Fumée (Tourgueniev)/Chapitre 16

Nelson (p. 164-171).


CHAPITRE XVI


Litvinof ne rentra pas chez lui ; il alla dans la montagne, et, pénétrant dans un épais fourré, il se jeta le visage contre terre, et resta ainsi étendu près d’une heure. Il ne souffrait pas, il ne pleurait pas ; un morne engourdissement s’était emparé de lui. Jamais il n’avait éprouvé rien de pareil : c’était un intolérable et poignant sentiment du vide, du vide en lui-même, autour de lui, partout… Il ne songeait ni à Irène, ni à Tatiana. Il ne sentait qu’une chose : la hache avait frappé ; la corde qui le retenait au port était rompue, et il était saisi, entraîné par quelque chose d’inconnu et de glacial. Parfois il lui semblait qu’un tourbillon passait au-dessus de lui, et il sentait le rapide tournoiement, les coups irréguliers de ses ailes noires… Toutefois sa résolution demeurait inébranlable. Il ne mettait plus en question son départ de Bade. Par la pensée, il était déjà en route ; il était assis dans un train tonnant et fumant, et s’avançait, s’avançait au loin vers une terre perdue et désolée. Il se releva enfin, et, appuyant sa tête contre un arbre, il demeura immobile, une de ses mains avait seulement saisi une longue fougère et la balançait machinalement en cadence. Le bruit de pas rapprochés le tira de son assoupissement : deux charbonniers, avec d’énormes sacs sur les épaules, descendaient le sentier escarpé.

— Il est temps, murmura Litvinof.

Il suivit les charbonniers, alla à la gare du chemin de fer et expédia un télégramme à la tante de Tatiana, Capitoline Markovna. Il l’informait de son départ immédiat, et lui donnait rendez-vous à l’hôtel Schrader, à Heidelberg.

— Puisqu’il faut en finir, pensait-il, finissons-en vite sans remettre au lendemain.

Il entra ensuite dans la salle de jeu, dévisagea deux ou trois joueurs avec une curiosité hébétée, remarqua de loin l’occiput difforme de Bindasof, le front solennel de Pichtchalkin, et, après être resté un moment sous la colonnade, il se dirigea, sans se presser, vers la maison d’Irène. Ce n’était pas un sentiment subit et involontaire qui l’y conduisait : décidé à partir, il était également décidé à lui tenir parole, à la revoir une dernière fois. Il entra dans l’hôtel sans être vu par le suisse, monta l’escalier sans rencontrer personne ; il poussa machinalement la porte, entra sans frapper dans le salon. Irène était assise dans le même fauteuil, dans le même costume, dans la même posture. Il était évident qu’elle n’avait pas changé de place, qu’elle n’avait pas bougé tout ce temps. Elle releva lentement la tête, et, voyant Litvinof, elle frissonna et saisit le bras du fauteuil.

— Vous m’avez effrayée, murmura-t-elle.

Litvinof la considéra avec une muette surprise. L’expression de son visage, ces yeux éteints le frappèrent. Irène sourit avec effort et répara le désordre de sa chevelure.

— Ce n’est rien… Je ne sais vraiment pas… il paraît que je me suis endormie ici.

— Excusez-moi, Irène Pavlovna, commença Litvinof, je suis entré sans me faire annoncer… J’ai voulu faire ce qu’il vous a plu de me demander. Comme je pars ce soir…

— Ce soir ? Mais vous m’avez dit, ce me semble, que vous vouliez d’abord écrire une lettre…

— J’ai envoyé un télégramme.

— Ah ! vous jugez urgent… Et quand partez-vous ? C’est-à-dire à quelle heure ?

— À sept heures.

— Ah ! à sept heures ! Et vous êtes venu prendre congé de moi ?

— Oui Irène Pavlovna, prendre congé.

Irène se tut.

— Je dois vous remercier, Grégoire Mikhailovitch ; il vous a probablement fallu faire un effort pour venir ici ?

— C’est vrai, Irène Pavlovna, un effort.

— En général, la vie n’est pas une chose facile, Grégoire Mikhailovitch ; qu’en pensez-vous ?

— C’est selon, Irène Pavlovna.

Irène se tut derechef ; elle semblait égarée dans ses pensées.

— Vous m’avez prouvé votre amitié en revenant, dit-elle enfin. Je vous remercie, en somme, j’approuve votre intention de terminer tout au plus vite…, parce que tout retard… parce que… parce que moi, que vous accusez de coquetterie, que vous avez appelée comédienne, — c’est ainsi, ce me semble, que vous m’avez appelée…

Irène se leva soudain, et changeant de fauteuil, elle se pencha et colla son visage et ses mains sur le bord de la table.

— Parce que je vous aime !… murmura-t-elle entre ses doigts serrés.

Litvinof chancela comme si quelqu’un l’avait frappé dans la poitrine. Irène détourna avec angoisse la tête, comme si elle voulait à son tour lui cacher son visage et la coucha sur la table.

— Oui, je vous aime… et vous le savez.

— Moi ? moi, je le sais ? dit enfin Litvinof. Moi ?

— Maintenant, vous voyez, continua Irène, qu’il faut réellement que vous partiez, qu’il est impossible d’ajourner… pour vous et pour moi. C’est dangereux, c’est effrayant… Adieu, ajouta-t-elle en se levant du fauteuil avec véhémence, adieu.

Elle fit quelques pas dans la direction de son cabinet, et, allongeant sa main en arrière, elle l’agita dans l’espace comme si elle eût désiré rencontrer celle de Litvinof ; mais il se tenait loin, comme scellé au parquet. Elle dit encore une fois : « Adieu, oubliez ! » et, sans retourner la tête, elle disparut.

