Friquettes et Friquets/22

E. Flammarion (p. 191-198).


INNOCENCE


— Parfaitement ! affirma Lucius, il y a quelque vingt-cinq ans, on rencontrait encore dans certains quartiers de Pari, je le jure, des ingénues.

Et, sans prêter attention au sourire d’incrédulité dont on accueillait ces paroles, comme il avait à caser son histoire, le bon Lucius continua :

— Un souvenir à ce propos. Il m’est revenu en mémoire l’autre jour, tandis qu’allant de Clamart à Villebon, je longeais l’étang de Trivaux, cruellement emprisonné sous une triple couche de glace, mais dont un clair soleil, qu’on eût dit printanier, égayait la froide blancheur.

Oui ! je me revoyais, pipe à la bouche et chapeau mou, au temps de la belle jeunesse, par un pareil soleil, sur la même chaussée, précédé d’une douce amie et suivi, à trois pas, d’un chien.

L’amie s’appelait Rosalinde, tout au moins le prétendait-elle. Le chien, lui, n’avait pas de nom. Je vous expliquerai pourquoi.

Alors comme aujourd’hui la neige et le gel de l’étang étincelaient à la lumière ; comme aujourd’hui, un clair rayon allumait mille pierreries dans les masses de jonc flétris qui s’échevelaient sur ses bords.

Et Rosalinde était ravie, et le chien trottant, langue tirée, essayait sans conviction de partager les enthousiasmes de Rosalinde.

Je ne savais rien de Rosalinde ; Rosalinde n’en savait guère plus long à l’endroit de son chien.

Pauvre toutou errant blotti sous une porte, Rosalinde l’avait adopté la veille, et moi je venais d’adopter Rosalinde le matin même. Les choses se passaient ainsi, autrefois, au Quartier Latin.

La rencontre eut lieu, avec Rosalinde, non loin du Panthéon et devant l'Hôtel des Grands-Hommes où, futur grand homme, naturellement, je logeais.

À cette époque patriarcale stationnait là un omnibus qui, toutes les heures ou deux, s’en allait, par la place Saint-Sulpice et l’interminable rue de Vaugirard, desservir Issy, Vanves…

Plusieurs fois j’avais vu Rosalinde, haute comme une botte, avec des cheveux fous et certain air de gravité qui avançait en moue gamine des lèvres faites pour sourire, s’arrêter, parler aux deux chevaux en train d’attendre, tête basse, l’heure incertaine du départ, les caresser, les cajoler, et leur fourrer entre les dents, à chacun, un morceau de sucre.

— Bonne fille, disaient les conducteurs. Elle doit économiser ce sucre-là sur son déjeuner de trois-de-café, le matin, à la crèmerie.

Tant de douceur d’âme dans ce gentil corps me toucha ; et, prenant à deux mains mon courage après avoir moi-même partagé aux chevaux un morceau de sucre sournoisement tenu en réserve dans ma poche pour la circonstance que je prévoyais, je proposai à la jeune personne, les poètes inédits ne doutent de rien, et c’était en plein mois de janvier, une promenade à la campagne.

Il faut croire que le soleil et la paradoxale odeur du printemps qui, ce jour-là, flottait dans l’air, plaidèrent pour moi, car la jeune personne répondit, malicieuse et gardant sa moue :

— Volontiers, aussitôt qu’il y aura des fleurs.

— Mais il y en a, Mademoiselle, à Clamart, par exemple, où va l’omnibus.

— Vous en jureriez ?

— Je le jure !

Et, comme l’omnibus faisait mine de partir, nous n’en dîmes pas davantage.

Au bout de deux heures d’un tête-à-tête agréablement cahoté à travers de tristes banlieues, à travers de tristes villages, nous débarquâmes à Clamart.

— C’est ici les fleurs ?

— Non ! mais c’est ici qu’on déjeune ; nous trouverons nos fleurs plus haut.

Puis, bravement, comme des camarades, malgré la bise qui piquait, on déjeuna sous la tonnelle.

Le déjeuner dépêché, en route ! et pédestrement, cette fois.

