Toutes les actions violentes de la main sont, en effet, des mouvements qui se passent dans l’articulation du carpe avec l’avant-bras. Mais il n’était pas nécessaire pour les autres qu’ils fussent unis comme un tout avec les os du métacarpe, lesquels sont séparés les uns des autres ; ils ne devaient accomplir aucun mouvement violent ; il était même beaucoup plus utile pour leur immunité d’être unis un peu lâchement, car cette disposition brise plus efficacement la violence des chocs extérieurs. Puisqu’il était mieux d’une part que les os du carpe fussent nombreux, et de l’autre que ceux qui touchent à l’avant-bras ne fussent pas unis de la même manière que ceux qui touchent au métacarpe, la nature les a mis sur deux rangs. Comme les os du métacarpe sont nécessairement au nombre de quatre, le premier os du pouce étant situé à côté d’eux sur une même ligne (raison pour laquelle certains anatomistes le comptent parmi les os du métacarpe[19]), et que toute la rangée du métacarpe s’articula avec la partie inférieure du carpe, cette partie a été avec raison composée de quatre os, tandis que l’autre, qui s’articule avec l’avant-bras, l’est de trois. La partie du carpe qui s’articule avec l’avant-bras devant être très-étroite et l’insertion des doigts étant très-large, toute la portion intermédiaire participe d’autant plus à la largeur et à l’étroitesse qu’elle s’éloigne plus des extrémités. Comme il y a trois rangées d’os entre l’avant-bras et les doigts, la première, du côté de l’avant-bras, composée de trois os, la seconde de quatre, la troisième, qui s’articule avec la précédente, de cinq, dont un est l’os du pouce, les quatre autres constituant le métacarpe. Il semblerait donc ainsi que le carpe est composé de sept os ; mais si vous attendez un peu ce qui sera dit (chap. xii) spécialement de l’os allongé et flottant (pisiforme), situé à la partie intérieure du carpe, par laquelle il s’articule avec la petite apophyse du cubitus, et si vous considérez en vue de quels usages la nature a fait cet os, vous serez complétement persuadés qu’on ne pouvait pas trouver pour le carpe, une meilleure combinaison que huit os, ni plus ni moins[20]. Sur ce sujet, ce qui précède étant suffisant, les considérations suivantes se rapporteront à la fois aux apophyses et aux épiphyses[21], non-seulement du carpe, mais de tous les membres.


Chapitre xi. — De la forme des apophyses et des èpiphyses en général ; de celles de l’articulation brachio-carpienne en particulier. — Décomposion de l’articulation du carpe en deux parties ; usage de chacune de ces deux parties dans les mouvements de la main. — Que la nature a mis à profit la forme des éminences osseuses pour la protection des muscles des doigts.


Puisque là où les os, surtout les grands, doivent s’articuler, il faut que l’un d’eux reçoive et que l’autre soit reçu, puisqu’il faut en même temps que celui qui reçoit ait une cavité et que celui qui est reçu présente une convexité, la nature a créé certaines apophyses ou certaines épiphyses pour les uns et pour les autres. Pour les os qui sont reçus, elles sont convexes et arrondies de tous côtés[22] ; pour ceux qui reçoivent, elles sont concaves intérieurement et convexes extérieurement. Ainsi le carpe devant s’articuler avec l’extrémité du cubitus et du radius, chacun de ces deux os possède avec raison une épiphyse convexe et arrondie à l’extérieur, concave à l’intérieur. L’épiphyse du radius est munie circulairement et dans toute son étendue d’un rebord qui étreint exactement l’extrémité du carpe placée de ce côté. Celle du cubitus n’est pas entièrement semblable. La partie interne et qui regarde le radius, ressemble à l’épiphyse de ce dernier os ; mais l’autre partie qui continue en ligne droite la longueur du membre se termine en une tête arrondie, laquelle loge, à l’aide d’une cavité glénoïde, dans l’os du carpe qui est situé de ce côté ; en sorte que l’articulation du carpe est double ; l’une est constituée par les extrémités des os du carpe, logées dans la cavité qui est située entre les épiphyses du radius et du cubitus ; l’autre, la petite, par l’os qui embrasse la petite apophyse du cubitus[23]. Cette dernière a été créée en vue des mouvements de rotation de la main pour la pronation et la supination. C’est à l’aide de la grande articulation que le carpe s’étend et se fléchit. C’est en vue de ces fonctions, que les extrémités du radius et du cubitus ont été créées globuleuses ; mais la nature a encore mis cette disposition à profit pour un autre usage, suivant la coutume où elle est d’employer souvent pour un usage une partie faite pour un autre : car elle a placé les têtes des tendons qui meuvent les doigts dans les cavités formées par l’intervalle des éminences. Ainsi elle a donné à ces tendons une espèce de mur ou de tour, comme moyen certain de protection.


Chapitre xii. — Du huitième os du carpe (pisiforme) ; de l’artifice dont la nature a usé en le formant et en lui assignant la place qu’il occupe. De la disposition de l’os pisiforme et des tendons qui y sont attachés. — Du mode d’insertion des deux autres tendons qui meuvent le carpe.


Comme du côté externe (face postér.), il y avait un relief suffisant à l’extrémité du cubitus, mais que les parties internes étaient abaissées à cause de la direction de la petite apophyse qui se porte du côté externe et en bas, et qui est embrassée, ainsi que nous l’avons dit (chap. xi), par un des os du carpe, la nature a placé là, comme une palissade, un os oblong, qui se dirige directement en dedans et qui protège les parties molles placées dans cette région, entre autres le nerf (cubital), venu de la moelle pour se distribuer à la partie interne de la main. C’est le huitième os du carpe. Nous avons différé dans ce qui précède de parler de sa formation si opportune. Comme il existe une parfaite harmonie entre tous les os du carpe, la nature manquant de place pour y loger avec une entière sûreté l’os en question, a imaginé dans sa sagesse beaucoup de choses admirables. D’abord elle a fait l’extrémité inférieure de cet os très-mince, ne pouvant espérer de trouver autrement une place convenable pour l’y fixer ; ensuite l’allongeant suffisamment, elle l’a fait à son autre extrémité spongieux et cartilagineux. Ainsi elle a disposé un espace suffisant pour l’insertion du tendon (cubital inter.) qui fléchit le carpe dans cet endroit ; car ce tendon était trop volumineux pour pouvoir s’insérer avec sûreté par un petit cartilage sur un des os du carpe lui-même ; la nature a donc fixé ce tendon au pisiforme. Quant à la petite extrémité de cet os, elle l’a dirigée vers le bas, et l’a placée entre l’os qui embrasse la petite apophyse du cubitus et la grande tête qu’on appelle condyle, tête d’où part un petit col qui, se détachant sur les parties extérieures et inférieures, se termine en une autre petite tête, laquelle s’articule, ainsi qu’on la démontré (chap. xi), avec un des os du carpe (semi-lunaire)[24]. Cet os cartilagineux, étant logé dans une très-petite cavité, courait nécessairement du danger, et devenait sujet à une grande mobilité, mais la nature l’a uni aux os voisins par de fortes membranes qui exercent une traction égale dans tous les sens, de sorte qu’il se maintient droit, mais encore avec peine, flottant sur le rebord de l’os qui embrasse la petite apophyse du cubitus. Comme le grand tendon (cubital int.) qui fléchit le carpe s’applique sur la tête de cette apophyse, et devait attirer à lui le petit os et le renverser, la nature lui a opposé une autre traction d’égale force, en faisant naître des parties opposées un ligament qui se termine au métacarpe. Ainsi l’os cartilagineux, tiré également en tous sens, ne tombe d’aucun côté. Telle est la disposition des os du carpe qui sont du côté du petit doigt.

