Friquettes et Friquets/18

E. Flammarion (p. 153-160).


DE SENECTUTE


— Sacré La Feuillaume, toujours le même !

— Quel intérêt aurais-je à changer ?

En effet, La Feuillaume n’en aurait eu aucun, arrivé ainsi qu’il se plaît à le dire en exprimant par une saisissante expression entomologique son contentement d’être ce qu’il est l’état d’insecte parfait, de papillon parisien qui a fait son temps de chrysalide.

Cet événement, considérable pour La Feuillaume, se produisit exactement le cinquantième jour anniversaire de sa naissance.

Depuis, La Feuillaume a cinquante ans, pas une heure de plus, pas une heure de moins ! Voici bientôt un lustre et demi que ça dure.

Mais pas les cinquante ans de tout le monde : un quinquagénat bien à lui, que maint quadragénaire envierait.

Resté jeune de cœur avec l’expérience de la vie, ingénu comme Télémaque, mais capable de devenir à lui-même son propre Mentor, il se lance impunément dans toutes sortes de galantes expéditions qui pour d’autres seraient périlleuses ; heureux d’aimer encore si tard et, sans précisément exiger qu’on l’aime, gardant une reconnaissance attendrie à celles, honnêtes dames ou grisettes, qui daignent lui donner l’illusion de l’amour.

Il professe sur tout cela des théories :

— Qu’importe si la femme vous trompe ? L’important est d’être bien trompé.

Au fond, pourtant, se sachant aimable :

— Vieillir est bon, affirme aussi La Feuillaume, mais il faut savoir s’arrêter à temps.

Lui, comme on peut le constater, a su s’arrêter au point juste.

Or La Feuillaume, ce jour-là, me parut particulièrement radieux.

— Changer, s’écriait-il, non pas, certes, pour un empire ! Et le docteur Faustus voudrait partager avec moi son breuvage, que je refuserais de trinquer.

Ah ! mon ami, quelle aventure ! Enfoncée cette fois, et dans les grands prix, la jeunesse.

D’ailleurs, la jeunesse, où est-elle ? La jeunesse n’existe plus maintenant que les nourrissons spéculent sur les timbres-poste, que les collégiens suivent les courses et que les fils à papa se font gloire de paraître blasés avant vingt ans.

Mais asseyons-nous, que je te conte !

Ne voyant plus ton La Feuillaume, tu as dût me croire enterré. Non ! je n’ai jamais eu le temps ni de choisir ni d’acheter le coin vert où sera ma fosse. Devine cependant, devine…

— Les motifs de ta disparition ? Parbleu ! une affaire de femme.

— Tu l’as dit, frère, tu l’as dit !

Et s’il te plaît, devine encore, puisque tu possèdes l’omniscience, en quelle lointaine patrie j’étais allé cacher mon bonheur…

Inutile, ne cherche pas !… À cent lieues ; sur la rive gauche.

Oui, c’est dans le jardin de Cluny que nos amours, vers la fin février, s’ébauchèrent, au milieu des grands saints de pierre auxquels le lierre fait un manteau et des monstres apocalyptiques restés moussus de leur long séjour au sommet de la tour Saint-Jacques.

Elle est blonde, elle a dix-sept ans, perche au cinquième, rue du Four, et s’appelle, parole d’honneur ! Isménie.

Un peu fleuriste, un peu modèle, et pas de morale pour deux sous.

Mais si honnête à sa façon et si cocassement naïve ! Que ceci ne t’étonne point : le ruisseau parfois roule des roses et l’inconscience a ses candeurs.

Je suis sûr de ne pas lui déplaire.

Elle trouve « tout plein gentil » le grésil léger de ma barbe et, s’amusant sympathiquement de ma naissante calvitie, parfois on l’entend qui soupire : « Pour sûr ! un genou d’homme chic est mieux porté que des cheveux. »

Avec cela, une franchise.

— Tu sais, Coquelicot ! c’est le nom d’amitié qu’Isménie me donne, tu sais, dit-elle de loin en loin, ne m’attends pas demain, l’autre s’amène.

