Fragments des Mémoires du chancelier Pasquier/01

Anonyme
Fragments des Mémoires du chancelier Pasquier
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 764-801).
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FRAGMENS DES MÉMOIRES
DU
CHANCELIER PASQUIER [1]

I.


I.

Le 4 décembre, Madrid était occupé par les troupes françaises, commandées par l’empereur. Pour qu’il pût s’avancer avec tant de rapidité, il n’avait pas fallu moins de trois batailles gagnées. Les victoires avaient été complètes, faiblement disputées, bien que les Espagnols eussent mis en ligne des masses énormes, preuve certaine de la part que prenait la population presque entière à une résistance dont le terme dès lors ne devait pas sembler très prochain. Dans la Catalogne, par exemple, il fallut toute l’habileté militaire et toute la vigueur du général Gouvion Saint-Cyr pour se maintenir et pénétrer jusqu’à Barcelone. En Aragon, la ville de Saragosse préparait cette mémorable défense qui a duré plus de neuf mois et qui devait, après plus de vingt siècles, rappeler celles de Numance et de Sagonte.

L’armée anglaise, accourue au secours de l’insurrection espagnole, ne tarda pas à battre en retraite jusqu’à la Corogne, poussée par le maréchal Soult auquel l’empereur avait laissé le soin de la forcer à quitter le continent. Napoléon était parti pour la France ; il se trouvait, dès le 23 janvier 1809, rentré dans son palais des Tuileries. Nous ne le reverrons plus de l’autre côté des Pyrénées, et, pendant cinq années de combats, Espagnols et Français souffriront également, sans qu’il daigne les secourir, tous les maux que peuvent entraîner les deux fléaux réunis de la guerre civile et de la guerre étrangère.

Quel était le motif qui avait pu le forcer, en janvier 1809 à un retour si précipité dans sa capitale, alors qu’il restait tout à faire pour soumettre l’Espagne ? Malgré les assurances que l’Autriche lui avait fait donner à Erfurt, il n’avait pu ignorer longtemps que les armemens de cette puissance continuaient avec une activité qui annonçait des projets fort sérieux. Il avait été enfin informé que, cédant aux instigations de l’Angleterre, elle se disposait à profiter de son éloignement pour franchir ses frontières, envahir la Bavière, porter la guerre sur les bords du Rhin et opérer ainsi la délivrance de l’Allemagne. L’occasion était belle, pour tenter une si grande entreprise. La diminution des forces françaises dans les provinces allemandes n’était pas douteuse, puisque l’empereur avait dû conduire de l’autre côté des Pyrénées l’élite de ses bataillons. Tout, en effet, s’ébranlait dans les États de l’Autriche, lorsque Napoléon accourut pour faire face à ce nouveau péril. Ce moment dans sa vie est un de ceux où son âme a dû être en proie aux plus vives agitations.

Indépendamment de cette agression, il était encore fondé à concevoir les soupçons les plus graves sur des intrigues qui s’agitaient au sein de son gouvernement et qui devaient faire supposer de très mauvaises intentions. J’ai dit quelles avaient été les dispositions et les menées de M. de Talleyrand pendant son séjour à Erfurt. Le rôle qu’il y avait joué, bien qu’il eût affecté d’en être satisfait, ne l’avait pas rassuré, et il s’était aperçu que la grande influence, qui lui avait appartenu si longtemps dans les affaires et sur la conduite de Napoléon, était irrévocablement perdue.

Napoléon avait à peine franchi les Pyrénées et fait quelques pas sur la route de Madrid, que déjà l’aigreur et le mécontentement de M. de Talleyrand se manifestaient. Il me fut impossible d’en douter, lorsque je le revis, à mon retour de Mayence, dans la maison où j’avais l’habitude de le rencontrer. Les plus sinistres prédictions commençaient à sortir de sa bouche, et il était de ceux qui paraissaient croire que la personne même de l’empereur échapperait difficilement à la vengeance des Espagnols. Ce fut alors enfin que je l’entendis pour la première fois blâmer ouvertement la conduite qui avait été tenue à Bayonne. Toutefois il n’attaquait pas encore, ce qui est fort remarquable, l’invasion de l’Espagne, mais seulement la manière dont elle s’était effectuée. « Qu’on ait voulu en chasser la maison de Bourbon, rien de plus simple, disait-il, rien de plus commandé peut-être pour le solide établissement de la dynastie napoléonienne ; mais à quoi bon l’emploi de tant de ruses, d’artifices, de perfidies ? Pourquoi n’avoir pas déclaré simplement une guerre, pour laquelle on n’aurait pas manqué de motifs ? Dans cette guerre, la nation espagnole serait constamment demeurée neutre. Enivrée comme elle était alors par la renommée de Napoléon, elle aurait vu, sans le moindre regret, tomber une dynastie usée et, après quelques combats faiblement soutenus par l’armée régulière, la péninsule tout entière serait passée avec joie sous le sceptre d’une maison qui déjà remplaçait si glorieusement, en France, celle qui avait donné Philippe V à l’Espagne ; c’est ainsi que l’héritage tout entier de Louis XIV aurait pu être facilement recueilli. »

Ce langage était certainement très plausible, et on en aurait difficilement contesté la justesse ; mais, par cela même aussi, il devait blesser au vif celui dont la conduite se trouvait si sévèrement jugée, et par qui ? par son ancien ministre, par l’un des grands dignitaires de son empire[2]. Que si M. de Talleyrand ne s’était abandonné que chez Mme de Ré… et devant le petit nombre de personnes qui s’y rencontraient avec lui, le danger de l’indiscrétion n’eût pas été grand ; mais il était trop animé et trop confiant pour tenir enfermée, dans un cercle aussi étroit, l’expression de ses pensées habituelles. Ses relations étaient nombreuses, composées de gens de toutes sortes et parmi lesquels beaucoup auraient dû lui inspirer une juste méfiance. On fut bientôt informé de ce qu’il pensait et, dès lors, ce ne fut plus un mystère dans Paris pour ces gens si nombreux qui sont au courant des nouvelles qui se disent à l’oreille. Ce qui devenait de cette manière presque public dans la capitale ne pouvait manquer d’arriver jusqu’à l’empereur ; il fut donc averti, avant même d’arriver à Madrid, et de plus il apprit, fort peu de jours après, une circonstance qui dut le conduire à de très sérieuses réflexions sur ce qui pouvait se tramer en France pendant son éloignement.

La longue et persévérante division, qui régnait depuis tant d’années entre M. de Talleyrand et le ministre de la police Fouché, venait de cesser tout à coup. Tous deux, apparemment, s’étaient mis à envisager les choses sous le même aspect et s’étaient dit, perdant toute confiance en la fortune de Napoléon, que, s’il venait à manquer, ils étaient seuls en position de disposer de l’empire, et devaient par conséquent en régler la succession suivant leur plus grand avantage. Mais, pour arriver à ce but, il fallait s’entendre, il fallait unir ses moyens d’action et renoncer à une inimitié qui n’était plus de saison. Ils avaient été l’un au-devant de l’autre, et leur rapprochement définitif s’était opéré, si je ne me trompe, par l’entremise de M. d’Hauterive, chef de la division des archives aux affaires étrangères, en sa qualité d’ancien oratorien toujours en bons rapports avec M. Fouché. M. d’Hauterive n’avait sûrement point entrevu la portée de l’œuvre à laquelle il concourait, et avait seulement cédé au besoin, dont il ne savait guère se défendre, de se mêler un peu de toutes choses ; il avait cru faire merveille en contribuant à une pacification qui lui semblait propre à assurer le repos de tout le monde et être très agréable à l’empereur.

Ce qu’il y eut de plus étonnant dans cet accord inattendu, ce fut l’éclat que deux personnes qui auraient dû être si prudentes jugèrent à propos de lui donner. Il fallait ou qu’ils se crussent bien forts par leur union, ou qu’ils se tinssent bien assurés de la perte de l’empereur. Je me souviens encore de l’effet que produisit, à une brillante soirée chez M. de Talleyrand, l’apparition de M. Fouché, le jour où il entra dans ce salon pour la première fois. Personne ne voulait en croire ses yeux, et ce fut bien autre chose, lorsque l’affectation de bonne intelligence alla jusqu’au point de se prendre par le bras, et de se promener ensemble d’appartement en appartement, tant que dura la soirée. Parmi les personnes qui avaient, à Paris, l’œil ouvert sur tout ce qui pouvait intéresser Napoléon, et qui entretenaient avec lui une correspondance suivie, se trouvait un de ses anciens aides-de-camp, M. de La Valette, auquel il avait fait épouser sa nièce, Mlle de Beauharnais, et qu’il avait depuis placé à la tête de la direction des postes ; homme de beaucoup d’esprit et doué d’une rare sagacité, M. de La Valette portait à son ancien général, à son bienfaiteur, l’attachement le plus sincère, et jugeait toujours d’autant mieux sa position que, malgré son admiration pour ses talens, il se faisait peu d’illusions sur ses fautes.

Or, il regardait alors la situation de l’empereur comme très critique, et dut par conséquent attacher une grande importance à ce qui se passait sous ses yeux, entre deux hommes qu’il jugeait capables de tout, dont l’un, M. de Talleyrand, ne lui avait jamais, malgré sa grande réputation, inspiré ni estime ni confiance, et dont l’autre, M. Fouché, avait toujours été l’objet de son aversion la plus prononcée[3]. Il écrivit donc à l’empereur tout ce qu’il pensait d’une liaison qui n’avait pu se former que dans un dessein politique, fort opposé à ses intérêts, et bientôt les appréhensions qu’il avait exprimées se trouvèrent confirmées par un fait qui jetait les plus grandes lumières sur les mystères de l’intrigue et en dévoilait clairement la tendance.

Je n’ai point tenu entre les mains les preuves de ce fait, mais ce que j’ai recueilli plus tard de la bouche de M. de La Valette et de celle du duc de Rovigo ne me permet pas d’en douter. En cas de la mort de Napoléon, il fallait, dans le premier moment et quelque parti qu’on voulût prendre par la suite, un homme à mettre à sa place. Les deux nouveaux amis jetèrent les yeux sur Murat, qui venait d’être fait roi de Naples, et dont la lolle vanité s’était montrée peu satisfaite de cette élévation, dans un moment où il comptait sur le trône d’Espagne, qu’il se croyait seul en état d’occuper, et auquel il pensait avoir des droits, attendu son énergique conduite à Madrid pendant les conférences de Bayonne. On doit se souvenir en effet de la révolte qu’il avait comprimée d’une manière si terrible, et qui contribua puissamment à décider l’insurrection de toute la péninsule.