Quant à la région [interne] correspondante au pouce, comme il fallait aussi dans cette région une certaine protection pour l’un des nerfs qui viennent d’en haut, c’est-à-dire pour celui qui se distribue en partie au côté externe de la main (n. médian), et de plus une surface pour l’insertion de celui des tendons fléchisseurs de la main dont nous n’avons pas encore parlé, mais qu’il n’y avait point de place pour y fixer un autre os analogue à celui qui est du côté du petit doigt, la nature a donné, en conséquence, au premier os du carpe (scaphoïde) une apophyse allongée, cartilagineuse et spongieuse, qui se dirige vers la partie interne de la main, et elle y a inséré ce tendon qui fléchit la main (radial interne). Elle n’a pas voulu borner toute l’insertion à cette seule apophyse ; mais elle l’a prolongée jusqu’au métacarpe en vue d’une plus grande solidité, ayant fait double ce tendon. Elle a attaché un des prolongements à l’extrémité postérieure des os correspondant à l’index et au doigt médius. Les dispositions qu’elle avait prises à la face interne de la main pour les tendons qui meuvent la première et la troisième articulation des doigts, la nature les a prises dans cette région par la même raison. En effet, ces tendons qui ne devaient pas s’arrêter seulement à la première phalange, mais s’avancer jusqu’à la troisième, elle les a fixés aux os par des ligaments ; de même le tendon dont il est maintenant question, elle ne l’a pas fixé sur l’apophyse elle-même, mais sur le ligament qui l’environne, afin qu’il puisse s’avancer plus loin ; car les tendons qui s’insèrent directement sur les os s’y terminent. La nature a créé une autre épiphyse consistant en un petit os cartilagineux, uni par de forts ligaments à l’os du carpe dont nous parlons, et à celui qui vient après et qui est articulé avec la première phalange du pouce[25], pour y attacher l’une des deux divisions du tendon qui, on l’a vu plus haut (II, iv-v), meut le pouce et le carpe (faisc. carpien du long abducteur). Ainsi on pourrait compter neuf os au carpe, mais les anatomistes ne les comptent pas plus que les autres os appelés sésamoïdes qui sont placés par surcroît auprès de plusieurs articulations des pieds et des mains dans un but de protection. Les deux autres tendons qui meuvent le carpe s’insèrent tous deux en s’élargissant, l’un sur les os du métacarpe qui sont en avant de l’indicateur et du médius (radiaux), l’autre sur l’os du métacarpe qui est en avant du petit doigt (cubital externe) ainsi qu’on l’a déjà dit plus haut (chapp. iv-v) ; mais ni l’un ni l’autre n’avait besoin ni d’une apophyse ni d’une épiphyse, ni de quelque autre proéminence extérieure de l’os. Il leur suffisait de se fixer à l’os au moyen du cartilage, puisqu’ils sont petits et qu’ils sont chargés de mouvements faibles. — J’ai exposé presque tout ce qu’il y a de plus important touchant la main, car si j’ai oublié quelque petite particularité, on la trouvera facilement, ainsi que je l’ai déjà dit, en examinant seulement la structure de la partie. Ainsi parmi les quatre tendons qui étendent ou fléchissent le carpe, les externes paraîtront manifestement obliques ; ils s’insèrent, l’un (cubital externe), surtout à la partie externe de l’os qui est en avant du petit doigt, tandis que l’autre se fixe sur le coté interne de celui qui est en avant du pouce (faisc. métac. du long abducteur). Si l’on regarde attentivement, on verra facilement que les tendons internes (radial et cubital internes) ont aussi une certaine obliquité, et que cette disposition leur donnera l’avantage non-seulement d’étendre et de fléchir le carpe, mais aussi d’imprimer à la main un mouvement latéral. Ce que j’ai dit suffit sur ce sujet.


Chapitre xiii. — De la position du radius et du cubitus ; que l’espèce d’obliquité du radius est en rapport avec les mouvements de pronation. — Raison des diverses dispositions du radius par rapport au cubitus, et de la forme respective de ces deux os.


Je dois parler de la position et de la conformation du radius ; je traiterai en même temps du cubitus. C’est avec raison que la position du radius est oblique, comme celle du cubitus est droite. Il fallait que la position de chacun des deux os fût en rapport avec la nature de leurs mouvements respectifs. Le mouvement de flexion et d’extension s’opère suivant la longueur du membre, et la pronation et la supination sont des mouvements latéraux. En conséquence le radius est oblique et le cubitus est droit. Celui-ci sert au mouvement d’extension et de flexion, celui-là aux mouvements de circumduction. C’est aussi pour cela que les surfaces articulaires de l’un et l’autre os, en rapport avec l’humérus, sont différentes, mais je parlerai un peu plus loin (chapp. xiv-x) de cette disposition. Quant à la position du radius, j’ai déjà dit qu’elle était oblique. Comme en toutes choses la position oblique est de deux espèces, car ou bien elle se dirige de la partie interne vers l’externe, ou au contraire de la partie externe vers l’interne, j’expliquerai maintenant pourquoi la nature a choisi pour le radius la seconde de ces positions. A propos des mouvements latéraux du bras, on a vu plus haut (chap. iv, p. 177) que les mouvements de supination ont pour but les fonctions les moins nombreuses, tandis que les mouvements de pronation servent des fonctions beaucoup plus nombreuses et plus essentielles. C’est donc pour cela que la nature a disposé le radius de façon à ce qu’il obéisse facilement aux mouvements de pronation, en plaçant son extrémité supérieure sur la tête externe de l’humérus, et en dirigeant l’extrémité inférieure vers le grand doigt ; mais avec une disposition contraire les mouvements du radius eussent été plus faciles pour la supination que pour la pronation, car la pronation est la figure la plus voisine de la position actuelle, et la supination, de la position contraire. En effet, pour tout ce qui se meut, le transport est plus prompt et plus facile vers ce qui est proche, et plus difficile vers ce qui est éloigné. Voilà pourquoi le radius est oblique, et pourquoi il a même une certaine obliquité plutôt qu’une autre. Mais pourquoi repose-t-il sur le cubitus ? Parce que le cubitus est plus long que le radius, et parce qu’il occupe la plus grande partie de l’articulation de l’os du bras ; or, il était rationnel de faire rouler l’os le plus court sur le plus long. Pourquoi les deux os sont-ils minces au milieu et épais du côté du coude et du carpe ? Parce qu’il fallait que la région moyenne fournît de la place aux muscles, et que les extrémités reçussent du développement par les épiphyses. Nous avons déjà dit plus haut (chap. xi) que les épiphyses étaient nécessaires pour les articulations. Pourquoi des deux extrémités de chacun des os, celle du cubitus est-elle la plus épaisse du côté du coude, et celle du radius du côté du carpe ? N’est-ce pas parce qu’il y a pour le carpe une articulation commune aux deux os (voy. chap. xi, et p. 194, note 3), et parce qu’il était nécessaire que pour le coude le cubitus l’emportât d’autant plus par son volume sur le radius que l’articulation du coude était plus utile pour les mouvements de tout le membre.

Chapitre xiv. — Situation et forme des deux apophyses du cubitus ; figure sigmoïde qui en résulte. — Nom commun de ces apophyses ; nom particulier de la grande.


Comme on a traité suffisamment de la position et de la forme, non-seulement du radius, mais aussi du cubitus, il reste à parler de l’articulation de ces deux os avec l’humérus. Il y a dans cette région pour le cubitus deux apophyses convexes en dehors, concaves en dedans, l’une, la plus grande, part de la partie postérieure et inférieure ; l’autre, beaucoup plus petite s’élève des parties supérieures et antérieures. La concavité de ces deux apophyses se regardant, il en résulte une grande cavité semblable à la lettre sigma (grande cavité sigmoïde). On appelle ces apophyses du nom commun de couronnes (olécrâne et apophyse coronoïde)[26]. Ce nom leur vient de ce qu’elles ont la figure d’une demi-sphère. Ainsi que nous l’avons dit ci-dessus (cf. chap. ii, p. 170), les Athéniens appellent olécrâne la grande apophyse, celle qui est postérieure, et Hippocrate la nomme ἀγκών (coude). Telle est la disposition de l’extrémité de l’avant-bras.