Resté seul, Litvinof eut de la peine à reprendre ses sens. Il se remit enfin, s’approcha vivement de la porte du cabinet, prononça le nom d’Irène une fois, deux, trois fois… Il avait déjà la main sur la clef, lorsque la voix sonore de Ratmirof se fit entendre sur le perron de l’hôtel.

Litvinof enfonça son chapeau sur ses yeux et descendit l’escalier. L’élégant général était devant la loge du suisse, et lui expliquait en médiocre allemand qu’il désirait louer une voiture pour toute la journée du lendemain. Apercevant Litvinof, il souleva de nouveau son chapeau d’une façon démesurée et lui présenta de nouveau ses « hommages ; » il se moquait de lui très clairement, mais Litvinof songeait à bien autre chose. Il répondit à peine au salut de Ratmirof, regagna son logement et s’assit auprès de sa malle déjà faite et cadenassée.

La tête lui tournait, le cœur lui tremblait comme une feuille. Qu’y avait-il à faire à présent ? Pouvait-il le prévoir ?

Oui, il avait prévu tout cela, quelque invraisemblable que ce fût. Cela l’avait étourdi comme un coup de tonnerre, mais il l’avait prévu, quoiqu’il n’osât pas se l’avouer. Cependant il ne savait rien de sûr. Tout en lui était mêlé et confondu ; il avait perdu le fil de ses propres pensées. Il se souvint de Moscou… là aussi tout avait disparu comme dans une bourrasque. Il suffoquait. Un sentiment de triomphe, de triomphe stérile, désespérant, oppressait et déchirait sa poitrine. Pour rien au monde, il n’aurait consenti à ce que les paroles échappées à Irène ne lui fussent pas échappées. Mais quoi ? Ces paroles ne pouvaient changer la résolution prise. Comme auparavant, cette résolution n’était pas flottante, mais ferme comme l’ancre qui retient le navire. Litvinof perdait le fil de ses pensées… pourtant il était encore maître de sa volonté, il disposait de lui-même comme d’un être étranger et soumis. Il sonna le garçon, demanda son compte, retint une place dans l’omnibus ; il brûlait avec intention tous ses vaisseaux. « Mourir ensuite s’il le faut », disait-il comme dans sa dernière nuit sans sommeil ; cette phrase lui plaisait particulièrement. « Mourir ensuite s’il le faut, » répétait-il en arpentant lentement sa chambre. Parfois il fermait les yeux et cessait de respirer lorsque les paroles d’Irène revenaient faire irruption dans son âme et la brûler. « On ne saurait apparemment aimer deux fois, pensait-il ; une autre vie s’est infiltrée en toi, tu ne peux plus t’en délivrer ; tu ne guériras jamais de ce poison, tu ne sortiras pas de ces lacs. C’est ainsi, mais qu’est-ce que cela prouve ? Le bonheur… Est-il possible ? Tu l’aimes ? supposons-le… et, elle… elle t’aime… » Ici, il fut encore obligé de faire un grand effort sur lui-même. Comme le voyageur qui, dans une nuit sombre, voit devant lui une faible lueur et, craignant de s’égarer, ne perd pas un instant de vue ce phare sauveur, Litvinof concentrait toutes les forces de son esprit vers un seul objet : rejoindre sa fiancée ou plutôt arriver, non pas auprès de sa fiancée (il tâchait de ne pas y penser), mais dans l’hôtel de Heidelberg où il lui avait donné rendez-vous ; tel était son phare. Ce qui adviendrait ensuite, il l’ignorait et voulait l’ignorer ; il n’y avait qu’une chose indubitable, c’est qu’il ne reviendrait pas en arrière. « Mourir ensuite s’il le faut, » répéta-t-il pour la dixième fois en consultant sa montre. Il était six heures et un quart. Comme il y avait encore longtemps à attendre, il se remit à marcher de long en large. Le soleil baissait, le ciel s’empourprait derrière les arbres. Un reflet rouge pénétrait par d’étroites fenêtres dans la chambre, qui devenait de plus en plus obscure. Il sembla tout à coup à Litvinof que la porte s’était brusquement ouverte et s’était aussi brusquement refermée ; il tourna la tête et vit une femme enveloppée dans une mantille noire.

— Irène ! s’écria-t-il en joignant les mains.

Elle lui fit un signe de tête, et son front tomba sur la poitrine de Litvinof.

Une heure après cette apparition, Litvinof était assis seul sur son canapé. Sa malle était dans un coin, ouverte et vide ; au milieu d’objets en désordre, il y avait sur la table une lettre de Tatiana qu’il venait de recevoir. Elle lui mandait que la santé de sa tante s’étant complètement remise, elle s’était décidée à avancer son départ de Dresde, et que, s’il ne survenait aucun obstacle, elle comptait arriver le lendemain à midi à Bade ; elle ajoutait qu’elles espéraient le voir venir à leur rencontre au chemin de fer. Un logement avait été retenu par Litvinof dans l’hôtel où il était descendu. Le soir même il envoya un billet à Irène et en reçut cette réponse le lendemain matin.

« Un jour plus tôt, un jour plus tard, écrivait-elle, c’était inévitable. Pour moi, je te répète ce que je t’ai dit hier : ma vie est entre tes mains, fais de moi ce que tu voudras. Je te laisse la pleine liberté ; mais sache bien que, si cela est nécessaire, je quitterai tout et je te suivrai au bout du monde. Nous nous verrons du reste demain. »