M. Fouché avait toujours été dans une liaison fort intime avec lui et se faisait fort de le gouverner. M. de Talleyrand le tenait pour plus facile encore à renverser qu’à élever, et était dans tous les cas parfaitement sûr que sa présence ne le gênerait pas longtemps. Quant à Mme Murat, sœur de l’empereur, elle avait une ambition si démesurée qu’on pouvait lui faire tout accepter. Elle l’a suffisamment prouvé depuis. On n’hésita pas à faire savoir au nouveau roi de Naples qu’il devait se tenir prêt à venir au premier signal, chercher en France les hautes destinées qui l’attendaient. La lettre ou le messager furent interceptés en Italie par le prince Eugène, bien averti sans doute par M. de La Valette de se tenir sur ses gardes et de tout surveiller avec un soin scrupuleux. Le prince ne perdit pas un instant pour faire passer en Espagne les détails de sa découverte, et elle contribua certainement à précipiter le retour de l’empereur. On ne put, en effet, s’empêcher de remarquer que la rapidité avec laquelle il franchissait ordinairement les espaces avait été plus grande encore que de coutume, et cela malgré les difficultés de la route, Il avait été obligé de faire à cheval plusieurs étapes.

Dans les premiers instans de son arrivée, personne ne douta qu’il n’eût été rappelé par la situation des affaires avec l’Autriche. Sa colère au sujet des intrigues de M. de Talleyrand et de M. Fouché n’éclata que cinq ou six jours après. Il avait voulu apparemment vérifier les faits par lui-même ; encore eut-il soin de dissimuler avec le second de ces personnages, de le laisser de côté et de ne s’attaquer qu’au premier. Le ministère de la police est toujours difficile à changer de main, parce qu’il laisse nécessairement beaucoup de fils à la disposition de celui qui l’a occupé longtemps. Napoléon jugea donc qu’il ne devait remplacer M. Fouché que quand toutes les précautions nécessaires seraient assez bien prises pour que son ressentiment ne fût plus à craindre. Il prévoyait d’ailleurs une prochaine campagne en Allemagne, et ne voulait désorganiser, au moment de s’y engager, aucune partie de son administration intérieure. Il pensait sans doute qu’une fois sorti de ce nouveau péril, rien ne le gênerait plus pour faire autour de lui tous les actes de justice dont l’utilité lui serait démontrée.

Quant à M. de Talleyrand, qui se trouvait sans fonctions spéciales et n’avait ainsi aucune part active à l’administration ni au gouvernement, il n’hésita pas à faire tomber sur lui tout le poids de sa colère. Le premier avertissement fut donné par le Moniteur du 30 ; il annonçait que la place de grand chambellan passait à M. de Montesquieu, et était, par conséquent, retirée à M. de Talleyrand qui l’occupait depuis l’organisation de la cour impériale. Bien que ce changement fût motivé sur ce que, depuis sa promotion à la place de vice-grand électeur, il n’avait rempli que provisoirement les fonctions de grand chambellan, la disgrâce n’en était pas moins évidente, et personne ne fut dupe d’un prétexte aussi peu plausible.

On sut d’ailleurs, presque aussitôt, que cet acte avait été précédé d’une scène des plus violentes, et dans laquelle, en présence de plusieurs grands officiers et de presque tous les ministres, l’empereur avait, dans la salle du Trône, traité M. de Talleyrand comme le dernier des hommes, lui avait prodigué tous les genres de reproches, on peut même dire d’injures. J’en fus informé dans la soirée par Mme de Rem… qui tenait, de M. de Talleyrand lui-même, le récit de tout ce qu’il avait eu à souffrir. Cette terrible scène m’a été encore racontée plusieurs années après et de la même manière, mais avec plus de détails, par M. Decrès, l’un des ministres qui en avaient été témoins et, comme c’est lui dont la conduite envers M. de Talleyrand fut alors la plus généreuse, comme ce fut lui enfin qui lui tourna le moins le dos, sa narration est digne de toute créance. Ce qui l’avait surtout frappé, ce dont il ne revenait pas encore, après un si grand laps de temps, c’était l’apparente insensibilité du patient, qui, pendant près d’une demi-heure, endura, sans sourciller, sans répondre une parole, un torrent d’invectives dont il n’y avait peut-être jamais eu d’exemple entre gens de cette sorte et dans un pareil lieu[4].

« Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi, vous ne croyez pas en Dieu ; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde ; il n’y a pour vous rien de sacré ; vous vendriez votre père. Je vous ai comblé de biens, et il n’y a rien dont vous ne soyez capable contre moi. Ainsi, depuis dix mois, vous avez l’impudeur, parce que vous supposez, à tort et à travers, que mes affaires en Espagne vont mal, de dire à qui veut l’entendre que vous avez toujours blâmé mon entreprise sur ce royaume, tandis que c’est vous qui m’en avez donné la première idée, qui m’y avez persévéramment poussé. Et cet homme, ce malheureux (il désignait ainsi le duc d’Enghien), par qui ai-je été averti du lieu de sa résidence ? qui m’a excité à sévir contre lui ? Quels sont donc vos projets ? que voulez-vous ? qu’espérez-vous ? Osez le dire ! Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre, j’en ai le pouvoir, mais je vous méprise trop pour en prendre la peine. »

Voilà l’abrégé, la substance, de ce que M. de Talleyrand avait eu à entendre et à supporter pendant cette mortelle demi-heure qui dut être bien affreuse pour lui, si on en juge par ce qu’elle fit souffrir aux assistans ; il n’en est aucun qui n’en ait parlé depuis en d’autres termes que ceux de l’effroi. Et cet homme cependant, si indignement traité, est resté à la cour, a conservé son rang dans la hiérarchie des plus hautes dignités impériales. Quoique moins rapproché de la personne de l’empereur, il n’a point été pour cela complètement étranger aux affaires d’État, et nous le verrons bientôt appelé de nouveau au conseil de son souverain dans une occasion de la plus haute importance.

En l’insultant ainsi, Napoléon devait sentir cependant qu’il s’en faisait un implacable ennemi, et comment alors n’a-t-il pas achevé de l’écraser ? Une telle inconséquence ne se peut expliquer que par l’excès de sa confiance en sa force, en sa fortune, et aussi par son mépris pour l’être qu’il mettait ainsi sous ses pieds, et dont il a cru, bien peu de temps après, pouvoir faire encore, au gré de son caprice, un utile et même un docile instrument. On sait d’ailleurs qu’il entrait dans sa politique, et non sans raison, de ne jamais perdre entièrement aucun des hommes qui lui avaient rendu de grands services, qui s’étaient, de bonne heure, attachés à sa fortune, aucun de ceux qui avaient puissamment contribué à le porter jusqu’au trône[5]. Toutes ces considérations, toutes ces combinaisons, ont été plus tard cruellement déjouées, mais on doit reconnaître cependant qu’il a fallu de bien graves événemens et des chances impossibles à calculer pour amener la complète défection de M. de Talleyrand, et qu’il a eu la patience d’attendre longtemps, avant de donner un libre cours aux sentimens de haine et de vengeance dont son cœur était certainement rempli. L’histoire de ses hésitations à cet égard est presque aussi curieuse que celle de ses résolutions, et, en signalant plus tard une des précautions dont il s’est enveloppé au moment décisif, j’aurai occasion de montrer jusqu’à quel point il lui a été difficile de prendre son parti, et comment la terreur dont il était constamment obsédé le poussait encore à se ménager une excuse vis-à-vis de celui auquel il allait porter le dernier coup.

J’ai dû mettre quelque soin à faire connaître un incident resté secret, mais dont les conséquences ont été grandes. C’est surtout en éclaircissant de pareils laits que ceux qui racontent ce qu’ils ont vu peuvent rendre de véritables services à ceux qui, voulant un jour écrire avec conscience l’histoire, prendront le soin de recueillir et de comparer les documens épars dans les récits des contemporains.


II.

Napoléon, victorieux à Eckmühl, avait rendu vains tous les projets de l’Autriche. Cette bataille avait eu cela de remarquable que l’armée victorieuse se composait principalement de troupes bavaroises et wurtembergeoises ; sous ses ordres, les alliés devenaient aussi redoutables que les Français. Vienne était occupée, les positions les plus fortes enlevées et l’armée d’Italie, sous les ordres du prince Eugène, après avoir culbuté le corps commandé par un des archiducs, s’avançait pour rejoindre la grande armée dont il allait former la droite. Afin que rien ne manquât aux malheurs de l’Autriche, la Russie venait de lui déclarer la guerre, répondant ainsi à l’invasion du grand-duché de Varsovie.

Le 21 et le 22 du même mois eut lieu la bataille d’Essling. Les troupes furent engagées avant que le passage du fleuve fût complètement effectué. Le pont de bateaux construit sur le Danube se rompit ; la fortune de l’empereur fut un instant compromise. Il perdit l’élite des vieux soldats de la garde dont l’intrépidité donna à l’armée le temps de regagner l’île de Lobau. Entre tous les braves qui succombèrent dans cette désastreuse rencontre, il en fut un surtout, le maréchal Lannes, dont la perte dut lui inspirer de bien vifs regrets. Son éclatante valeur, son habileté reconnue, et la sûreté de son coup d’œil au plus fort du danger, le plaçaient hors de ligne. Nul n’inspirait plus de confiance aux soldats, c’était un de ces hommes qu’on ne remplace pas. Compagnon de fortune et de gloire de Napoléon, dès ses premiers pas dans la carrière, il était peut être aussi, entre tous ceux qui avaient grandi à ses côtés, celui qui lui portait l’attachement le plus sincère. Sa perte ajouta donc beaucoup à la grandeur de l’échec. Je tiens du général Nansouty que, repassant avec sa division de cavalerie sur le pont qui communiquait encore à l’île de Lobau vers le milieu de la seconde journée, il trouva l’empereur arrêté à la tête de ce pont, et, lui ayant rendu compte de la triste situation des affaires sur le champ de bataille, il n’en put obtenir d’autre réponse que celle-ci : « Que voulez-vous ? on n’a cependant jamais passé les fleuves autrement que sur des ponts. » Ces paroles suffisent pour dénoter les reproches qu’il se faisait à lui-même ; mais, s’il fut un moment abattu, la force de son caractère ne tarda pas à le relever, et, comme après la bataille d’Eylau, il fut prodigieux par la fermeté de son attitude, la vigueur et la prudence de ses résolutions. L’audace de son campement dans l’île de Lobau fut, s’il est possible, plus admirable que celle de son hivernage sur les bords de la Vistule.

Par un décret daté de Vienne, l’empereur avait réuni les États romains à l’empire français. Le pape conservait seulement la faculté de résider à Rome avec un traitement de 2 millions. On lisait dans le préambule du décret, « que l’influence spirituelle, exercée en France par un prince étranger, était contraire à l’indépendance de l’État, injurieuse à son honneur, menaçante pour sa sûreté ; que l’empereur ne faisait que révoquer les dons que Charlemagne, son illustre prédécesseur, avait faits aux évêques de Rome et dont ils avaient abusé, au préjudice de leurs devoirs spirituels et des intérêts des peuples placés sous leur autorité. » Que de chemin parcouru depuis le jour où le pape Pie VII était venu sacrer Napoléon ! Cette spoliation était odieuse ; c’était bien la force opprimant la faiblesse. Elle avait un caractère d’ingratitude qui révolta les plus disposés à tout approuver, à tout admirer. Je dois cette justice au conseil d’État qu’il en fut très visiblement affecté. M. Regnaud de Saint-Jean d’Angély lui-même, malgré son hostilité habituelle contre la puissance ecclésiastique, se montra très sévère pour un acte qui révoltait ses sentimens d’équité et de modération.