Chapitre xv. — Des cavités (bathmides. — Cavités coronoïde et olécrânienne) situées aux faces dorsale et palmaire de l’extrémité inférieure de l’humérus, et des couronnes (apophyse coronoïde et olécrâne) du cubitus ; rapport de ces cavités avec les couronnes. — Utilité de la disposition et de la forme des bathmides et des couronnes, pour les mouvements d’extension et de flexion, et les autres fonctions de l’avant-bras. — Inconvénients qui résulteraient des dispositions contraires. — Utilité de la tête interne et de la tête externe de l’humérus. — Des ligaments du coude.


L’humérus a une épiphyse de chaque côté de la tête, l’une au côté externe (épicondyle et condyle), l’autre au côté interne (épitrochlée). Entre ces épiphyses existe une cavité lisse, arrondie, semblable à celles des instruments qu’on appelle poulies, sur laquelle se meuvent les couronnes du cubitus. Là où finit cette cavité, de chaque côté sont les bathmides (c’est ainsi qu’Hippocrate, De fract., § 2, t. III, p. 420, nomme les cavités de l’humérus) dans lesquelles entrent les couronnes du cubitus, quand on étend ou qu’on fléchit tout l’avant-bras ; elles servent de limite à l’extension et à la flexion extrêmes. Voilà pourquoi elles ont été faites par la nature telles, et d’une telle étendue ; c’est aussi pour cela qu’elles ont été placées sur cette partie de l’humérus. Aussi lorsque la couronne antérieure (apoph. coronoïde) commence à se mouvoir, le cubitus tout entier opère un mouvement de circumduction, et l’avant-bras se fléchit, car le mouvement du cubitus en dedans entraîne la flexion. Mais si le cubitus se tourne de l’autre côté (cela a lieu lorsque sa couronne postérieure (olécrâne) commence le mouvement), l’avant-bras est étendu. Aussi loin que les couronnes roulent librement sur les convexités de l’humérus, l’antérieure entraîne toute l’articulation dans la flexion, et la postérieure dans l’extension ; mais lorsqu’elles sont arrivées sur les bathmides et qu’elles y sont logées, elles ne peuvent aller au delà, et c’est là la limite de leurs mouvements. Si les bathmides n’existaient pas du tout, ou si elles étaient soit plus grandes, soit plus petites qu’elles ne sont en réalité, beaucoup de mouvements de l’avant-bras en souffriraient : s’il n’y avait pas de bathmides du tout, l’extension et la flexion seraient entièrement abolies, les convexités de l’humérus venant heurter les couronnes du cubitus ; si elles étaient plus petites qu’elles ne sont, l’extension et la flexion complètes de l’avant-bras en seraient gênées d’autant plus vite que les bathmides rencontreraient les couronnes plus tôt qu’il ne convient. Si les bathmides étaient plus grandes qu’elles ne sont, ou si l’humérus était percé de part en part, il est évident pour tous que le cubitus serait porté en arrière au delà de l’extension parfaite ; et s’il en était ainsi, nous ne pourrions obtenir aucune résistance pour les ouvrages violents et forts que nous accomplissons le bras étant exactement étendu. Si donc la couronne postérieure du cubitus était sans aucun point d’appui et complétement lâche, elle s’échapperait aisément de dessus la convexité humérale, et elle nuirait d’autant plus à la force des fonctions qu’elle retomberait davantage. Mais avec la grandeur actuelle des bathmides l’extension et la flexion de l’avant-bras sont parfaitement exactes, en sorte que les mouvements ne pèchent ni par excès ni par défaut.

Pour quiconque veut regarder, il est évident que c’est en vue de ce qu’il y a de plus excellent, que la forme des bathmides est dans le rapport le plus parfait avec les couronnes qu’elles reçoivent ; en effet, le mieux était que les proéminences fussent serrées exactement de tous côtés dans les cavités, de façon qu’il n’existât aucun espace vide. Il n’était pas possible que les choses fussent plus convenablement disposées qu’elles ne le sont, chaque bathmide partant de la partie la plus large de la lèvre supérieure, et se terminant inférieurement par une extrémité très-étroite[27]. De plus, que les cavités aillent, en se rétrécissant peu à peu, pour correspondre aux couronnes, de telle sorte qu’il n’y a sur aucun point ni constriction, ni laxité, ni manque d’appui, cela n’est pas une petite preuve de prévoyance. L’artifice de la position des bathmides se révèle encore par cette circonstance qu’elles sont précisément placées là où devaient venir frapper les couronnes du cubitus dans l’extension et la flexion complètes de l’avant-bras. Cela est évident pour tous. En effet, si l’on considère qu’on ne trouve de cavité dans aucune autre partie de l’humérus[28], et que celles qui existent n’ont pas été faites en vain, ni jetées au hasard, mais qu’elles apparaissent comme étant disposées dans le lieu le plus propice, qui n’avouera que ces dispositions ont été prises pour le mieux ? car outre leur position, toute leur structure eu égard à la grandeur et à la forme est si convenablement et si exactement appropriée aux fonctions du bras, que s’il y avait le plus petit changement, le membre en serait estropié.

Vous apprendrez qu’à leur tour les couronnes du cubitus sont parfaitement constituées, si vous réfléchissez que ces couronnes étant ou plus courtes, ou plus longues, ou plus obliques, ou plus droites, ou plus recourbées, ou plus arrondies, ou plus étroites, ou plus larges qu’elles ne sont, ou modifiées de quelque manière que ce soit, les fonctions du bras seraient lésées en proportion. Si, par hypothèse, les couronnes étaient plus longues qu’elles ne le sont actuellement, il est évident pour tous que, venant frapper plus tôt le bras, elles gêneraient en quelque chose le mouvement complet d’extension ou de flexion. Si on les suppose plus courtes, il en résultera d’une part que le cubitus sera replié et se fléchira en arrière[29], d’une autre que toute l’articulation perdra de sa solidité, en sorte que l’humérus quittera facilement le cubitus, en dépassant l’apophyse postérieure dans la flexion, et l’antérieure dans l’extension. Si elles étaient plus arrondies ou plus droites qu’elles ne le sont, elles ôteraient nécessairement une grande partie de sa fixité à la cavité située entre les condyles de l’humérus, et qui est arrondie ; à son tour cette cavité ne s’adapterait plus comme maintenant dans toute l’étendue de sa surface aux couronnes du cubitus. Si ces couronnes étaient plus étroites, comme la cavité moyenne de l’humérus sur laquelle elles rouleraient se trouverait alors trop large, elles seraient de nouveau privées de fixité, et flottant, pour ainsi dire, elles se porteraient souvent sur les côtés, en sorte que la faculté de mouvoir tout le cubitus d’une façon rectiligne serait compromise ; il s’ensuivrait que les fonctions de l’avant-bras privé de soutien et de point d’appui, seraient impuissantes. De même si elles étaient plus larges que la partie moyenne de l’humérus, elles ne pourraient pas entrer dans la cavité, mais elles resteraient suspendues sur les crêtes des têtes de l’humérus. Maintenant leur surface s’adaptant exactement à la cavité trochléenne, chacune des couronnes est exactement serrée de tous côtés par les condyles de l’humérus, et le cubitus ne peut en aucune façon dévier sur les côtés, de sorte que l’articulation devient solide et propre aux fonctions du bras.

