Gómez Arias/Tome 3/01

Traduction par Mme Ch..
Texte établi par C. Gosselin,  (Tome Troisièmep. 1-15).

GÓMEZ ARIAS,
ou
LES MAURES DES ALPUJARRAS.

CHAPITRE PREMIER.


Sierpes apacienta el pecho
De una muger ofendida.

Moreto.

Ah taci ! ogni parola
Mi drizza i crini ; assai dicesti ; basta
Basta cosi, non proseguir.

Monti.

Roque se hâta de quitter le jardin ; car, quoique le pauvre garçon désirât vivement de rendre quelque service à Theodora, il ne se sentait pas disposé à encourir pour cela le mécontentement de son maître et à s’attirer son indignation. Le valet résolut de garder un silence absolu sur son entrevue avec Theodora ; et il se flatta que les craintes de cette malheureuse fille l’engageraient à prendre le même parti. Il pensa donc qu’une rencontre imprévue était le seul danger à redouter.

Pendant ce temps, Theodora, déchirée par mille craintes et en proie au désespoir, s’était enfermée dans sa chambre. Agitée par des passions diverses, elle résolut d’abord de chercher à voir son amant parjure, afin qu’il s’expliquât sur sa conduite cruelle et dénaturée ; puis tout-à-coup elle fut arrêtée, et en quelque sorte glacée par un sentiment d’effroi. Dans son découragement, elle se jeta sur son lit, ce témoin insensible de ses chagrins, et arrosant de larmes amères les riches étoffes qui le couvraient, elle s'écria :

— Oui, c’est bien lui que j’ai vu la nuit dernière.


Ce peu de mots exprimait en partie le sujet de sa douleur ; et en effet, quelle idée pénible ! elle avait vu son amant venir la nuit dans ce jardin ; le sourire embellissait ses traits, et ses yeux brillaient de plaisir et d’espoir. Il était heureux, et ne pensait plus à la malheureuse Theodora. Il avait abandonné celle à laquelle il avait juré un amour éternel, celle qu’il avait promis de reconnaître aux yeux du monde pour sa compagne. C’était le comble de l’ingratitude ; et cependant Theodora préférait attribuer la conduite de Gómez Arias à ce plus grand défaut du cœur humain, plutôt qu’à son amour pour une autre. L’idée qu’elle avait à jamais perdu son affection était une souffrance plus cruelle que toutes celles qu’elle avait jusque là endurées ; et, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait réussir à la chasser de son esprit.

La causeuse Lisarda ne tarda pas à revenir : elle demanda la permission d’entrer, et, quoique Theodora fût peu disposée à encourager ses insignifians discours, elle fut intérieurement satisfaite de son arrivée. C’était par elle que pouvait être éclairci ce mystère qu’elle désirait et redoutait extrêmement d’approfondir. Elle ouvrit sa porte, et, à peine entrée, Lisarda dit avec sa volubilité ordinaire :

— Il faut, Madame, que vous me pardonniez de vous avoir laissée seule aussi long-temps ; mais vous concevez quel grand jour que celui-ci : l’attente de l’arrivée de mon maître, et les préparatifs de la noce, mettent tout le palais dans un mouvement sans égal.

— N’en parlons plus, répondit Theodora ; vous n’avez pas besoin d’excuses ; je ne suis ici qu’une étrangère, et je n’ai aucun droit à ce que l’on s’occupe de moi, surtout dans un moment comme celui-ci.

— Il est vrai, continua Lisarda, que c’est une grande occupation : le célèbre Don Alonzo arrive aujourd’hui, et demain sa superbe fille sera conduite à l’autel par son galant fiancé. Imaginez-vous, mon aimable dame, quelle noce ce sera. La Reine et le Grand-Maître de Calatrava, représentant le Roi absent, assisteront à la cérémonie.

— Ce témoignage de la faveur royale, dit Theodora, est une grande preuve du mérite des deux époux : mais je ne sais pas encore le nom du Chevalier qui s’est rendu digne d’un tel honneur.

Elle prononça ces derniers mots d’une voix si altérée que Lisarda, quoique bien légère, aperçut tout de suite son trouble.