Pie VII avait répondu, le 17 mai, par une bulle d’excommunication, au décret qui le dépouillait de ses États. Cette bulle qui sans nommer personne, atteignait à la fois les auteurs, fauteurs et complices de l’usurpation, se ressentait de l’indignation qui l’avait dictée et répondait peu aux idées du siècle[6]. Était-il sage, en effet, de faire entendre au monde nouveau ces téméraires paroles : « Les souverains doivent apprendre encore une fois qu’ils sont soumis, par la loi de Jésus-Christ, à notre trône et à notre commandement, car nous exerçons aussi une souveraineté, mais une souveraineté bien plus noble, à moins qu’il ne faille dire que l’esprit doit céder à la chair, et les choses du ciel à celles de la terre. » Nonobstant cette imprudence, une telle pièce pouvait encore causer beaucoup de trouble dans l’imagination des catholiques zélés, comme dans la conscience des ecclésiastiques qui avaient reçu les nouveaux pouvoirs, dont ils étaient revêtus, du pontife qui leur faisait entendre la voix de sa colère, qui les appelait à seconder sa vengeance. L’entrée de la bulle fut interdite avec le plus grand soin dans toute l’étendue de l’empire français. Mais ce qu’on pouvait empêcher de pénétrer en France, il était difficile d’en arrêter la circulation en Italie, particulièrement dans les États romains oh tant de personnes, tant d’ecclésiastiques surtout, devaient s’y employer.

La fulmination pontificale fut donc assez promptement connue non-seulement à Rome, mais dans les provinces environnantes et jusque dans le royaume de Naples. La fermentation qu’elle causa ne tarda pas à prendre un caractère qui fut jugé très inquiétant par le nouveau roi de Naples, Murat, et par les autorités françaises préposées au gouvernement de l’État romain. Celles-ci se décidèrent, sans avoir reçu à cet égard aucune instruction de l’empereur, à enlever le pape de son palais et à le jeter dans une voiture qui, sous l’escorte de quelques gendarmes, le transporta avec la plus grande rapidité, en traversant les Alpes, jusqu’à Grenoble où il fut déposé. du général Radet, commandant la gendarmerie, fut le principal agent de cette expédition. Il fit même la route sur le siège de la voiture. Le général Miollis commandait en chef les troupes françaises à Rome ; c’était un homme d’un caractère doux, timide même. Je n’ai jamais pu m’expliquer comment un semblable coup (car il est impossible de qualifier autrement cette violation des droits les plus sacrés du caractère le plus vénérable) avait pu être exécuté sous sa direction et avec son concours.

Quoi qu’on ait pu me dire, et malgré la créance qui semble due aux personnes dont je tiens mes renseignemens, j’ai donc toute la peine du monde à me persuader qu’il n’y eut pas d’instructions très secrètes qui n’ont point encore vu le jour et que le temps ne peut guère manquer de révéler. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que, non-seulement ni Radet ni Miollis n’ont éprouvé aucune disgrâce, mais que Miollis a conservé jusqu’à la fin son commandement ; le seul désaveu qui ait eu lieu de leur conduite ne se peut induire que du retour assez prompt de Pie VII en Italie. On ne tarda pas à lui faire passer les Alpes, et la ville de Savone lui fut assignée pour résidence. On sait comment il y a été tenu, malgré quelques honneurs rendus à sa personne et à sa dignité, dans une véritable captivité qui a duré jusqu’au jour où il fut encore une fois transféré en France.

Le retentissement dans toute l’Europe d’un acte de violence aussi imprévu fut, heureusement pour Napoléon, atténué par la victoire de Wagram. Cette fois encore l’habileté du général, la vigueur de ses lieutenans, la précision des mouvemens et la brillante valeur française triomphèrent de tous les obstacles. Après deux journées des plus sanglantes entre celles dont l’histoire conservera le souvenir, l’archiduc Charles, mal secondé par son frère l’archiduc Jean, arrivant de Hongrie à la tête d’une division considérable et qui n’approcha du champ de bataille que quand tout était décidé, fut rejeté sur les frontières de la Bohême. Il avait fait cependant sa retraite en bon ordre et présentait encore un front si formidable que le vainqueur se crut heureux, le 12 juillet, de conclure avec lui un armistice. Il fut convenu que les négociations pour la paix devaient s’ouvrir immédiatement. Elle ne fut conclue que le 18 octobre et, pour l’obtenir, l’Autriche fut contrainte d’abandonner Trieste et tout ce qu’elle possédait sur le littoral de la mer Adriatique. Il lui fallut encore céder à la Bavière un territoire fort important, agrandir le grand-duché de Varsovie aux dépens de la Galicie, et accéder au système continental.

La Russie elle-même, pour prix de son insignifiante coopération, ne rougit pas d’accepter quatre cent mille sujets de plus qui furent pris sur les provinces polonaises appartenant à l’Autriche. Il était dans la politique bien entendue de Napoléon de la compromettre de plus en plus avec le reste de l’Europe. Toutefois et malgré cette habile combinaison, le but poursuivi ne fut pas atteint, car l’empereur Alexandre ne tarda pas à se montrer plus inquiet de la tendance indiquée vers le rétablissement du royaume de Pologne, que satisfait par un agrandissement du grand-duché de Varsovie. On verra, plus tard, à quel point ce germe de mécontentement se développa et influa sur les résolutions du cabinet de Saint-Pétersbourg.

L’empereur ne revint pas directement à Paris ; il s’arrêta à Fontainebleau, où il séjourna jusqu’au milieu de novembre. L’affluence de tout ce qui avait le devoir ou le désir de faire sa cour fut très considérable. En ma qualité de membre du conseil, je ne pouvais me dispenser d’y paraître, et j’y vis le commencement de toutes les manœuvres qui allaient amener un des plus grands événemens de l’époque : la dissolution de son mariage avec Joséphine.

Depuis longtemps la plus considérable partie de ce qui l’entourait et sa famille, surtout, le pressaient de renoncer à une union qui ne pouvait lui donner d’héritier et qui l’empêchait de songer à des alliances fort avantageuses. Déjà, lors de son sacre, les plus grands efforts avaient été tentés pour l’empêcher de fortifier les liens qui l’attachaient à l’impératrice, en la faisant couronner à ses côtés ; mais tous ces efforts avaient été rendus vains par l’ascendant naturel et très puissant d’une femme pleine de charmes et de grâces, qui s’était donnée à lui lorsque rien ne présageait encore sa haute fortune, dont l’esprit conciliant avait souvent aplani autour de lui d’assez grandes difficultés et lui avait ramené beaucoup de caractères aigris ou hostiles, qui semblait en fin avoir été constamment une sorte de bon génie, chargé de veiller sur sa destinée et d’écarter les orages qui pouvaient en troubler le cours.

Sous ce dernier rapport, il entrait dans l’attachement de Napoléon pour Joséphine un instinct superstitieux que les événemens n’ont que trop justifié. À l’époque de son couronnement, une circonstance, fort extraordinaire et très ignorée, montre à quel point il lui était difficile de résister aux désirs de l’adroite et séduisante compagne qui, malgré tant d’infidélités réciproques, restait toujours le premier de ses attachemens. Son mariage avec elle n’avait été contracté que civilement ; le pape en exigea la consécration devant l’Église, comme un acte absolument nécessaire et sans lequel il lui serait impossible de couronner l’impératrice, en même temps que l’empereur. Napoléon repoussa cette demande presque jusqu’au dernier moment, soit qu’il la regardât comme une condamnation de sa vie passée, soit qu’il lui répugnât de rendre indissoluble un engagement que la politique pouvait un jour lui commander de rompre. Peut-être aussi soupçonnait-il Joséphine d’avoir inspiré l’exigence du pontife. Quoi qu’il en puisse être, il lui fallut céder, et j’ai la certitude que, dans la nuit qui précéda le sacre, il fut marié par le cardinal Fesch dans son cabinet et sans témoins. Le cardinal en donna l’assurance au pape. Je ne puis avoir aucun doute sur ces détails, car je les tiens de M. Portalis fils, dont le père, alors ministre des cultes, servait d’intermédiaire pour toutes les négociations, pour tous les arrangemens avec sa sainteté.

Cinq années cependant s’étaient écoulées depuis l’époque du triomphe de Joséphine, et si d’un côté cette longue possession du rang supérieur semblait devoir ajouter beaucoup à ses droits, de l’autre aussi les événemens survenus durant cette période avaient plus d’une fois fait naître des doutes et des regrets dans l’esprit de l’empereur. Depuis plusieurs mois surtout, il était plus que jamais ébranlé par l’évidence des avantages que pourrait lui présenter un mariage contracté avec une des principales familles régnantes de l’Europe. Toutes les alliances politiques qu’il avait jusque-là contractées s’étaient rompues avec une effrayante facilité. En serait-il de même de celle qui se fortifierait par un lien de famille ? La Russie, par exemple, qui l’avait aidé si faiblement dans sa dernière lutte, ne lui aurait-elle pas été bien autrement secourable s’il avait été l’époux d’une grande-duchesse ? Lorsqu’il achevait d’enlever à la maison de Bourbon tous les États qu’elle gouvernait, n’était-il pas nécessaire qu’il rassurât les autres dynasties, en montrant le prix qu’il attachait à unir leurs antiques droits avec ceux qu’il tenait de la fortune et de la victoire ?

Les membres de sa famille, qu’il avait placés sur des trônes, sentaient encore mieux que lui le besoin d’entrer dans la grande famille des rois, au milieu de laquelle ils n’étaient en quelque sorte que jetés par accident. Tous les ministres, tous les grands dignitaires partageaient cette opinion. M. Fouché et M. de Talleyrand se signalèrent dans cette occasion. M. Fouché prit même sur lui une démarche auprès de Joséphine et essaya de lui persuader d’aller au-devant de ce qu’on désirait d’elle. N’ayant pas réussi, il fut nécessairement désavoué, mais c’était un premier pas de fait.

Je me trouvais à Fontainebleau le jour où cette démarche eut lieu, et l’agitation de la cour me l’eut bientôt révélée. Je sus aussi, par mes rapports avec plusieurs personnes attachées au service de l’impératrice, que la scène entre elle et Napoléon avait été touchante, qu’elle espérait encore rendre vains tous les efforts tentés contre elle. Je ne partageai pas sa sécurité, et, comme j’avais trouvé en elle beaucoup d’obligeance lors de l’affaire des radiations que je sollicitais pour plusieurs des membres de ma famille, je ne pus m’empêcher de prendre une part sincère aux chagrins qui l’attendaient. Je revins donc à Paris avec la conviction que son sort était irrévocablement fixé, et que M. Fouché ne se serait pas autant avancé, s’il n’avait été sûr d’être très agréable à celui au nom duquel il avait en quelque sorte parlé ; il ne fallut pas beaucoup de temps, en effet, pour que mes prévisions se réalisassent.