Des deux têtes de l’humérus, l’externe (épicondyle et condyle), qui est la plus petite, a été faite en vue de l’articulation avec le radius ; l’interne (épitrochlée), la plus grande, n’a aucun os qui lui soit contigu ; aussi elle proémine à la partie interne du bras, et elle apparaît nue et dépourvue de chair quand on la regarde ou qu’on la touche ; mais il sera plus opportun d’en parler à propos des vaisseaux qui se répandent dans tout le corps, non-seulement des artères et des veines, mais encore des nerfs (liv. XVI), car j’ai résolu de parler en particulier de chaque point, au fur et à mesure que j’avancerai dans mon exposition ; de sorte que je traiterai de la tête interne de l’humérus quand il s’agira des vaisseaux et des nerfs, pour la sûreté desquels elle a été faite (XVI, viii). La nature se sert encore par surcroît de cette tête pour un autre usage, en y attachant la tête de l’extrémité supérieure des muscles qui sont couchés en droite ligne sur la partie interne du cubitus[30]. À propos de la tête externe, je dois dire ici que le radius, régulateur des mouvements de rotation de l’avant-bras, embrasse cette tête par sa cavité glénoïde, et aussi que des ligaments membraneux, forts, partant des épiphyses, servent de lien d’attache et de constriction en enveloppant de tous côtés l’articulation, de telle façon que la tête de l’humérus ne peut ni s’échapper de la cavité sur laquelle il est placé, bien que cette cavité soit superficielle et peu profonde, ni être gênée dans ses mouvements, la nature des ligaments étant telle qu’ils peuvent être très-allongés en proportion des tractions, et ne se refuser à aucun mouvement. Tels sont aussi la nature et l’usage des ligaments pour toutes les autres articulations ; car aucune articulation n’est entièrement dépourvue de ligaments. Les unes en ont de nombreux et de forts, les autres de moins abondants et de plus faibles. La nature n’a pas pris ces dispositions au hasard, mais elle a créé les ligaments d’autant plus nombreux et d’autant plus forts que l’articulation avait besoin de plus de sûreté dans la protection et de plus de liberté dans les mouvements ; car la nature n’aime rien faire ni de trop peu, ni de trop et d’inutile. Pour cette raison donc, la nature proportionnant à l’usage du radius dont nous parlons actuellement, l’épaisseur et le nombre des ligaments, n’a pas donné à son articulation des ligaments moins résistants qu’à toutes les autres articulations du reste du corps, de même elle a muni de vigoureux ligaments l’articulation du cubitus avec l’humérus ; et, bien que cette articulation fût très-solide par elle-même, craignant la force des mouvements qui s’y passent, elle a attaché par de forts liens le radius au cubitus à chacune de leurs extrémités. Mais c’est assez sur l’articulation du coude ; parlons maintenant des autres parties du bras.


Chapitre xvi. — Utilité de la forme de l’humérus. — Usage des chairs dont il est revétu ; les anatomistes n’ont pas traité de cet usage. — Heureuse disposition des muscles du bras. Ils servent à la fois aux mouvements du membre et à la protection de l’humérus ; ignorance fâcheuse des médecins à cet égard ; ils ne peuvent connaître l’utilité d’une partie dont ils ignorent la fonction et la position. — Rapports des deux masses musculaires du bras, externes et internes. — Proportion exacte entre le volume des muscles et celui des os.


Il me reste à traiter, pour ce qui regarde le bras, de quatre muscles et d’un os, car je m’occuperai des nerfs, des artères et des veines du bras quand je décrirai tous les vaisseaux qui se répandent dans l’universalité du corps (XVI, viii). L’humérus est avec raison convexe à sa face externe et concave à sa face interne ; car il était mieux, ainsi qu’il a été dit au commencement, que les bras fussent tournés l’un vers l’autre[31] ; cela étant, il était mieux aussi que les os se regardassent par leur concavité, et que leur convexité fût tournée du côté externe. Disons de suite que cette construction a rendu les bras très-propres à embrasser les corps ronds, en même temps qu’elle prépare un abri aux vaisseaux qui se distribuent à tout le membre. De plus il était mieux, et cela est évident, je pense, que l’os du bras fût recouvert par les muscles qui mettent l’avant-bras en mouvement ; car cet os avait besoin d’un moyen de défense et de revêtement, non-seulement contre le froid et le chaud (Cf. I, xiii), mais encore, et surtout, en vue du contact des corps durs ; car la peau privée de chair n’était pas capable de résister seule contre la moindre de ces influences. Que la chair soit une partie du muscle, c’est ce qui a été dit par presque tous les anatomistes, et aussi par nous dans le traité Du Mouvement des muscles (I, i) ; mais on n’a pas parlé avec exactitude de son mode de connexion avec les nerfs et avec les ligaments, et on n’a pas expliqué ses usages. Nous en traiterons dans la suite de cet ouvrage (XII, iii). Il suffit maintenant de considérer ce qui est admis et ce qui apparaît dans les dissections, je veux dire que les chairs font partie de la substance des muscles. Donc l’humérus devant être entouré de tout côté par les chairs, et devant nécessairement aussi fournir des points d’attache aux muscles qui meuvent l’avant-bras, a reçu non pas des chairs isolées et oisives, et des muscles isolés, mais des chairs en tant qu’elles font partie des muscles.

Comme l’avant-bras jouit de deux mouvements, l’un d’extension, l’autre de flexion, il était nécessaire que le muscle chargé de la flexion fût situé en dedans, et celui qui opère l’extension en dehors. Si les choses se passaient ainsi, toutes les parties intermédiaires de l’humérus, c’est-à-dire les faces supérieures et les inférieures (cf. II, ii, in fine), seraient tout à fait nues, aucun muscle ne les revêtant. Il fallait donc ou se résigner à laisser l’humérus complètement exposé à toutes les lésions à cause de sa nudité, ou faire naître sur les membres des chairs inutiles qui ne devaient faire en aucune façon partie des muscles ; mais l’une ou l’autre disposition était de la négligence, et, de plus, contraire aux habitudes de la nature. Pour ne pas engendrer une chair inutile et pour ne pas laisser sans défense et nue une partie du membre, elle a donc rendu les mouvements plus forts et en même temps plus sûrs, en doublant le nombre des muscles. Que quatre muscles tirent plus vigoureusement que deux, cela est tout à fait évident ; et que le mouvement soit alors plus sûr, cela n’a pas besoin non plus d’une longue démonstration. Comme chacun des muscles est deux au lieu d’un, si l’un des deux subit quelque lésion, l’autre suffit pour mouvoir le membre ; mais si la nature eût fait seulement les muscles doubles, et qu’elle les eût disposés les uns sur les autres ; elle eût donné, il est vrai, par ce moyen de la force et de la sûreté aux mouvements, mais elle n’eût pas encore recouvert les parties intermédiaires du bras ; comme elle a placé chacun d’eux obliquement sur le membre en les croisant mutuellement en forme de chi (Χ)[32], au niveau des parties susdites, elle arrive à remplit cette région de tout côté. Si ces muscles avaient dû mouvoir le membre par des tractions en ligne droite, en étendant ou en fléchissant l’articulation du coude, non-seulement la position oblique ne leur eût servi de rien, mais elle eût produit un effet tout contraire. N’est-ce pas une très-grande preuve de leur excellente construction que de pouvoir exécuter un mouvement rectiligne à l’aide d’un double mouvement oblique, comme les tendons qui meuvent le carpe ? En effet, l’un des muscles qui fléchissent l’avant-bras (biceps brachial) prend naissance sur les parties internes de la région de l’épaule, et se porte de là sur les parties antérieures du bras ; l’autre, plus petit (brachial antérieur), procède des parties externes de l’humérus, puis se porte insensiblement vers la région interne : d’où il est évident que leur situation respective est en forme de chi. Il est également manifeste que leur mouvement est oblique. Quand le plus grand des deux muscles (biceps) agit, la main touche la région interne de l’articulation de l’épaule ; quand c’est le petit muscle (brachial) ; elle arrive sur les parties opposées qui sont au côté externe. C’est la première chose qu’il faut chercher sur les singes quand on dépouille le bras et qu’on tire les attaches des muscles, comme nous l’avons dit dans notre Manuel des dissections (I, iii), et comme nous pouvons le faire sur nous-mêmes sans dissection, car en laissant dans l’immobilité toutes les autres articulations, et en fléchissant seulement l’articulation du coude, nous ne pouvons jamais porter la main au delà des régions susdites.