Quand l’autre s’amène, moi, tu comprends, j’évite de m’amener. L’autre ? Dans les commencements, il m’agaçait un peu, cet autre, car je le soupçonnais d’être plusieurs. Mais je m’y suis habitué.

Qu’ajouter ?

Avec Isménie, j’ai vécu la vie du quartier, comprenant les choses, point jaloux, et le dirai-je ? oui, je le dis : ma foi, presque aimé pour moi-même.

Car elle n’est pas très intéressée, Isménie ; et il n’aurait tenu qu’à La Feuillaume… Mais je sus résister, glissons.

Prodigue même dans une certaine mesure, tout en me gardant néanmoins du ridicule qui s’attache au « Monsieur qui paie », j’ai fait le convenable pour qu’Isménie se crût heureuse.

Heureux moi-même de flatter ses goûts et guidé par elle, nous fréquentions assidûment les plus distingués caboulots et prenions nos repas aux plus fastueuses crèmeries.

Échange de bons procédés ! Isménie quelquefois m’entraînait chez Bullier ; je la récompensais alors par une stalle à l’Odéon, où l’art sévère l’endormait, ou par une loge à Cluny, où nous applaudissions Boubouroche.

Puis, le printemps venu, ce fut le tour du sentiment et de l’idylle.

À moi Mürger, à moi Musset, à moi Musette et Bernerette ! Bougival et Robinson nous connurent. Sèvres, Marles et Louveciennes retentirent de nos chansons.

Nous avions trente ans à nous deux et piquions des coucous à nos chapeaux de paille.

Partis au réveil des moineaux, on déjeunait, de grand matin, d’une friture sur les barges, et l’on dînait, aussitôt le crépuscule, sous un « bosquet », mi-parti treillage et clématite, chez le Père des gros lapins.

Quelles après-midi surtout, par les sentiers ombreux et verts que traverse le vol du merle, au bord des étangs clairs et peuplés de grenouilles, Isménie devant, moi derrière ; elle joyeuse, cueillant des fleurs ou des roseaux ; moi rêvant, l’amour rend poète ! de vagues sonnets dans la manière des Ronsard et des du Bellay.

Tu n’as jamais vu de mes vers peut-être ? Écoute ceux-ci qui me sont venus le lendemain d’un jour où Isménie se grisa, la pauvre innocente, d’un travers de doigt de clairet :

Enfant naïve qui te soûles,
Comme les grives en été,
D’un grain de raisin becqueté,
Viens en cette île, loin des foules.

Là, sur un gazon velouté,
Ô nymphe de Seine ! tu roules
Tes menus flots avec gaîté.
Nous entendrons glousser les poules ;

Les rainettes et les oiseaux,
Dans le bois, sous les vertes eaux,
Chanteront toute la vesprée.

Et…

— Parfait, La Feuillame, mais achève !

— Hélas ! je comptais mener à bien le dernier tercet en flânant aux bois de Meudon, promenade convenue avec Iménie, car seules Iménie et la nature m’inspirent. Ce matin j’arrive chez la belle :

— Partons-nous ?

— Non, Coquelicot, par pour aujourd’hui ! répondit Isménie visiblement désolée.

— Pas pour aujourd’hui ? Tu m’étonnes…

— Rien à faire, j’attends mon vieux.

— Ton vieux ! Qui ça, ton vieux ?

— Mais l’autre, tu sais bien : un élève de Louis-le-Grand.

Hein ! conclut La Feuillaume, la trouves-tu assez enfoncée, la jeunesse ? « Ton vieux ! Qui ça, ton vieux ? — Un élève de Louis-le-Grand ! » Et un regard, et une voix… J’en suis encore tout ému ; j’aurais embrassé Isménie.

Pour moi, sincèrement, j’enviais La Feuillaume.

Cependant, l’œil mi-clos, la bouche souriante, un je ne sais quoi de triomphal dans sa moustache trop cirée, avec son crâne poli comme un précieux ivoire et s’auréolant d’une vapeur de cheveux fous gris par places, et par places teintés d’or pâle, le bon La Feuillaume rayonnait.