Les résistances de Joséphine ne tardèrent pas à être vaincues, et, dès le 16 décembre, le sénat reçut un message annonçant la résolution que Napoléon et Joséphine avaient prise, d’un commun accord, pour la dissolution de leur union. Le motif unique de leur résolution était tiré de la nécessité, pour la sécurité et le bonheur de l’empire, que Napoléon eût des héritiers directs, qu’il ne pouvait plus attendre de son épouse actuelle. On doit remarquer le cruel devoir imposé au fils de Joséphine, au prince Eugène. Il était aussi fils adoptif de l’empereur, et celui-ci jugea à propos de le faire entrer au sénat et d’exiger qu’il y siégeât, pour la première fois, le jour où devait avoir lieu la délibération qui allait si douloureusement changer l’état de sa mère. Il dut même provoquer cette délibération, en ajoutant au consentement qu’elle avait donné le poids de son adhésion personnelle et de celle de sa sœur, la reine de Hollande dont il se porta garant.

Il fut aisé d’obtenir du sénat le sénatus-consulte qui devait prononcer la dissolution du mariage de Napoléon et de Joséphine. Mais tout n’était pas terminé ; le lien civil se trouvait bien rompu, le lien religieux demeurait dans toute sa force, et, pour les projets ultérieurs de Napoléon, il fallait absolument s’en délivrer. On fut informé, par le Moniteur du 14 janvier 1810, qu’après avoir entendu les témoins et après une instruction où toutes les formalités en usage avaient été observées, l’officialité diocésaine avait, par sentence du 9, déclaré la nullité, quant au lien spirituel, du mariage de sa majesté l’empereur Napoléon et de sa majesté l’impératrice Joséphine, et que cette sentence avait été confirmée le 12 par l’officialité métropolitaine. On a su plus tard qu’elle était motivée sur ce que le mariage, n’ayant pas été contracté devant témoins, ni devant le curé de la paroisse, était radicalement nul, d’après les dispositions du concile de Trente.

Le pape a prétendu qu’à lui seul appartenait de prononcer sur le mariage des souverains ; il avait pour lui, à la vérité, l’exemple très solennel et peu ancien, dans l’histoire de la monarchie française, de ce qui s’était pratiqué pour la dissolution du mariage contracté entre la reine Marguerite de Valois et Henri IV. Mais on n’a jamais pu produire aucun acte de l’Église qui ait établi, en principe, que les souverains ne sont pas soumis, pour le jugement de leurs actes religieux, aux mêmes tribunaux spirituels que leurs sujets. Si plusieurs d’entre eux ont, en de semblables occasions, trouvé bon d’avoir recours au souverain pontife, la politique et non la religion le leur a commandé, et il est impossible d’en rien induire contre la valeur du droit commun.

Jamais peut-être il n’y a eu d’occasion où les courtisans aient été, plus que dans celle-là, embarrassés de leur contenance. Il fallait approuver la résolution du maître. La maison de la future impératrice ne serait sans doute pas la même que celle de l’impératrice répudiée, ce serait l’occasion de faveurs enviées. Mais Joséphine conservait encore une grande situation. S’éloigner d’elle était un procédé peu honorable, et l’empereur, qui conservait pour elle une affection non douteuse, ne serait-il pas blessé d’un trop grand empressement à l’abandonner ?

Je n’oublierai jamais la dernière soirée dans laquelle l’impératrice délaissée fit encore les honneurs de sa cour. C’était la veille du jour où devait se prononcer la dissolution de son mariage. Il y avait un grand cercle, un souper était, suivant l’usage, servi dans la galerie de Diane, sur un grand nombre de petites tables. Joséphine était assise à celle du milieu, et les hommes circulaient autour d’elle, recherchant cette inclination de tête toute gracieuse qu’elle avait l’habitude de faire aux personnes qu’elle connaissait. Je restai quelques minutes à peu de distance d’elle, et je ne pus m’empêcher d’être frappé de la parfaite convenance de son maintien en présence de tout ce monde qui l’entourait encore d’hommages et qui ne pouvait ignorer que c’était pour la dernière fois ; que, dans une heure, elle descendrait du trône et quitterait le palais pour n’y jamais rentrer. Il n’appartient qu’aux femmes de surmonter les difficultés d’une pareille situation, mais je doute qu’on eût pu en trouver une seconde capable de s’en tirer avec une grâce et une mesure aussi parfaites ; la contenance de Napoléon fut moins bonne que celle de sa victime.


Je fus enfin nommé conseiller d’État le 8 février. J’ai dit le peu de faveurs dont j’avais joui jusqu’alors. J’espérais cependant avoir bientôt l’avancement que je croyais mériter. Mon désappointement fut donc excessif, lorsque je lus, le 6 février, dans le Journal des Débats que M. Mounier, auditeur et secrétaire du cabinet de l’empereur, était nommé maître des requêtes, que M. Alexandre de Lameth, préfet de Turin, était nommé conseiller d’État. Dans la vivacité de mon dépit, je courus chez l’archichancelier, décidé à donner ma démission. Il me calma et me dit qu’il en parlerait à l’empereur. Il se rendit aux Tuileries, ne fit comme de raison aucune objection contre les nominations qu’il venait d’apprendre, mais exprima sa sincère affliction de ne pas voir paraître en même temps celle de M. Pasquier, dont les droits n’étaient pas moindres que ceux de M. de Lameth. Il ajouta que cette omission serait pénible pour tout le conseil.

« Et qui vous a dit, répondit Napoléon, que j’ai fait un nouveau conseiller d’État ? — Les nominations, reprit M. Cambacérès, sont annoncées dans le Journal des Débats que voici. » Grande colère alors contre M. Maret, ministre secrétaire d’État, qui avait eu ordre de ne pas les publier de quelques jours ; et, en effet, il n’en était pas question dans le Moniteur mais M. Maret n’avait pas su les taire à M. Laborie, qui les avait fait insérer dans son Journal des Débats. « Qu’on aille chercher la minute du décret, » dit aussitôt Napoléon, et, lorsqu’elle lui fut apportée, il la déchira et la jeta au feu.

Le soir de ce jour il y avait cercle à la cour, je m’y rendis. À la fin de la soirée, me trouvant avec M. Portalis rangé contre l’embrasure d’une porte, quand l’empereur vint à passer, il s’arrêta devant nous et affecta de me regarder avec un air moqueur que nous ne sûmes comment expliquer. Rentré chez moi, je reçus, au milieu de la nuit, le décret qui me nommait conseiller d’État, et le lendemain matin je sus que M. Malouet avait obtenu le même avancement. Cette association fort honorable me fit grand plaisir. Il n’a plus été question de M. Meunier pour la place de maître des requêtes, ni de M. de Lameth pour celle de conseiller d’État, et leur promotion s’est trouvée complètement mise de côté ; ils étaient encore l’un auditeur, l’autre maître des requêtes, quand l’empire a pris fin.


Depuis la rupture des liens qui l’attachaient à Joséphine, l’empereur n’avait pas manqué de jeter les yeux sur tous les États de l’Europe dans lesquels il lui semblait possible de chercher une nouvelle épouse. La Saxe et la Russie étaient les seules où il pût se flatter que sa démarche trouverait un accueil favorable ; mais la Saxe, malgré l’antiquité de sa maison souveraine, ne lui offrait pas tous les avantages qu’il cherchait ; elle était trop dans sa dépendance. Son acquiescement n’aurait pas paru suffisamment libre.

La Russie fut donc aussitôt le point sur lequel se dirigèrent ses démarches, et M. de Caulaincourt, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, reçut les instructions nécessaires pour demander la main de la grande-duchesse Anne, sœur d’Alexandre. Cette négociation semblait d’autant plus facile à conduire que, suivant toutes les apparences, il en avait déjà été touché quelque chose à Er fart. Ajoutez que M. de Caulaincourt se trouvait dans la meilleure position pour la faire réussir ; il était établi en Russie sur le plus grand, sur le meilleur pied, et avait à cet égard merveilleusement bien répondu aux intentions de son maître. L’empereur Alexandre avait pris pour lui un goût très marqué. Il fut donc écouté avec une faveur non douteuse et d’autant plus nécessaire que la proposition rencontra, au premier moment, une opposition assez vive de la part de l’impératrice mère qui, avec la presque totalité de la cour et même de la famille impériale, se montra fort peu satisfaite de la perspective d’une telle alliance. La princesse Catherine, sœur aînée de la grande-duchesse Anne, et très avant dans l’intimité de l’empereur, se prononça comme lui en faveur de la proposition ; elle fut définitivement agréée, mais après de nombreux pourparlers, avec la demande de quelques délais, avec la restriction que la princesse Anne serait mariée suivant le rite grec et suivant le rite romain, et qu’elle serait libre de demeurer dans la religion grecque. Elle devait être à cet effet accompagnée de sa chapelle, ou au moins d’un prêtre de son culte. Que la grande-duchesse dût ensuite embrasser la religion de son époux, peu importait à l’empereur Alexandre, mais il croyait devoir à l’attachement du peuple russe pour le culte grec de ne pas mettre sa sœur dans l’obligation d’en abandonner immédiatement les pratiques. On ne pouvait guère supposer que cette précaution de sa part dût entraîner aucune difficulté sérieuse, mais cependant les paroles qu’il fallut échanger à ce sujet, et les démarches nécessaires pour vaincre l’opposition de l’impératrice mère entraînèrent, à Saint-Pétersbourg, une assez grande perte de temps.

La réponse n’arriva que le 5 février par une dépêche de M. de Caulaincourt en date du 21 janvier. Or, il s’était passé beaucoup de choses dans cet intervalle, de choses qui avaient complètement changé la face de l’affaire. Suivant en cela les conseils de M. de Metternich, qui avait été avant la dernière guerre ambassadeur d’Autriche en France, le cabinet de Vienne, laissant de côté les vains ressentimens, les imprudentes et malhabiles susceptibilités, avait reconnu qu’une alliance entre son plus redoutable ennemi et la famille impériale russe serait le plus grand des malheurs pour la maison d’Autriche ; que ce malheur pourrait aller jusqu’à consommer sa ruine, et que le seul moyen de le conjurer était d’offrir à Napoléon la main d’une archiduchesse. La détermination en fut aussitôt prise, mais comment arriver à produire cette offre ! Comment la faire accepter ? Le temps pressait et tous les momens étaient précieux, car on savait que les négociations étaient déjà commencées à Saint-Pétersbourg.