De la même façon vous trouverez les muscles (triceps brachial) de la partie postérieure du bras disposés de telle sorte qu’ils sont opposés à chacun des muscles de la région interne. Tous deux s’insèrent au coude, mais la plus grande partie de l’un se fixe à la région interne et la plus grande partie de l’autre à la région externe. Les origines supérieures du premier de ces deux muscles s’insèrent surtout sur les parties internes de l’humérus, et celles de l’autre muscle sur la région postérieure[33].

Mais, comme on l’a déjà dit au commencement de ce traité (I, xvi), il n’est pas possible de trouver l’utilité d’aucune partie avant d’avoir déterminé sa fonction ; aussi presque tous les médecins, ignorant les fonctions de la plupart des parties, quelques-uns même, ne connaissant pas leur structure, ne savent conséquemment rien d’exact touchant leur utilité ; il leur paraît suffisant de savoir qu’il y a deux muscles extenseurs de l’avant-bras et deux muscles fléchisseurs, mais ils déclarent qu’il est inutile de chercher laborieusement où commence et où finit chacun de ces muscles. Un de ces médecins, voyant un jour avec moi un jeune homme qui pouvait bien, en fléchissant l’avant-bras, porter la main vers la région interne de l’épaule, mais ne le pouvait pas vers la région externe, ce médecin, dis-je, n’était pas capable de reconnaître à quel muscle appartenait l’affection ; il ignorait complétement aussi que le grand muscle (biceps brachial) s’insère au radius et que le petit (brachial antérieur) se fixe sur le cubitus ; mais il pensait que les deux muscles se portent sur l’espace qui sépare les deux os. Comment aurait-il pu trouver l’utilité de leur situation, puisqu’il ignorait même cette situation ? Ignorant la position, il ne connaissait pas non plus la fonction.

Ces deux muscles, quand ils agissent ensemble, fléchissent l’avant-bras en ligne droite. Si l’un d’eux entre en action, l’autre demeurant en repos, la ligne droite déviera un peu d’un côté ou de l’autre, ainsi qu’il a été dit. On ne doit pas s’étonner que, si l’un des deux muscles attire l’un des deux os, celui-ci le cubitus, celui-là le radius, l’autre suit, ces deux os étant de tous côtés unis par des ligaments nombreux et puissants ; car s’il est possible aux muscles qui sont couchés sur le cubitus de mouvoir le radius tout seul, c’est que le mouvement est très-borné, et que les attaches qui l’opèrent sont nombreuses. Quant au muscle qui descend en droite ligne de l’humérus (biceps), qui agit par un seul tendon, et qui produit ainsi un mouvement considérable de tout le membre, de façon à porter les doigts sur l’épaule, il n’est ni étonnant ni impossible qu’en mettant un os en mouvement, il entraîne aussi l’autre, d’autant plus qu’une partie de son tendon s’insère sur les ligaments communs au cubitus et au radius. Ces dispositions ont été prises avec beaucoup d’artifice par la nature, et les deux muscles ont été faits avec raison, l’un petit et l’autre grand. J’ai déjà dit souvent (cf. I, xvii) que pour les bras les mouvements en dedans l’ emportent sur les autres ; puis donc que chacun des deux muscles écarte l’avant-bras de la parfaite ligne droite, il était naturel que le muscle placé en dedans (biceps) fût plus fort que celui qui est placé en dehors (brachial ant.). Il était naturel aussi que les muscles (triceps) qui leur sont opposés fussent, eu égard au volume, dans un rapport direct avec chacun d’eux ; car si la nature eût opposé au plus grand des muscles internes le plus petit des muscles externes, et au plus petit des internes le plus grand des externes, elle eût été à bon droit accusée d’impéritie. Mais ni dans cette partie, ni dans aucune autre elle n’a commis une pareille méprise.

Si jamais un créateur a fait preuve d’une grande prévoyance pour ce qui regarde l’égalité et la proportionnalité, la nature a aussi donné cette preuve dans la formation du corps des animaux, d’où Hippocrate lui décerne avec raison le nom de juste[34]. En effet, comment n’est-il pas juste aussi que les muscles du bras soient plus longs que ceux de l’avant-bras[35] ; les premiers meuvent l’avant-bras, et les seconds le carpe et les doigts, en sorte qu’il y a, eu égard à la grandeur, une égale proportion entre les parties qui doivent être mues et les muscles qui les meuvent. Il devait exister nécessairement une analogie entre les muscles et le volume des os qu’ils doivent mettre en mouvement, de telle sorte que le bras est plus grand que l’avant-bras pour la même raison que la cuisse est plus grande que la jambe. Si outre qu’ils sont volumineux, les os avaient été sans cavités, sans moelle, durs et denses, les membres eussent eu un poids énorme. Aussi les grands os sont-ils moins denses, plus caverneux et plus creux que tous les petits os. La nature tire encore accessoirement très-bon parti de leurs cavités ; elle y a mis en réserve la nourriture propre de l’os et qu’on appelle moelle ; mais j’en parlerai dans la suite (XI, xviii).


Chapitre xvii. — Pourquoi un os au bras et deux à l’avant-bras ? — Prévoyance de la nature dans la structure des articulations (Voy. aussi I, xv ; II, viii et XII, v). — Structure différente des articulations, eu égard à la variété ou à la solidité des mouvements ; laquelle de ces deux conditions prédomine dans les articulations de l’épaule, du coude, du carpe et des doigts. — Dispositions particulières prises par la nature pour les articulations du coude, du carpe et des phalanges.


Pourquoi y a-t-il un seul os au bras et deux à l’avant-bras[36] ? c’est ce qu’il faudrait dire maintenant ; mais avant cela il convient de parler d’une manière générale des articulations. On a dit plus haut que la nature a non-seulement donné pour chaque organe, aux parties qui les constituent, la forme qui est propre aux fonctions pour lesquelles ces organes ont été faits, mais qu’elle n’a pas pris moins de soin pour les mettre à l’abri des lésions (II, vii). On en fera maintenant une application aux articulations : là où le mouvement devait servir à des fonctions énergiques et nombreuses et où il y avait à craindre que la violence du mouvement n’entraînât une luxation, elle unit, elle serre les os par des liens externes nombreux et épais, non pas seulement membraneux, mais arrondis ; elle couronne de cartilages les têtes articulaires ; elle crée des proéminences de dimensions égales aux cavités qui doivent les contenir, de telle façon qu’il n’y a aucun espace vide ; de plus elle munit exactement la circonférence de ces cavités de crêtes et d’espèces de sourcils. Quand l’articulation est faite en vue de mouvements peu nombreux et peu énergiques, la nature, qui n’a plus de crainte à avoir, fait naître des ligaments minces et membraneux, et la jonction entière des os est tout à fait lâche. En avançant dans mon sujet, je démontrerai pour chaque membre que cette manière de procéder se rencontre dans les articulations de tout le corps. Mais c’est ici le lieu de montrer qu’il en est ainsi pour les bras dont il est question actuellement.