Dios nos defienda ! [1] s’écria-t-elle, qu’avez-vous, Madame ? vous êtes d’une pâleur frappante. Mais c’est bien votre faute, puisque vous ne voulez pas consulter ; si vous vous décidiez à voir Samuel Mendez et à écouter ses avis, Dieu sait que vous vous trouveriez bien mieux, car, croyez-moi, Madame, ces misérables Juifs guérissent mieux que la plupart de nos bons Chrétiens,

— Je vous assure, interrompit Theodora, que si je refuse de voir le docteur, ce n’est pas parce qu’il est Juif ; infidèle ou vrai croyant, je n’hésiterais pas à avoir recours à ses soins, si je n’étais persuadée qu’ils ne peuvent rien sur mon indisposition. — Ainsi, je vous en prie, ne parlons plus de ce Samuel Mendez, et dites moi plutôt le nom du futur époux de Leonor.

Oh ! vous pouvez bien dire l’heureux époux, madame, car Dona Leonor est une femme accomplie, une femme superbe ; et si elle n’était…

— C’est une femme accomplie ? répéta Theodora.

— Vraiment oui, et une fille soumise. Elle va aller à la rencontre de son noble père, qui fait aujourd’hui son entrée triomphale dans la ville, et elle sera accompagnée par son futur époux et une suite nombreuse et brillante. — Mais, écoutez ; entendez-vous le bruit des chevaux et le son des trompettes ?

Elle courut vers la fenêtre, et Theodora la suivit toute tremblante.

— Les voilà, s’écria Lisarda avec joie, les voilà qui vont partir. Voyez, madame, Leonor monte à cheval, son fiancé tient l’étrier.

Theodora jeta un regard avec crainte, et son cœur fut brisé ; un seul regard suffit pour lui faire voir toute l’horreur de son sort. — C’était Gómez Arias qui donnait la main à Leonor : il avait près d’elle ce sourire enchanteur et ce regard éloquent qui avaient séduit la malheureuse Theodora.

Sans pousser un cri, un soupir même, elle recula silencieuse d’horreur. Il ne lui restait plus maintenant rien à espérer ou à redouter ; aucun péril à craindre. — La coupe du malheur était épuisée ; elle venait d’acquérir le courage passif de l’indifférence et du désespoir.

Lisarda, entièrement occupée de la beauté de la cavalcade, continua ses observations sans faire attention à Theodora : — Les voilà qui partent. — C’est vraiment superbe ! — Don Lope est un cavalier trop gracieux pour que je puisse blâmer le goût de ma maîtresse. Qu’en pensez-vous, Madame ? On dit bien qu’il a plus d’une faute grave à se reprocher, pour toutes les jeunes filles qu’il a séduites : pauvres malheureuses ! Que le Seigneur soit miséricordieux pour elles ! Moi, je les plains. Mais, certainement, c’est bien leur faute. — Elles étaient bien folles de croire aux belles promesses d’un tel homme ! — Qu’en dites-vous, Madame ? N’ai-je pas raison ?

Eu ce moment, la cavalcade disparut ; ce qui heureusement mit un terme aux remarques de Lisarda. Elle se retourna vers Theodora, qui était immobile depuis le moment où elle avait connu toute l’étendue de son malheur.

— Eh bien ! Madame, dit-elle étourdiment, que puis-je donc faire pour vous distraire ? Je ne sais vraiment qu’imaginer. Le beau spectacle dont vous venez d’être témoin aurait dû cependant vous faire plaisir. Ne puis-je donc vous offrir aucune consolation ?

Theodora, levant les yeux vers elle, la remercia de son zèle, et ajouta : — Si quelque chose pouvait diminuer mes chagrins, ce serait probablement la liberté de m’en nourrir, et l’indulgence du monde.

— Oh ! Madame, il ne faut pas qu’il y ait des figures tristes à la noce. Virgen de las Angustias. ! Cela serait un bien mauvais présage ! Consolez-vous, Madame ; il n’y a rien de tel qu’un bon exemple, et je suis sûre que vous ne voudrez pas diminuer la joie générale. Reprenez votre gaieté, Madame ; l’avenir vous promet plus de bonheur. Pendant les fêtes de demain, vous serez, je parie, distraite par ces choses qui sont intéressantes pour toute femme qui a, comme nous, le bonheur d’être encore au printemps de la vie. N’ai-je pas raison ?