Quelques insinuations furent d’abord faites à Munich à M. de Narbonne, aide-de-camp de l’empereur ; il avait été laissé en arrière pour observer de plus près tout ce qui se passait en Autriche, après la retraite de l’armée française. Les choses ne pouvaient aller assez vite par cette voie. Voici comment l’affaire se trouva définitivement engagée. À cette soirée dans laquelle Joséphine tenait sa cour pour la dernière fois, le premier secrétaire de la légation autrichienne, M. de Floret, se trouvait à côté du sénateur Sémonville, qu’il avait quelques années auparavant beaucoup connu en Hollande et dont l’intimité avec M. Maret était notoire.

« Voilà donc qui est fini pour celle-là, lui dit M. de Floret ; mais quelle est celle qui va venir ? On assure qu’il est arrivé aujourd’hui un courrier de M. de Caulaincourt, et qu’il apporte les réponses les plus favorables ; si cela est, les conséquences peuvent en être bien graves. Comment ne pas trembler, en voyant tant de puissance et de force se réunir dans une seule main ! — Rien de plus vrai, répondit M. de Sémonville ; mais, après tout, il joue bien son jeu, fait ce qu’il doit faire, s’adresse à qui le doit écouter, et d’ailleurs de quoi vous plaignez-vous, vous qui n’en auriez pas voulu ? — Et qui vous dit cela ? répondit aussitôt M. de Floret, c’est tout le contraire. — Vous parlez sans doute comme M. de Floret, et non comme le secrétaire de la légation autrichienne ; c’est votre opinion personnelle et non les intentions de votre cour que vous exprimez à un ancien ami et avec une confiance dont vous êtes sûr qu’il n’abusera pas. — Ne craignez pas d’en abuser, je sais ce que je dis, et suis parfaitement sûr de ne pas me trop avancer ; je connais le dessein de l’empereur, mon maître ; il serait, ainsi que tout ce qui l’entoure, très satisfait que sa fille, l’archiduchesse Marie-Louise, devînt votre impératrice.

Cette conversation fut littéralement rendue avant minuit à M. Maret. L’empereur en fut informé le lendemain matin, et M. Maret eut ordre de chercher un intermédiaire convenable dont les mouvemens ne dussent pas trop éveiller l’attention, et qui fût en état de parler à peu près officiellement, mais sans trop se livrer, avec l’ambassadeur d’Autriche, prince de Schwarzenberg, sur l’ouverture que M. de Floret avait jugé à propos de faire.

M. Maret choisit M. Alexandre de Laborde ; il avait durant son émigration servi avec distinction dans l’armée autrichienne, il fréquentait l’ambassade d’Autriche et était en relation habituelle avec toutes les personnes qui la composaient. L’empressement avec lequel furent accueillies les premières paroles qu’il prononça, pour faire comprendre la mission dont il était chargé, ne laissa aucun doute sur la facilité avec laquelle l’affaire pouvait se conclure, dans le cas où Napoléon voudrait y donner franchement les mains. Il ne lui restait qu’à prendre définitivement son parti. Il y avait là matière à de sérieuses délibérations. Au premier moment les avantages entre les deux combinaisons se balancèrent dans son esprit ; cependant, il paraît que son hésitation ne fut pas longue.

La Russie lui offrait sans doute une alliance plus forte et qui mettait un plus grand poids dans la balance politique de l’Europe, mais son but principal était d’entrer dans la famille des rois, et, dans cette grande famille, la maison de Russie était nouvelle en comparaison de la maison d’Autriche. En choisissant une archiduchesse, il s’unissait à la plus antique race souveraine, après celle de France. Il épousait une petite-fille de Marie-Thérèse, dont Louis XVI avait épousé la fille. En France, il n’y avait aucun doute que cette alliance, tout à fait inespérée, ne dût frapper les esprits beaucoup plus que ne le pourrait faire l’alliance russe. Son choix ne fut donc pas longtemps douteux.

Pour garder dans une si grande occasion toutes les apparences d’une prudente délibération, il jugea à propos d’assembler un conseil extraordinaire où furent appelés le roi de Hollande, le vice-roi d’Italie, le cardinal Fesch, les grands dignitaires, les ministres, les présidens du sénat et du corps législatif. Le résultat de la délibération fut favorable au mariage avec l’archiduchesse ; cependant on sut que les avis avaient été partagés et que l’archichancelier et M. Fouché avaient exprimé leur préférence pour le mariage avec la grande duchesse russe. On sut aussi que M. de Talleyrand, qui s’était déclaré pour l’Autriche, avait tenu dans cette discussion une place fort importante ; la raison de sa décision avait été principalement tirée de la solidité qui se rencontrait ordinairement dans les résolutions et la politique de l’Autriche. « Cette puissance, dit-il, est la seule qui ait en Europe un cabinet dont l’influence survive à la durée de chaque règne, qui soit par conséquent en état de concevoir, d’adopter et de suivre persévéramment un plan de conduite. Par la proposition qu’il fait aujourd’hui, ce cabinet prouve qu’il veut s’associer à la fortune de la dynastie impériale qui règne aujourd’hui sur la France ; il reconnaît l’iniquité, la folie du système contraire dans lequel il a marché depuis dix ans et dans lequel il vient de faire son dernier effort. Puisqu’il a pris cette résolution, il y persistera, si elle est accueillie comme elle me paraît mériter de l’être, et l’empereur Napoléon léguera à sa descendance tous les avantages de l’union qu’il aura contractée aujourd’hui. Je sais bien qu’on peut me dire que la Russie est dans les mêmes intentions ; mais voici la différence : dans ce pays tout tient à la volonté d’un homme ; il n’y a de politique que la sienne ; tout finit avec la durée d’un règne, tout prend sous le règne suivant un aspect nouveau. Je suppose donc que l’empereur Napoléon épouse la grande-duchesse et que nous sommes, au bout d’une année, assemblés dans ce cabinet autour de cette même table ; la porte s’ouvre, on annonce l’arrivée d’un courrier, et ce courrier apporte la nouvelle de la mort de l’empereur Alexandre. Avec cette mort, tout a changé de face, plus d’alliance assurée avec la Russie ; l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre prennent le dessus à Saint-Pétersbourg, et tous les avantages du mariage sont évanouis. Prenons l’hypothèse contraire. L’empereur a épousé une archiduchesse, et, au bout d’une année, on apprend la mort de l’empereur François ; c’est un grand deuil de famille et rien de plus. Les intérêts politiques sont noués de part et d’autre et ne changent pas ; le cabinet d’Autriche met à conserver l’alliance autant de soin que le cabinet de France en peut apporter lui-même. Cette considération est si puissante à mes yeux qu’elle ne me permet pas la moindre hésitation dans le conseil que je suis appelé à donner. »

Ce conseil fut en effet suivi, et, quand il fut connu dans le public, il eut d’autant plus de succès que ce qu’on désirait par-dessus tout dans le mariage qui allait s’accomplir, c’était d’y trouver le gage d’une paix longue et assurée. Il enleva donc les suffrages au dehors, comme il l’avait fait dans le cabinet de l’empereur. N’y avait-il rien cependant à opposer à cet entraînement ? Voici ce qui m’est arrivé à ce sujet dans la semaine suivante. Me trouvant chez l’archichancelier, seul avec lui, en attendant l’ouverture du conseil du sceau, je lui parlais de la grande question qui avait tenu les esprits en suspens dans les jours précédens, et je me hasardai à lui témoigner quelque étonnement de l’avis qu’on assurait avoir été le sien et qui n’avait pas prévalu. « Cette dernière circonstance, me répondit Cambacérès, n’a rien d’étonnant : quand on n’a qu’une bonne raison à donner, et quand il n’est pas possible de la dire, il est simple qu’on soit battu. »

J’eus besoin de le presser beaucoup pour qu’il me fît connaître cette raison, et il ne s’y détermina que sur ma parole d’en garder le plus profond secret : « Eh bien, me dit-il, vous allez voir qu’elle est si bonne qu’il suffit d’une phrase pour en faire comprendre toute la force ! Je suis moralement sûr qu’avant deux ans nous aurons la guerre avec celle des deux puissances dont l’empereur n’aura pas épousé la fille. Or, une guerre avec l’Autriche ne me cause aucune inquiétude, et je tremble d’une guerre avec la Russie ; les conséquences en sont incalculables. » Les événemens ont pris soin de faire connaître lequel de ces deux hommes d’État a le mieux compris la situation. M. de Talleyrand, dans cette discussion, n’était pas, ne pouvait pas être éclairé et guidé par un intérêt aussi sincère que celui qui animait M. de Cambacérès.

Napoléon, en sortant du conseil dont je viens de raconter l’issue, donna au prince Eugène l’ordre d’entrer sur-le-champ en négociation avec le prince de Schwarzenberg. Celui-ci était à la chasse ; on l’envoya chercher, et, dès le soir, tout se trouva à peu près con- venu. Afin d’abréger, on avait des deux parts jugé convenable d’adopter les conditions stipulées pour le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette. La convention fut signée, le 7 février, par le prince de Schwarzenberg et le duc de Cadore. Il fallait les ratifications de Vienne, elles ne se firent pas attendre, et, le 27 février, l’empereur fut en état de communiquer au sénat sa convention de mariage. Il annonça en même temps que le prince de Neufchâtel était déjà parti pour demander la main de l’archiduchesse Marie-Louise, fille de l’empereur d’Autriche. Dès le 25, on avait fait paraître au Moniteur le décret qui nommait la maison de la future impératrice. La composition de cette maison mérite d’être remarquée par l’habileté avec laquelle toutes les convenances y étaient observées, tous les intérêts ménagés. La place de grand aumônier était donnée à un archevêque du nom de Rohan, un Beauharnais était nommé chevalier d’honneur. Parmi les dames, les noms de Mortemart, de Montmorency, de Bouille, de Vintiraille, de Canisy, se trouvaient mêlés à ceux de Bassano, de Rovigo, de Duchâtel, de Lauriston.

Les grandeurs nouvelles étaient ainsi rehaussées par les grandeurs anciennes, et la maison de Joséphine même avait aussi ses représentans. Mais toutes ces dames étaient précédées par une femme à laquelle personne n’avait pensé et qui sans doute était restée fort tranquille, alors que tant d’ambitions s’agitaient pour monter au rang de dame d’honneur qui lui fut réservé. Cette femme était la duchesse de Montebello, veuve du maréchal Lannes, tué à la bataille d’Essling.

Un tel choix était le plus éclatant témoignage de reconnaissance qu’il fût possible de donner à la mémoire d’un des plus braves et peut-être du plus regrettable pour Napoléon de tous les généraux que la guerre avait moissonnés à ses côtés. C’était la plus belle part qu’il pût faire à son armée, et toutes les prétentions étaient obligées de se taire devant une faveur ainsi justifiée. Elle tombait d’ailleurs sur une personne d’une conduite irréprochable, dont l’extérieur n’aurait déparé aucune cour et dont les manières, malgré son origine peu aristocratique, avaient un calme qui ne manquait ni de grâce ni de noblesse. Elle a eu, au suprême degré, le don de plaire à sa princesse.