Dix minutes plus tard, j’éprouvais la satisfaction triomphale de montrer à Rosalinde les fleurs promises. Car je ne lui avais pas menti ; je connaissais depuis longtemps un coin sauvage, entre le haut Clamart et Chatillon, où s’obstinent à fleurir, même en plein janvier, sous le vent de plateaux et narguant le gelées, près de mares creusées pour l’extraction de la meulière, quelques touffes d’ajoncs rabougris.

Rosalinde cueillit la fleur d’or, non sans laisser un peu de son sang aux rameaux épineux tout emperlés de givre.

Elle en fit un bouquet qu’elle s’épingla au corsage ; et, comme le soleil était haut encore et que le beau temps se maintenait, nous résolûmes, pour le retour, d’aller joindre le chemin de fer à Meudon en passant par les Sablières, l’Allée Verte et la Fontaine Sainte-MArie.

Après-midi délicieuse !

Exaltée par la découverte extraordinaire de ce champs d’ajoncs, Rosalinde n’était plus la même.

On aurait cru que je venais de lui révéler la Nature, tant il y avait de joie naïve et de reconnaissance dans ses yeux.

Autour de ses lèvres aussi, quoique les bois, en cette saison, avec leur clair treillis de branchages dépouillés où, parfois, noire et blanche sur le ciel nacré des beaux jours d’hiver, se perche une pie, n’offrent guère de retrait propice aux furtives stations d’amour.

Et c’était pour elle une joie, mon bras fort soutenant sa taille, de dégringoler les sentiers pendants, bordés de talus sablonneux, que couronne un bourrelet de fraîche mousse, pendant que notre chien — il était déjà « notre chien » — s’essoufflait à suivre, s’arrêtant parfois inquiet et perdu jusqu’au cou dans un amas de feuilles mortes.

Donc, arrivés au bord de l’étang, et comme le chien s’arrêtait encore, Rosalinde se mit à courir, me faisant signe de la suivre et contournant l’étang jusqu’à un lavoir vermoulu dont la toiture en planches s’écroulait parmi des roseaux et des ronces.

De là, cachés à tous les yeux, nous apercevions en face, sur la rive, notre chien, assis sur sa queue, qui geignait, nous croyant perdus.

Rosalinde, entre temps, s’inquiétait fort de savoir comment, sous la voûte de verre qui recouvrait leurs aquatiques domaines, les poissons avec les grenouilles pourraient vivre jusqu’au printemps.

À la fin, le chien nous dépista, et, d’un subit élan, s’engagea sur la glace, jusqu’au beau milieu de l’étang.

Là, par exemple, il s’arrêta, chien parisien mal au courant de l’hiver, de ses phénomènes, et ne comprenant pas ce que pouvait bien être ce sol transparent et nouveau dont le contact à chaque pas lui infligeait une sensation de brûlure.

C’est en vain que nous le sifflions. Il piétinait sur place, sans avancer, levant alternativement, avec des cris d’appel douloureux, ses pattes tour à tour gelées.

Je dus me résoudre à l’aller chercher.

— Au péril de mes jours ! disais-je à Rosalinde.

La glace, en effet, craquait un peu.

Quand je l’eus ramené sain et sauf :

— Si vous voulez, soupira Rosalinde émue, comme la pauvre bête n’a pas de nom, nous le baptiserons Froid-aux-Pattes.

— Va pour Froid-aux-Pattes !

— Oui ! Froid-aux-Pattes, c’est gentil… Froid-aux-Pattes ?… Ici, Froid-aux-Pattes.

Puis, frappée d’une idée subite et subitement rougissante :

— Moi, je m’appelle Rosalinde ; vous, comment vous appelle-t-on ?

— Mais Lucius, mademoiselle.

Alors — son bouquet d’ajoncs me piqua — alors, m’embrassant, Rosalinde, avec sa douce voix timide qui, parfois, zézayait un peu :

— C’est pas bien joli tout de même, non ! pour sûr, c’est pas bien joli de tant aimer au bout d’une heure un monsieur qu’on ne connaît pas…