Nous accomplissons les fonctions les plus énergiques et les plus nombreuses en imprimant des mouvements à l’articulation du carpe et à celle du coude ; il était donc naturel que ces articulations fussent mises hors de danger et par le mode d’union des os, et par les ligaments qui les entourent, ligaments qui devaient être non-seulement épais, mais durs de tous côtés. Comme l’articulation de l’épaule est peu souvent appelée à faire des mouvements violents et que le plus souvent elle est complètement au repos ou qu’elle agit faiblement, les os y sont joints d’une façon très-lâche, et les membranes qui l’entourent sont encore plus lâches. La nature ne les a faites ni cartilagineuses, ni épaisses, ni tout à fait dures, mais suffisamment minces et molles, et capables de s’étendre beaucoup.

Pour les articulations du coude et du carpe, on trouve des ligaments non-seulement épais, mais durs, rapprochant de tous côtés les os qui entrent dans la composition de l’articulation et les empêchant le plus possible de s’écarter les uns des autres. Bien qu’ils doivent souvent agir avec une grande énergie, ils sont moins sujets aux luxations que les os de l’épaule ; car il ne se peut pas qu’un os s’éloigne d’un autre sans qu’il y ait un écartement aussi grand que possible : or l’écartement provient de la faiblesse et de la laxité soit des ligaments, soit du mode d’union des os entre eux, ce qui arrive pour les os quand les rebords de leurs cavités sont très-peu élevés et qu’ils n’ont de crêtes d’aucun côté. Et certes, bien que les cavités soient munies de crêtes, lorsque le rebord de ces crêtes est brisé dans des mouvements violents, non-seulement les os se luxent actuellement, mais cette disposition à se luxer leur reste toujours ; d’où l’on voit que la structure parfaite des articulations ne contribue pas peu à les empêcher de se luxer.

Pourquoi donc la nature n’a-t-elle pas mis toutes les articulations à l’abri du danger ? parce qu’il existe un antagonisme nécessaire entre la variété des mouvements et la solidité des articulations, et que ces deux conditions ne pouvaient pas coexister au même degré. L’une dépend de la laxité dans les moyens d’union, l’autre d’une contraction circulaire exacte et ferme. Là où la variété des mouvements était sans danger, il était inutile et superflu d’inventer quelque chose pour la solidité ; mais là où cette variété était dangereuse et exposait aux déplacements, elle a préféré la sûreté à la variété[37]. Pourvoyant plutôt à la sûreté qu’à la variété dans les articulations du coude et du carpe, et s’exposant en même temps au danger de rendre le bras semblable à un membre estropié en le réduisant à un seul mouvement, elle a ajouté à chacune de ces articulations une articulation accessoire[38], mode d’union qui permet les mouvements latéraux. Quant à l’articulation de l’épaule, il ne s’y passe pas seulement des mouvements d’extension et de flexion, mais aussi des mouvements de rotation en tous sens ; en effet, la tête de l’humérus est ronde, les liens sont lâches, enfin la cavité du col de l’omoplate est peu profonde, et dans toute son étendue en harmonie parfaite avec la tête de l’humérus. L’articulation du carpe comme celle du coude, étant au contraire fortement serrée de tous côtés, ne peut avoir ni un mouvement varié, ni un mouvement circulaire, ce qui rendait superflu tout soin de la variété des mouvements[39]. Comme ce mouvement circulaire était impossible et qu’il ne fallait pas cependant négliger le soin de la variété, la nature a créé dans ces régions une double jointure, afin que ce qui manque à chacune d’elles prise isolément fût suppléé par l’intervention de la seconde. En effet, les mouvements de circumduction latérale des membres sont accomplis en haut par l’articulation du radius avec l’humérus, et en bas par celle du carpe avec la petite apophyse du cubitus[40]. — L’articulation de chacun des doigts jouit aussi d’un mouvement latéral, comme celle de l’épaule ; mais ce mouvement n’est pas aussi étendu, bien que les ligaments circulaires soient membraneux et minces, attendu que la structure des os des doigts est différente de celle des os de l’épaule ; car les têtes des os ne sont pas uniformes dans toute leur surface ; en effet, elles n’ont pas une rotondité parfaite, et les cavités qui les reçoivent sont munies de rebords qui se terminent en petites crêtes minces, lesquelles produisent une constriction circulaire exacte. Il existe de plus des os appelés sésamoïdes, en sorte que chaque articulation des doigts a, en quelque sorte, une structure moyenne. Autant il manque de solidité à ces articulations, si on les compare au carpe et au coude, autant elles surpassent sous ce rapport l’articulation de l’épaule ; et en cela la nature a agi rationnellement : en effet, bien que les doigts soient particulièrement destinés à saisir les petits objets lorsqu’ils fonctionnent seuls, ils n’en viennent pas moins puissamment en aide au coude et au carpe quand il s’agit de saisir des corps volumineux, et leurs articulations qui ne sont recouvertes d’aucun côté servent à un bien plus grand nombre de fonctions que toutes les autres. Elles ne sont pas, comme l’épaule, entourées circulairement de vastes muscles qui, dans cette région, ne gênent en aucune façon les mouvements et qui ne contribuent pas peu à la solidité ; en sorte que la solidité de l’articulation dépend de deux conditions, les ligaments et l’union exacte des os. On trouve ces deux conditions réunies pour le coude et le carpe ; une seule prédomine dans les doigts, et l’épaule n’en remplit aucune d’une façon complète. Aussi la nature a-t-elle agi avec discernement en unissant le radius au cubitus en vue d’une double fonction, puisqu’il n’était pas possible aux articulations solides et fortement serrées de tous côtés de jouir de la variété des mouvements.


Chapitre xviii. — Pourquoi les mouvements du carpe sont-ils très-bornés, et pourquoi ceux du bras sont-ils très-étendus ? — De l’apophyse du cubitus appelée styloïde. De sa jonction avec le petit os du carpe qui correspond à l’auriculaire.


Il n’est pas besoin de longs discours pour établir pourquoi les mouvements sont bornés et obliques au carpe et pourquoi ils sont très-étendus au coude. En effet, à la partie inférieure de l’avant-bras les os du carpe sont fortement unis, et le radius lui-même est solidement joint au cubitus, d’où beaucoup de médecins ont conclu que ni l’un ni l’autre de ces os ne jouissent d’un mouvement propre, mais que, soudés comme un seul os, ils n’avaient qu’un seul mouvement commun. Toutefois au coude, le radius est séparé du cubitus par une distance telle qu’il peut exécuter des mouvements étendus sans que le cubitus y participe. Au poignet, ce n’est pas possible. L’articulation de l’apophyse mince du cubitus, appelée styloïde, avec l’os du carpe qui correspond au petit doigt (pyramidal), est elle-même extrêmement petite, car l’os du carpe, nécessairement petit, jouit d’un mouvement très-restreint, et à cause de son peu de volume, et aussi parce que dans cette région le cubitus est lié au radius, et que cet os du carpe est uni avec les autres os de cette partie. Il n’aurait pu exister un mouvement étendu que si les os susdits avaient été suffisamment écartés les uns des autres.


Chapitre xviii. — Récapitulation du IIe livre. Il sera traité des artères, des veines et des nerfs du bras, à propos des parties communes à tout le corps. — Pourquoi il faut réserver pour la fin de l’ouvrage ce qui regarde la grandeur et la situation du bras. — Il sera question des muscles de l’épaule dans le XIIIe livre.


J’ai exposé à peu près tout ce qui concerne le bras ; car les artères, les veines et les nerfs sont des instruments communs à tout le corps. Pour cette raison, ainsi que je l’ai déjà dit plus haut, j’en parlerai quand je m’occuperai des parties générales (XVI, viii). Je traiterai à la fin de cet ouvrage (XVII, i) de la grandeur et de la position des bras, en même temps que de celles de tous les autres membres ; car c’est en les comparant les uns aux autres qu’on peut établir leur bonne structure, eu égard à la grandeur et à leurs mutuelles relations. Laissant donc les bras pour le moment, nous passons aux jambes, à cause de leur analogie de structure. — Je décrirai les muscles qui meuvent l’articulation de l’épaule dans le XIIIe livre, en même temps que je traiterai ce qui me reste à dire sur cette partie et sur l’omoplate.