La nouvelle impératrice arriva à Compiègne le 28. L’empereur attendait sa nouvelle épouse avec assez d’anxiété. Accoutumé à toutes les faveurs de la fortune, il aurait voulu que la princesse qu’elle prenait soin de lui amener joignît aux avantages de sa haute naissance celui d’un extérieur au moins agréable ; et il se fiait peu aux récits qui lui avaient été faits à cet égard, même aux portraits qui lui furent envoyés. Je tiens de M. de Laborde, qui avait accompagné à Vienne le prince de Neufchâtel, et dont le retour avait un peu précédé l’arrivée de l’impératrice, qu’il eut sur ce sujet un interrogatoire assez détaillé à subir de la part de Napoléon. Voici quel fut son résumé : « Sauvez, sire, le premier coup d’œil, et vous devez être un mari très satisfait. » Ce résumé était exact. Ce qu’elle avait de moins bien, c’était la figure ; mais sa tournure était belle, quoique un peu raide. Sa personne avait de l’agrément ; son pied et sa main étaient fort jolis.

L’empereur alla au-devant d’elle, la rencontra à deux lieues de Compiègne, monta dans sa voiture et rentra avec elle dans le palais. On assure que le soir même il se conduisit ainsi que Henri IV l’avait fait à Lyon, avec Marie de Médicis, et elle dut se prêter d’autant mieux à ses volontés que le cas avait été prévu, et qu’à Vienne, où on n’oublie rien, on avait pris soin de l’avertir qu’elle devait se regarder comme tout à fait mariée. Le 1er avril, le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud, et le mariage religieux fut célébré le lendemain dans une des grandes salles du Louvre, celle qui fait suite à la galerie et qui fut arrangée en chapelle.

Quand l’empereur passa devant nous, nous fûmes frappés de l’air de triomphe qui régnait dans toute sa personne. Sa physionomie, naturellement sérieuse, était rayonnante de bonheur et de joie. La cérémonie célébrée par le cardinal Fesch, grand aumônier, ne fut pas longue ; mais quel ne fut pas notre étonnement, lorsque nous vîmes, au retour, cette physionomie, tout à l’heure si radieuse, devenue sombre et menaçante ! Que s’était-il donc passé dans un si court intervalle ?

Des places d’honneur étaient réservées au Louvre, pour la cérémonie religieuse, aux cardinaux, qui, depuis que le pape avait été transféré à Savone, habitaient Paris. La première chose qui frappa Napoléon, en entrant dans la chapelle, fut qu’une partie de ces places restait vide, treize cardinaux ne s’étant pas rendus à l’invitation. Aucune insulte ne pouvait l’affecter plus sensiblement ; elle était d’autant plus grave qu’elle paraissait une sorte de protestation contre son nouveau mariage et qu’elle semblait l’accuser d’illégalité.

Je dois dire à cet égard que sa colère ne fut que trop justifiée, dans le courant de l’année même, par un bref que le pape trouva moyen de faire parvenir au chapitre métropolitain de Florence et qui avait pour but de lui défendre de donner des pouvoirs d’administrateur à M. d’Osmond, évêque de Nancy, nommé à l’archevêché de Florence. Dans ce bref, sa sainteté faisait entrevoir, au nombre des griefs formulés contre l’empereur, l’annulation de son premier mariage par l’officialité de Paris ; et elle signalait cet acte comme irrégulier, comme s’étant accompli au mépris des droits du saint-siège. Il était difficile qu’un esprit aussi soupçonneux que celui de Napoléon ne vît pas dans semblable allégation, introduite dans une affaire tout à fait étrangère à d’anciens débats, l’intention préméditée de contester un jour la légitimité de ses enfans, et, par conséquent, leur droit à la couronne.

Quant aux cardinaux qui avaient refusé d’assister au mariage, ils furent arrêtés deux jours après, puis reçurent, avec l’ordre de partir pour différentes villes de l’intérieur, la défense d’y porter les marques extérieures de leur dignité et l’injonction d’être toujours vêtus en noir. Le séquestre fut apposé sur leurs biens et le traitement qu’ils avaient reçu jusqu’alors cessa de leur être alloué. Ce traitement fut remplacé par l’offre d’un secours de 250 francs par mois et payable dans le lieu de leur exil. Deux seulement acceptèrent ces offres ; les autres vécurent du produit des collectes qui se pratiquaient secrètement en leur faveur.

L’absence des cardinaux fut le seul nuage qui assombrit la belle journée qui vit s’accomplir dans toute sa pompe le mariage de Marie-Louise ; elle fut tout entière remplie par les scènes les plus brillantes et les plus variées ; d’abord une sorte de présentation que Napoléon fit de son épouse au peuple et à l’armée, en la conduisant sur le balcon situé au milieu du château des Tuileries ; elle y fut saluée à la fois par les acclamations de la foule immense, qui remplissait le jardin et par celles de la garde impériale qui défila sous ses yeux. Vint ensuite un banquet impérial dans la salle de spectacle accommodée à cet usage, puis un concert donné sur un immense amphithéâtre élevé entre le jardin et le château, puis enfin le feu d’artifice et l’illumination dont la beauté répondit à l’immensité des préparatifs auxquels on travaillait depuis plusieurs semaines et qui embrassaient tous les monumens publics dans tous les quartiers de la ville.

Je ne puis m’empêcher de donner place, au milieu de ces scènes imposantes, à un fait que le hasard rendit assez piquant. Pour les personnes qui avaient assisté à la cérémonie du mariage et qui voulaient ne rien manquer dans le programme de la fête, il était difficile de savoir où et quand elles pourraient prendre leur repas. M. Regnaud, président au conseil d’État de la section de l’intérieur, avait prévu cet inconvénient, et, pour y parer, il avait fait entrer au château un assez bon dîner, qu’il fit dresser dans la salle de sa section et auquel tous les membres qui la composaient furent invités.

Nous étions déjà à table quand vint à passer M. de Metternich, se promenant avec plusieurs membres de l’ambassade autrichienne, sous une galerie ouverte qui se trouvait entre notre salle et le jardin. Il paraissait assez tristement résigné à ne pas dîner ce jour-là, lorsque M. Regnaud l’invita de fort bonne grâce à prendre place au milieu de nous ; il accepta sans hésiter, et nous nous trouvâmes ainsi, dans cette journée mémorable, les seuls occupés du soin de traiter l’étranger qui méritait le plus d’égards, le premier ministre d’Autriche, enfin, celui qui, à partir de ce moment, était destiné à jouer, en tant d’occasions, un rôle fort important. Il fut, pendant tout le repas, d’une gaîté fort animée, et, au moment de quitter la table, ayant rempli son verre, il s’avança à une fenêtre donnant sur la galerie, qui, seule, nous séparait de la foule dont le jardin était rempli, et but, à haute voix, à la santé du Roi de Rome.

Cette santé, de bon augure, fut accueillie par les cris de joie les plus vifs, les plus éclatans. Presque au même instant vint à passer le prince Kourakine, ambassadeur de Russie, avec une partie de sa suite, qui, lui aussi, semblait avoir renoncé à l’espoir de rencontrer un dîner ; les restes de notre table étaient peu présentables, on les rassembla cependant, on offrit de lui en faire les honneurs et il accepta. Nos hôtes précédens firent donc place aux nouveaux, et ceux-ci s’accommodaient en grande hâte de ce qui avait échappé aux appétits satisfaits. Cette scène assez étrange avait malheureusement une analogie frappante avec les situations respectives des diplomates que notre hospitalité avait successivement recueillis.

Deux mois auparavant, l’ambassadeur de Russie, qui venait de se tenir heureux d’accepter les restes de l’ambassadeur d’Autriche, avait partout le pas sur lui ; tous les honneurs, tous les égards allaient à lui, comme au seul allié, au seul ami véritable de la France. Une loge particulière et au premier rang lui était réservée à tous les spectacles de la cour ; on s’épuisait à son égard en soins, en recherches de tout genre. Quelle différence ! L’ambassadeur d’Autriche, qu’on voyait d’un œil si peu favorable, était devenu l’ambassadeur de famille, il en avait tous les droits, et c’était à qui s’efforcerait de rendre sa position plus agréable, plus brillante.

Les justes susceptibilités de la cour de Russie avaient été bien peu ménagées. Avant de connaître sa décision, d’autres négociations avaient été engagées, et c’est deux jours après avoir reçu une réponse favorable que la préférence, donnée à l’archiduchesse d’Autriche, est rendue publique. Ainsi qu’il arrive presque toujours, l’empereur Napoléon, pour colorer les torts qui existaient de son côté, ne manqua pas d’en imputer au souverain avec lequel il rompait. La lettre que son ministre des affaires étrangères, M. de Champagny, écrivait à ce sujet à M. de Caulaincourt, est curieuse à lire aujourd’hui. Le ministre, en annonçant à l’ambassadeur que le conseil extraordinaire, assemblé dans la nuit du 6 au 7, a voté presque unanimement pour que l’empereur épouse l’archiduchesse, donnait soigneusement les motifs de cette détermination, et on voit figurer parmi ceux qui avaient fait renoncer à la grande-duchesse l’allégation que l’empereur avait dû être blessé du peu d’empressement de la Russie, surtout quand il l’a comparé à celui de l’Autriche[7] : « Comment ! dit M. de Charapagny, l’empereur Alexandre avait reçu l’ouverture qui lui était faite pour placer la dernière de ses sœurs sur le premier trône du monde en lui donnant pour époux l’homme que toute la terre contemple, celui qu’il serait aussi difficile de caractériser qu’il est inutile de le faire, et cependant des délais multipliés semblent avoir été inventés pour servir de subterfuges, pour éviter de répondre ! Tout ajournement n’était-il donc pas blessant lorsqu’il tenait en suspens l’accomplissement des vœux de 40 millions d’hommes et le bonheur du chef de l’Empire, de l’arbitre de l’Europe ? Des délais, en de telles circonstances, pouvaient, ajuste titre, être jugés pires qu’un refus. »

Quant à la condescendance demandée pour la religion de la grande-duchesse, elle était traitée aussi dans cette lettre comme soulevant les questions les plus graves. M. de Champagny disait à ce sujet que « la clause du prêtre grec, qu’il s’agissait d’autoriser à exercer ses fonctions dans le palais même du souverain de la France, pourrait être regardée comme impliquant une intériorité dont la nation française serait blessée. » — Cela est difficile à comprendre. — Il allait jusqu’à relever, comme un grave inconvénient, la différence qui existe entre le calendrier grec et le calendrier grégorien, différence dont il s’appliquait à faire ressortir les gênantes conséquences. La meilleure des raisons, pour la préférence accordée à la princesse d’Autriche sur celle de Russie, pouvait se tirer sans aucun doute du jeune âge de celle-ci. Elle n’avait que quinze années et n’était nubile que depuis fort peu de temps ; l’espérance d’avoir promptement des enfans était donc moins fondée avec elle qu’avec l’archiduchesse, déjà parvenue à l’âge de dix-huit ans.