— Heureuse ! s’écria Theodora d’une voix déchirante, — heureuse ! Puis, cherchant à faire oublier ce que son exclamation pouvait avoir de trop frappant, elle ajouta :

— Quelle femme peut être assurée d’être heureuse en ce monde ?

— Hélas ! ce n’est que trop vrai ! répondit Lisarda ; car il y en a beaucoup qui ne connaissent que l’amour malheureux et qui meurent de douleur. Elle s’efforça de soupirer et ajouta : — Et il arrive bien souvent que ceux qui sont mariés maudissent le jour où… mais il ne s’agit pas de cela ici.

— Demain ! — c’est réellement demain que la cérémonie doit avoir lieu ? demanda Theodora.

— Irrévocablement : elle a été bien assez long-temps différée. Sans des empêchemens inévitables, les deux jeunes amans seraient depuis plusieurs mois au comble de leurs vœux.

En ce moment, de bruyantes acclamations et le son des trompettes annoncèrent l’entrée de Aguilar dans Grenade, et Lisarda s’empressa de sortir, laissant Theodora plongée dans ses sombres réflexions. La malheureuse fille de Monteblanco avait acquis la certitude de la trahison de son amant : Gómez Arias était infidèle et doublement coupable. Theodora ne pouvait comprendre sa conduite froidement barbare, et elle était absorbée, comme lorsque l’on s’efforce de rassembler les souvenirs vagues d’un rêve pénible. Elle passa sur ses paupières ses mains glacées, et quelques larmes s’échappèrent de ses yeux rendus étincelans par le courage du désespoir.

Un sourire amer faisait mouvoir ses lèvres décolorées, autrefois animées par un sourire céleste, et ses doigts tremblans pressaient ce front où se peignait l’égarement. Tout-à-coup elle se leva, comme poussée par une puissance inconnue, s’approcha de la fenêtre pour écouter, et les noms de Aguilar et de Gómez Arias, répétés mille fois, augmentèrent le trouble de ses sens. Elle frémissait en pensant que le jour suivant naîtrait pour la rendre témoin de l’union de son amant avec sa rivale.

Dans ce combat pénible, toute sa physionomie s’altéra : ses yeux brillèrent de folie, et ses mains s’entrechoquaient avec violence en cherchant à rejeter en arrière sa chevelure gênante. Ensuite elle s’arrêta, semblant méditer quelque effrayant projet ; un mouvement convulsif gênait sa respiration ; le sang, d’abord glacé dans sa source, revint avec impétuosité dans ses veines, les gonflant d’une manière effrayante, et un rire affreux succéda aux accens de la voix la plus mélodieuse.

Telle était cette Theodora, qui, naguère brillante d’une grâce enchanteresse, faisait par sa douceur angélique le bonheur de la maison paternelle et l’orgueil du meilleur des pères, et qui maintenant semblait un être entièrement privé de raison. Hélas ! peu d’instans avaient suffi pour rendre cette fille chérie méconnaissable à l’amour paternel. Le cœur de Theodora, autrefois le sanctuaire des sentimens les plus purs, ne renfermait maintenant que les passions les plus violentes et les plus étrangères à son naturel ; elles se peignaient dans ces traits autrefois le modèle de la douceur et de la sensibilité.

Il est malheureusement trop vrai que le cœur tendre d’une femme, lorsqu’il a été profondément blessé par l’ingratitude d’un homme, peut être poussé par le sentiment de l’injure et par la douleur aux plus sombres résolutions.

Le silence de son appartement n’était troublé que par le bruit de ses pas irréguliers, tandis que les voûtes du palais retentissaient par momens de cris de joie.

Mais cet accès de démence était trop violent pour durer. Le moment fatal approchait où la crise se termine immédiatement par acte de folie ou par quelque résolution effrayante, méditée avec calme. Les forces de la victime étaient épuisées ; elle devint tout-à-coup tranquille : son esprit parut irrévocablement fixé sur quelque acte de délire ; sa physionomie froide conserva l’empreinte du désespoir et son existence parut soumise à une puissance nouvelle.


  1. Que Dieu nous protège.