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  1. Dans la partie de la Dissertation sur l’anatomie de Galien, consacrée aux considérations générales sur les muscles, j’ai montré comment et pourquoi Galien séparait l’étude des tendons de celle des muscles proprement dits.
  2. Voyez la Dissertation précitée, sur le nombre des muscles de l’avant-bras et de la main. ― Je ferai seulement remarquer ici que Galien, dans le traité qui nous occupe, ne parle qu’en passant des interosseux (chap. iii, p. 173) et qu’il paraît confondre en une seule masse, pour le pouce, les muscles de l’éminence thénar autres que l’adducteur, et pour l’auriculaire, les muscles de l’éminence hypothénar autres que l’opposant, lequel rentre pour lui dans la catégorie des interosseux. (Voy. chap. iii, init. et I, xvii.) J’examine cette question difficile dans la partie de ma Dissertation qui regarde les muscles de la main.
  3. Dans le traité De la Dissection des muscles, Galien considère ces deux faisceaux comme deux muscles ; ce qui porte le nombre des muscles internes à dix. — Chez les singes d’une organisation inférieure, comme chez le magot, le saï, etc., le court extenseur du pouce manque.
  4. On trouvera dans la Dissertation précitée l’historique de tous les termes techniques usités par Galien.
  5. Galien aurait dû ajouter : quand l’avant-bras est fléchi sur le bras, position dans laquelle il décrit les muscles de cette partie du membre thoracique dans le traité De la dissection des muscles, et qu’il a également conservée dans le traité qui nous occupe. Autrement, c’est-à-dire si l’avant-bras est pendant et dans une position moyenne, le cubitus sera en arrière et le radius en avant. — Les Commentaires de Galien sur les traités d’Hippocrate Des fractures et Des luxations, renferment des détails intéressants sur la position anatomique et sur la description des membres. J’aurai soin de les mettre sous les yeux du lecteur dans la Dissertation sur l’anatomie.
  6. Le muscle précité est le pisi-phalangien réuni au court fléchisseur (voy. p. 169, note 1), l’autre muscle, qui est sous-entendu, est l’extenseur propre du petit doigt, lequel envoie aussi un tendon à l’annulaire. — Les mouvements analogues dont il est question dans la phrase suivante sont les mouvements latéraux d’adduction par rapport au pouce ou à l’axe du corps. En considération de ces mouvements latéraux que Galien attribue aux extenseurs propres, d’une part, et aux lombricaux, de l’autre, il conviendrait de les appeler, les premiers abducteurs et les seconds adducteurs, par rapport à l’axe du corps, l’avant-bras étant en demi-pronation, position dans laquelle Galien considère ordinairement cette partie du membre thoracique.
  7. Galien était trop jaloux de sa réputation, et trop enclin à critiquer ses confrères, morts ou vivants, pour tenir une semblable résolution. Nous devons même nous applaudir de ce qu’il a suivi son penchant naturel : cette vanité à bien servi l’histoire de la science, et en particulier celle de l’anatomie ; nous lui devons de connaître, sur beaucoup de points, les opinions des devanciers et des contemporains du médecin de Pergame et ses propres découvertes.
  8. Voy. note 2 de la page 149.
  9. Il faut sans doute lire n’a bien connu (voy. p. 173).
  10. Ce membre de phrase me paraît déplacé ; il ne peut se rapporter qu’au muscle long extenseur propre du pouce, le seul dont le tendon arrive jusqu’à l’extrémité de la phalange unguéale. Galien fait arrêter le faisceau métacarpien du long abducteur du pouce à la tête même de l’os métacarpien ; c’est, on le sait, la disposition naturelle. Voy. du reste la Dissertation déjà souvent citée, pour ce passage en particulier, et pour tout le paragraphe.
  11. Les quatre autres muscles auxquels Galien fait allusion sont le cubital antérieur ou interne, le grand palmaire ou radial interne, et les deux fléchisseurs communs. Voy. chap. v et la Dissertation sur l’anatomie de Galien.
  12. On voit que Galien assimile le palmaire grêle aux peauciers proprement dits (portions plus ou moins distinctes du pannicule charnu) ; mais le palmaire grêle n’est pas plus un peaucier que le tenseur du fascia lata ; il agit par une force tonique plutôt qu’active sur l’aponévrose palmaire. Ni chez les singes ni chez l’homme, il n’agit directement sur la peau. Dans la Dissertation précitée, je reviens sur les rôles divers que Galien fait jouer aux peauciers. On y trouvera aussi des explications sur le mot δέρμα.
  13. J’étudie toutes ces questions générales dans la Dissertation précitée.
  14. Voy., dans la Dissertation précitée, le paragraphe consacré aux supinateurs.
  15. Galien fait sans doute allusion à son Manuel des dissections, dans lequel il relève fréquemment, et non sans aigreur, les fautes commises par les autres anatomistes. Je signale tous ces passages dans la Dissertation sur l’anatomie de Galien
  16. Hippocrate dit précisément le contraire : Le texte porte : « Voyons maintenant ce qui peut être soutenu en faveur du raisonnement de mes adversaires. » C’est, sans doute, par une sorte d’antiphrase que Galien cite ici Hippocrate.
  17. Voy., pour ces mouvements du métacarpe sur le carpe, et du carpe sur le radius, chap. x et la section de la Dissertation précitée relative aux muscles de la main et de l’avant-bras.
  18. De pareilles suppositions (et Galien ne s’y livre que trop souvent) sont tout à fait anti-scientifiques, et compromettent plutôt la doctrine des causes finales, qu’elles ne servent à l’établir sur des bases solides. - Voy. aussi I, xxiv, p. 166.
  19. Voy. la note de la page 136.
  20. Broc a aussi appliqué le raisonnement à la structure des diverses sections du membre thoracique. On lira avec intérêt une partie de ces considérations ingénieuses. Sur quelques points, Broc s’est rencontré avec Galien sans l’avoir jamais lu, sur d’autres il est à la fois plus réservé et un peu plus exact. « La main s’éloigne à tel point de ce qui, à la rigueur, suffirait à l’exercice de la fonction, que l’esprit le plus pénétrant ne saurait, je crois, découvrir la manière dont elle est conformée. Qui pourrait inventer un carpe, les huit os qui le composent, la manière dont ils sont disposés, le mode de leurs articulations, le genre des mouvements qu’ils exécutent ? Qui serait capable de prévoir qu’au carpe succède le métacarpe, composé de cinq os, etc., etc. ? L’esprit qui préside aux sciences et aux arts mécaniques, ne saurait s’étendre jusque-là. Observons, toutefois, que les os du membre dont le nombre s’accroît successivement à mesure qu’on les considère plus près de l’extrémité inférieure, répondent exactement aux termes de la progression arithmétique, 1, 2, 3, 4, 5. Le bras, en effet, renferme 1 os, l’avant-bras, 2 ; la rangée supérieure du carpe, 3 ; l’inférieure, 4 ; et le métacarpe, dont les doigts sont en quelque sorte le prolongement, 5 (l’os pisiforme ne devant pas être considéré puisqu’il est hors rang). C’est cette progression uniformément croissante qui rend le membre de plus en plus large, depuis son extrémité supérieure jusqu’à l’inférieure : l’humérus, en effet, a moins d’étendue, d’un côté à l’autre, que n’en ont les deux os de l’avant-bras, ces os, moins que le carpe, et celui-ci moins que le métacarpe. Il suit de là que le membre, vu en avant ou en arrière, représente un long triangle à sommet supérieur, tandis que, vu de côté, il forme encore un long triangle, mais à sommet inférieur (sic). Il a donc à la fois à chacune de ses extrémités le sommet de l’un de ces triangles et la base de l’autre. La progression croissante 1, 2, 3, etc. établit un passage aussi insensible qu’il puisse l’être entre le volume des os supérieurs et celui des os inférieurs, puisque, en nombre entiers, il n’y a pas de différence plus petite que l’unité. » T. II, p. 132-4.