En dernier résultat, une telle manière de dénouer une affaire, où les amours-propres étaient nécessairement très engagés, ne pouvait manquer d’amener un commencement d’aigreur, dont la principale conséquence et la plus funeste peut-être a été que Napoléon, jugeant des impressions d’autrui par les siennes, a dû supposer dans l’âme d’Alexandre un dépit qu’il aurait lui-même ressenti plus vivement que qui que ce fût ; cette conviction a, dès lors, exercé une grande influence sur sa politique.


III.

Parmi les États qui avaient à se plaindre des rigueurs du blocus continental, la Hollande avait souffert plus que les autres ; ses plaintes, son désir de s’affranchir d’une législation qui la ruinait, s’étaient traduits par des mouvemens populaires qui, chaque jour, devenaient plus difficiles à contenir. L’empereur, en décidant son voyage avec l’impératrice dans les provinces belges et hollandaises, avait le secret désir de se rendre compte par lui-même de l’état des esprits et de ce qu’il fallait faire pour maintenir des mesures auxquelles il ne voulait pas renoncer. Le 15 mai, il fit paraître une ordonnance, datée du château de Laeken, qui instituait une commission de huit membres choisis parmi les hommes les plus au fait de l’administration et des intérêts du pays. Cette commission, dont la présidence m’était confiée, devait se réunir à Paris. — « Elle était spécialement chargée de fournir les renseignemens, qui lui seraient demandés par les ministres, sur les mesures relatives à l’établissement des contributions foncières, au paiement de la dette des villes, à la formation de leurs budgets et revenus, au moyen de concilier les règles des douanes avec les besoins de la navigation et les intérêts du pays et à toutes les mesures tendant à éviter tout froissement d’autorité et d’intérêts dans le passage de l’administration ancienne à la nouvelle. Elle pouvait faire d’elle-même, sur lesdits objets, toutes les observations qu’elle jugerait convenables et devait rester en fonction jusqu’à ce que l’organisation définitive, pour l’année 1811, eût été arrêtée et publiée. » — Tant de ménagemens étaient fort inaccoutumés, et l’article surtout qui concernait les douanes n’avait pu être inséré que dans l’intention de calmer des inquiétudes dont la vivacité méritait d’être prise en considération.

Les membres avaient été bien choisis, ne manquaient point de lumières et jouissaient dans leur pays d’une véritable considération. Je mis tous mes soins à faciliter leurs recherches, à leur donner les renseignemens dont ils ne pouvaient se passer, et j’eus bientôt lieu de reconnaître combien l’esprit de cette nation hollandaise, si laborieuse, si sérieusement appliquée, est éminemment propre aux affaires. Avec ces hommes intelligens et sincères, point de mauvaises et inutiles chicanes. Ils allaient toujours au fait, s’efforçaient de surmonter les difficultés et d’obtenir des adoucissemens au mal qu’ils ne pouvaient entièrement éviter, mais ne s’irritaient jamais contre les obstacles qu’ils jugeaient impossibles à franchir et cherchaient patiemment à tirer le meilleur parti possible d’une situation évidemment mauvaise.

Dans ces temps extraordinaires, on avait, sans sortir de Paris, le moyen d’étudier le caractère de plusieurs peuples et de saisir les nuances de leur esprit ; car, excepté l’Angleterre, tous les pays de l’Europe, ayant dans la capitale de l’empire français ou d’importantes affaires à traiter ou de grands intérêts à défendre, avaient soin d’y envoyer leurs hommes les plus capables.

Le conseil d’État seul aurait suffi pour qu’on pût se livrer à cette étude, car l’étendue toujours croissante de l’empire nous amenait chaque jour de nouveaux collègues, et la différence était grande entre les manières, les habitudes, les inclinations d’un bourgeois des villes hanséatiques et celles d’un sujet du pape, d’un habitant de Rome ou de Florence.

Nous fûmes, nos commissaires et moi, pendant tout le mois de juin, persévéramment occupés du travail qui nous avait été confié ; nous n’étions pas sans espérance d’obtenir quelques bons résultats ; mais dans les premiers jours de juillet, de graves événemens vinrent interrompre nos travaux.

En France, on désirait la paix plus que jamais. L’obstacle, qui plus que tous les autres empêchait la réalisation de ce vœu, était l’Angleterre. N’y avait-il donc pas moyen de vaincre son obstination ? L’empereur n’en voulait entrevoir la possibilité que dans la plus rigoureuse exécution de son système continental ; beaucoup d’autres pensaient que des négociations, habilement conduites, pourraient faire comprendre à un cabinet, qui déjà une fois avait consenti au traité d’Amiens, que les circonstances présentes étaient encore plus graves que celles de 1802, et que, s’il y avait toujours moyen de susciter des embarras à Napoléon, l’entreprise cependant était plus difficile et plus hasardeuse que jamais. Parmi les hommes qui s’occupaient de cette question, et dont l’opinion devait avoir le plus de poids, se trouvaient M. de Talleyrand et M. Fouché. Mais M. de Talleyrand avait reçu des leçons de prudence, et, s’il a participé aux démarches dans lesquelles s’est engagé son impétueux collègue, rien à cet égard n’a jamais pu être prouvé. L’un et l’autre avaient un auxiliaire très zélé dans le roi de Hollande, qui était persuadé que son frère avait l’intention de le faire bientôt descendre du trône où il l’avait placé, et de réunir à son empire la Hollande tout entière. La paix avec l’Angleterre pouvait seule détourner ce malheur. Le roi Louis était convaincu, et non sans raison, que le cabinet britannique devait craindre, par-dessus tout, que l’étendue des rivages hollandais ne vint à passer sous la domination immédiate de la France. Il se décida à lui faire savoir que ce danger était imminent, et ne pouvait être conjuré que par une pacification prompte et générale, ou au moins par l’ouverture d’une négociation franche.

On était à la fin de janvier 1810. Le roi Louis se trouvait, contre son gré, retenu dans Paris, fatigué plus que jamais des exigences de Napoléon. Il prit le parti d’envoyer à ses ministres en Hollande l’ordre de faire choix d’un homme sûr, habile, discret, et de le faire partir sur-le-champ pour Londres avec des instructions basées sur les considérations que je viens d’exposer. Leur choix tomba sur M. de Labouchère, associé de la maison Hope, Français de naissance et tout à fait propre à bien remplir une telle mission.

M. de Labouchère se rendit à Londres et s’aboucha avec le marquis de Wellesley, ministre des affaires étrangères ; mais, malgré quelques bonnes dispositions qui lui furent d’abord témoignées, il ne tarda pas à reconnaître que le cabinet anglais n’était nullement disposé à se départir, le premier, des mesures adoptées dans la lutte du blocus continental ; que, de plus, il ne mettait pas une grande différence entre la réunion, formellement prononcée, de la Hollande à l’empire français et la sujétion où elle était tombée, en passant sous le sceptre d’un frère de l’empereur. M. de Labouchère fit promptement connaître ce triste résultat à ceux qui l’avaient envoyé, et ne tarda pas à repasser en Hollande.

À la même époque, M. Fouché faisait une tentative de même nature, mais par un intermédiaire beaucoup moins heureusement choisi. M. Ouvrard, toujours en conflit avec l’empereur, au sujet des répétitions exercées contre lui pour les opérations dans lesquelles il avait entraîné le trésor pendant la campagne d’Austerlitz, venait de quitter la prison de Sainte-Pélagie, où il avait été momentanément détenu, en vertu d’un décret qui le déclarait débiteur de plusieurs millions. Ayant besoin de faire un voyage en Hollande pour régler, disait-il, ses comptes avec la maison Hope, il s’adressa à M. Fouché pour obtenir un passeport. Celui-ci y mit la condition d’une négociation toute pacifique avec l’Angleterre. Du moins, c’est ainsi que M. Ouvrard a raconté le fait dans ses Mémoires. J’ai cependant lieu de croire qu’il avait été produit à M. Fouché par M. de Talleyrand, avec lequel il se trouvait depuis longtemps en rapport pour des spéculations de Bourse. Quoi qu’il en puisse être, M. Ouvrard assure qu’il avait consenti seulement à s’efforcer « de découvrir si la disposition des esprits, en Angleterre, permettait de croire à la possibilité de négocier la paix. » Il partit donc, mais n’alla pas au-delà d’un des ports de la Hollande, où il rencontra M. de Labouchère revenant de Londres. Il ne tarda pas à découvrir le peu de succès des démarches de ce négociateur, dont il obtint en partie le secret en lui confiant le sien, et il prit fort sagement la résolution de revenir à Amsterdam.

M. Fouché avait alors un autre agent à Londres. C’était un colonel anglais, prisonnier de guerre, et qu’il avait relâché sous condition de le servir. M. Ouvrard ne parle pas de cet agent. Il dit seulement qu’il avait trouvé moyen d’établir, d’Amsterdam, une correspondance avec le marquis de Wellesley, et qu’elle avait pour intermédiaire, à Londres, la maison de banque de M. Francis Baring. Les documens qui lui arrivaient par cette correspondance étaient, dit-il encore, envoyés aussitôt à M. Fouché, et, s’il faut l’en croire, on pouvait, d’après ces documens, arriver à une base de négociation qui n’aurait pas été fort différente de l’uti possidetis. Il est probable que M. Fouché a partagé cette confiance, car il fit alors proposer à M. de Labouchère de retourner à Londres. M. de Labouchère refusa, convaincu qu’il n’y avait rien à faire pour le moment. L’empereur alors arrivait en Belgique, et c’est là qu’il eut, pour la première fois, révélation des démarches faites à son insu.

Le roi de Hollande, que l’insuccès des démarches de M. de Labouchère n’avait pas découragé, profita du passage de son frère à Anvers, et se hasarda à lui confier ce qu’il avait entrepris, ce qui se poursuivait encore, et mit tout en œuvre pour le convaincre que, cette porte étant ouverte, il était de son intérêt de ne pas la laisser se refermer ; qu’il fallait, au contraire, en profiter pour établir définitivement une négociation dont on pouvait attendre de fort bons résultats.

Nul doute que le roi Louis n’eût agi fort légèrement et qu’il n’eût étrangement méconnu le caractère de Napoléon, dont il devait avoir cependant une si grande habitude. Quoi qu’il en soit, la colère de l’empereur fut portée au dernier degré aussitôt qu’il sut qu’on avait eu l’audace, sans prendre ses ordres, de s’immiscer dans une affaire de si haute importance, et qu’on n’avait pas craint de l’exposer à voir repousser avec mépris des avances auxquelles on ne croirait jamais qu’il eût été complètement étranger. Pendant tout le reste de son voyage, il fut occupé de cette pénible découverte et du soin de réunir tout ce qui pouvait y jeter de nouvelles lumières. Arrivé à Saint-Cloud, il ordonna à M. Fouché de lui remettre tous les documens transmis par M. Ouvrard, puis les confia, avec ceux qu’il s’était déjà procurés, à M. d’Hauterive, conseiller d’État, garde du dépôt des archives étrangères, auquel il intima l’ordre d’en faire l’examen le plus approfondi, et de présenter à bref délai un rapport sur la conduite des personnes qui avaient trempé dans cette intrigue.