  21. Voy. pag. 170, note 2.
  22. Voy. sur cette proposition générale la partie de la Dissertation sur l’anatomie de Galien, consacrée aux notions générales sur l’ostéologie.
  23. Chez l’homme, il n’y a pas à proprement parler d’articulation cubilo-carpienne ; mais il n’en est pas de même chez le singe, et particulièrement chez le magot, ainsi que je l’établis dans la Dissertation sur l’anatomie de Galien. Tout ce chapitre et le suivant ont donné lieu, dans le xvie et xviie siècles, à de longues controverses, qui presque toujours portent à faux, parce qu’on ne s’est presque jamais donné la peine de recourir à la nature. Le résumé de ces controverses, l’étude critique de ces chapitres, la discussion de tous les points obscurs qu’ils renferment, seront mieux placés dans la Dissertation précitée que dans ces notes.
  24. On verra, dans la Dissertation précitée, et à l’aide des figures, que l’articulation cubito-carpienne a lieu à la fois chez le magot par le semi-lunaire et le pyramidal. C’est sans doute ce que Galien a voulu exprimer dans ce passage, obscur au premier abord, surtout si on le compare au passage parallèle du chapitre xi, où il semble ne parler, pour cette articulation, que d’un seul os du carpe, le pyramidal. Mais, en y regardant de plus près, il parait bien évident que la grande articulation du chapitre xi, est constituée à la fois par le scaphoïde et le semi-lunaire, ce dernier os étant en connexion avec les deux os de l’avant-bras, tandis que le pyramidal n’est en rapport qu’avec le cubitus, et constitue la petite articulation, faite en vue des mouvements de rotation (supination et pronation). — Cela ressort aussi très-nettement du chap. xvii du traité Des os, éd. de Horne, pag. 80.
  25. Pour la discussion de ce passage, pour la prétendue insertion du cubital antérieur au scaphoïde, enfin pour le nombre des os du carpe, voy. la Dissertation sur l’anatomie de Galien.
  26. L’apophyse horizontale est la seule à laquelle les modernes donnent l’épithète de coronoïde. La verticale est encore appelée olécrane, comme le faisaient les Athéniens.
  27. Galien parle ici de la circonférence antérieure ou évasement, et du fond des cavités olécrâniennes et coronoïdes. La circonférence est ce qu’il nomme la lèvre supérieure, et l’extrémité inférieure est ce que nous appelons le fond. — Ces particularités sont surtout remarquables pour la cavité olécrânienne, et plus encore sur le singe que sur l’homme, disposition qui tient, sans doute, à ce que chez le singe, le membre thoracique sert à la fois à la progression et à la préhension.
  28. Les manuscrits et les imprimés portent τοῦ πήχεως (du cubitus). Daleschamps a mis humérus, comme s’il avait lu τοῦ βραχίονος. Ce changement me paraît tout à fait justifié par le contexte ; car il s’agit évidemment, non du cubitus, mais de l’humérus.
  29. Il semble ici que le texte, bien qu’il soit identique dans les manuscrits et dans les imprimés, a subi primitivement quelque altération, car Galien parle à la fois des apophyses antérieures et postérieures, d’où il résulte que si elles sont plus courtes, le cubitus se portera au delà des limites naturelles, aussi bien en avant qu’en arrière. Daleschamps a traduit, par manière de déclaration, ainsi qu’il le dit, « L’os du coude… se réfléchirait aussi bien en la partie postérieure qu’en l’antérieure. »
  30. Cf. II, iii, et la Dissertation sur l’anatomie de Galien. — Ce sont les muscles cubital (par une languette) et radial antérieurs, fléchisseur commun superficiel, palmaire grêle et rond pronateur.
  31. Voy. I, v, p. 119 et la note correspondante. — Voy. aussi plus loin le chapitre xix et le livre XVII.
  32. Ces dispositions et celles qui sont indiquées plus bas ne peuvent être rendues sensibles que par les figures au trait que j’ai ajoutées à la Dissertation sur l’anatomie de Galien.
  33. Galien décrit ici fort obscurément le triceps, avec son appendice, qui est propre aux singes ; il serait difficile de reconnaître ces muscles si on ne recourait à la partie de la Dissertation où je traite des muscles du bras. — Par ces expressions : les origines supérieures (ἄνωθεν ἐκφύσεις), Galien n’entend certainement pas l’origine première, ou la tête même de ces muscles, mais, au contraire, l’insertion du prolongement de cette origine première, ou de cette tête, sur l’humérus, avant que les muscles deviennent tendineux.
  34. Voy. I, xxii, p. 163, note 1.
  35. Il est vrai, ainsi que Galien le dit plus bas, que l’os du bras est plus long que ceux de l’avant-bras, mais quelques-uns des muscles de l’avant-bras, sans même tenir compte des tendons, sont plus longs que les plus grands muscles du bras.
  36. Galien n’a pas répondu à cette question dans ce livre, il le fait en partie dans le ier chapitre du livre XVII. Broc s’est aussi posé le même problème, et voici comment il le résout : « Quelque compliqué que puisse être le membre supérieur, la première division ne doit renfermer qu’un os, car elle est le centre, le point de départ de tous les grands mouvements, ceux qui s’étendent à tout le reste du membre, et qui dit centre, dit unité : c’est comme le tronc d’un arbre d’où tout part en se divisant ; s’il y en avait deux, l’un pouvant suffire, rendrait l’autre inutile. Supposez aussi qu’il y ait deux os au bras ; ils exécuteront à eux deux toute espèce de mouvements ; mais un seul les exécuterait aussi, et même mieux, parce que celui auquel il serait joint le génerait dans divers sens ; donc le bras ne doit, en effet, renfermer qu’un os. L’avant-bras est une des parties qui peuvent être, le plus rigoureusement déterminées. En effet, il a maintenant deux fonctions très-distinctes : d’un côté, il doit se mouvoir à angle autour de son extrémité supérieure, afin que le membre puisse être convenablement raccourci, et, d’un autre côté, il fait tourner la main sur elle-même. Or, ces deux fonctions exigent nécessairement deux os, un pour chacune d’elles : un seul ne pourrait les remplir sans donner lieu aux plus graves inconvénients ; c’est ce qu’il est aisé de démontrer. » Broc va encore plus loin que Galien ; le raisonnement lui fait trouver, a priori, les moindres dispositions des douze os ! Ces considérations peuvent passer pour très-ingénieuses ; mais l’analyse scientifique y reconnaît des vices radicaux. C’est ce que je cherche a établir dans ma Dissertation historique sur la théorie des causes finales.
  37. Dans son ardeur à tout expliquer et à tout justifier, Galien ne s’est pas aperçu qu’à l’épaule comme dans toutes les articulations dont les mouvements sont variés, la facilité aux déplacements est plus grande qu’aux articulations fortement serrées, et que les luxations y sont souvent très-difficiles à réduire. Pour l’épaule, du moins chez l’homme, la nature a évidemment sacrifié la solidité des mouvements à leur variété et à leur étendue.
  38. Voy. II, xi, et la note 3 sur l’articulation du carpe avec l’avant-bras. — Cf. aussi plus bas le chap. xviii.
  39. Cette dernière réflexion paraîtra sans doute fort inutile. Galien (que ses mânes ne s’en offensent point !) est parfois d’une ingénuité qu’on ne peut expliquer dans un aussi grand esprit que par l’aveuglement d’une doctrine poussée à ses dernières conséquences. Il serait, au moins, désirable qu’il ne rendît pas, en quelque sorte, la nature, si juste et si sage, solidaire de sa puérilité.
  40. Voy. note 3 de la page 194.