Sans attendre la remise du rapport, il n’hésita pas, dès le premier conseil qui se tint à Saint-Cloud, à faire tomber sur M. Fouché tout le poids de son mécontentement. Entre les reproches dont il l’accabla, on remarqua celui de s’être entendu avec M. de Talleyrand pour conduire ces coupables manœuvres ; puis, ajoutant l’ironie au reproche : « Vous vous croyez bien fin, lui dit-il, et vous ne l’êtes guère cependant ; c’est Talleyrand qui est fin, et dans cette occasion il vous a joué comme un enfant, il a fait de vous son instrument. » M. Fouché n’hésita pas à tout prendre sur lui et déclara qu’il n’avait été inspiré que par son ardent désir d’être utile à l’empereur, au pays, et par la conviction qu’il pouvait leur rendre le plus grand des services. Pendant que ce conseil se tenait, le duc de Rovigo, aide de-camp de l’empereur, commandant la gendarmerie d’élite, avait été chargé d’arrêter M. Ouvrard, qu’on savait de retour à Paris depuis quelques jours. Pour arriver à le joindre, on fit proposer par Mme Hamelin, femme galante et intrigante, avec laquelle ils étaient l’un et l’autre assez liés, une entrevue chez elle, sous prétexte d’arranger les différends survenus entre le général Rapp et sa femme, fille de M. Vanderberg, ancien associé de M. Ouvrard. Celui-ci se laissa prendre à ce piège, et, à peine arrivé chez m’ Hamelin, il se vit environné de gendarmes qui le conduisirent à l’Abbaye. Le lendemain, M. de Rovigo fut nommé ministre de la police, et M. Fouché, duc d’Otrante, gouverneur de Rome.

L’empereur avait beaucoup hésité sur le choix de ce nouveau ministre, et M. de Sémonville avait pu se croire préféré. On a même su qu’étant venu dîner à Saint-Cloud chez M. Maret, qui s’agitait beaucoup en sa faveur, et s’attendant à prêter serment avant la fin du jour, il avait eu le soin d’apporter son habit de sénateur. Mais, dans le cours de la matinée, les résolutions de Napoléon avaient changé. Il avait fait appeler le duc de Rovigo et lui avait annoncé sa nomination, toutefois avec défense d’en parler à qui que ce fût. Lui aussi dînait ce jour-là chez M. le ministre secrétaire d’État, où il rencontra M. de Sémonville ; le soir même, M. Maret eut le déplaisir d’avoir à rédiger le décret qui mettait son ami de côté, et ce fut le duc de Rovigo qui prêta serment à sa place. Napoléon avait évidemment redouté la finesse et les habitudes un peu cauteleuses de M. de Sémonville, qu’il connaissait de longue main. Il avait craint de rencontrer en lui un ministre dont il lui faudrait, sous d’autres rapports, se défier presque autant que de M. Fouché, et, voulant un homme qui ne fût, en toutes circonstances, qu’un docile instrument, il s’était décidé pour l’aide-de-camp dont il avait, en tant d’occasions, éprouvé le dévoûment.

Lorsque ce choix fut connu, il causa un grand étonnement. Le duc de Rovigo était généralement considéré comme toujours prêt à exécuter au moindre signe les volontés de son maître, quelque rudes qu’elles fussent ; or, on se disait qu’un tel maître aurait eu besoin, au contraire, de rencontrer, dans celui qui était appelé à lui rendre la nature de services que comporte le ministère de la police, des dispositions modératrices. J’aurai bientôt à dire ce qui advint de cette crainte qui eut tant d’influence sur ma destinée.

M. d’Hauterive fut promptement en état de présenter le travail qui lui avait été demandé. Il n’hésita pas à établir que les démarches faites par M. Ouvrard, d’après l’ordre de M. Fouché, étaient de la dernière indiscrétion, et que cette indiscrétion, qui pouvait entraîner pour celui qui se l’était permise la perte de toute confiance, serait encore justement traitée de criminelle dans le cas où on y rencontrerait la moindre apparence de mauvaise intention ; il affirma en même temps qu’il lui avait été impossible de découvrir cette apparence, et ajouta que rien ne lui avait indiqué, d’une manière qui méritât la moindre créance, que M. de Talleyrand eût été de connivence avec le ministre de la police. En concluant ainsi, le rapporteur n’avait évidemment parlé que d’après les pièces dont l’examen lui avait été confié, et en mettant de côté ses renseignemens personnels, car je tiens de lui-même que, peu de jours auparavant, il avait vu entre les mains de M. de Talleyrand un des documens que Fouché avait été obligé, depuis, de remettre à l’empereur. Celui-ci ne fut nullement content du travail de M. d’Hauterive, si peu même que son impatience éclata au milieu de la lecture et qu’il lui arracha le cahier des mains en lui disant que ce n’était pas la peine de continuer, qu’il n’avait rien compris à cette affaire.

M. d’Hauterive, s’il faut l’en croire, car presque tous ces détails m’ont été fournis par lui, eut, en cette occasion, plus de caractère qu’on ne lui en aurait supposé ; il insista pour qu’on voulût bien achever de l’entendre, reprit son cahier et poursuivit sa lecture. À la fin, Napoléon se radoucit et, voyant bien qu’il lui serait impossible d’obtenir plus de lumière, laissa éclater sa colère contre M. Ouvrard, en déclarant que, puisqu’il le tenait en prison, il l’y garderait longtemps. « Ce misérable, ajouta-t-il, me coûte déjà deux ministres. » Le regret pouvait être sincère à l’égard de M. de Marbois, qu’il lui avait fallu renvoyer pour toutes ses malheureuses combinaisons pendant la campagne d’Austerlitz[8], mais ne l’était certainement pas à l’égard de M. Fouché, dont il avait depuis plus d’une année impatience de se débarrasser[9] et contre lequel il nourrissait de vifs ressentimens.

Pendant que cette investigation se poursuivait à l’égard de M. Ouvrard, l’empereur faisait écrire en Hollande pour qu’on lui envoyât M. de Labouchère, dont il voulait tirer tous les éclaircissemens que lui seul était en état de donner. Je tiens, au reste, de la bouche de M. de Labouchère, que le roi de Hollande, en lui faisant part de cette injonction, lui laissa la plus complète liberté de ne pas y obtempérer, lui faisant observer qu’un voyage à Paris, dans de telles circonstances, pourrait n’être pas sans péril, qu’il se terminerait peut-être par une réclusion dans le château de Vincennes, dont lui, roi, malgré la protection qu’il devait à ses sujets, n’aurait aucun moyen de le faire sortir.

Il est assez difficile de concilier cet avertissement avec le passage de ses Mémoires où le roi Louis affirme qu’il n’avait entamé, au mois de février, la négociation dont M. de Labouchère fut chargé que sur l’ordre exprès de Napoléon, lequel avait voulu tenter cette voie détournée. M. de Labouchère m’a formellement dit que l’allégation manquait de vérité et que son voyage en Angleterre avait eu lieu à l’insu de l’empereur. Si, en effet, l’assertion du roi Louis était exacte, comment aurait-il pu craindre pour la sûreté de l’homme qui n’avait fait qu’exécuter un plan ainsi concerté ? Quelle opinion avait-il donc de son frère, s’il pouvait en attendre une violence aussi odieuse ?

M. de Labouchère, fort de sa conscience, ne se laissa point intimider, arriva à Paris, se transporta aussitôt chez M. de Champagny et eut avec ce ministre une longue conférence dans laquelle il ne dissimula rien de ce dont il avait été chargé, de ce qu’il avait été dans le cas de faire et de dire. L’empereur, de son côté, sur le compte qui lui fut rendu de cette conférence, reconnut que M. de Labouchère, n’ayant fait qu’exécuter les ordres de son souverain, était entièrement irréprochable, et M. de Champagny eut pour instructions de le traiter avec beaucoup d’égards, même avec distinction.

C’est ici le lieu de dire qu’une mésintelligence toujours croissante s’était établie entre lui et son frère, depuis le jour où celui-ci était monté sur le trône, et qu’il était impossible qu’elle n’amenât pas d’un moment à l’autre les plus graves conséquences. Le caractère de Louis-Bonaparte est une des bizarreries de cette époque, et il mérite que je m’y arrête quelques momens. Cet homme avait, il faut en convenir, d’estimables qualités ; il joignait à un sens droit un grand fonds de moralité, mais il était défiant et d’une prodigieuse susceptibilité, qu’accroissaient encore les souffrances d’un tempérament maladif. Marié avec la fille de Joséphine, la pente de son esprit jaloux l’avait promptement conduit à concevoir, sur la conduite de sa femme, les soupçons les plus offensans, justifiés bientôt par les manières beaucoup trop libres de celle qu’on lui avait donnée pour compagne. Il y eut, entre Hortense et lui, des scènes extrêmement vives, et, si quelque chose a pu l’étourdir sur le malheur de monter au trône et d’arriver à une situation dont il prévoyait toutes les amertumes, ce fut, avec l’avantage d’enlever sa femme à la cour beaucoup trop libre de son frère, la pensée qu’il pourrait l’assujettir, en Hollande, à un genre de vie plus conforme à ses goûts et à ses convenances particulières.

Il en fut donc pour lui de la royauté comme du mariage. Il en prit les devoirs beaucoup plus que les jouissances. Il se fit Hollandais, se dévoua à ses sujets, prenant la défense de leurs intérêts, sans même regarder s’il avait chance de le faire avec succès. Napoléon l’avait envoyé régner à Amsterdam pour s’assurer que la Hollande serait constamment soumise à ses volontés et qu’il y commanderait aussi absolument que si elle eût été rangée au nombre de ses provinces. Le roi Louis, au contraire, voulut être un allié de la France, mais un allié dont les intérêts seraient compris et comptés pour quelque chose. La lutte devait se trouver bientôt engagée. Napoléon s’en irrita d’autant plus qu’il ne tarda pas à s’apercevoir que son frère devenait chaque jour plus agréable, plus cher aux Hollandais, tandis que lui, par une conséquence nécessaire, leur devenait de plus en plus odieux.

Il faut lire, dans les Mémoires du roi, les pièces et les détails relatifs à ce malheureux débat entre les deux frères. Appelé à Paris à la fin de 1809, le roi de Hollande n’avait cédé qu’avec la plus grande répugnance à une invitation qui ressemblait à un ordre ; il s’attendait aux désagrémens qui lui étaient réservés et aux attaques qu’il aurait à supporter. Sa fermeté fut mise à de rudes épreuves. La négociation entre lui et Napoléon n’était pas un simple débat diplomatique, c’était une affaire de famille et elle avait toute l’aigreur qui se mêle habituellement aux dissensions domestiques. Madame mère intervenait souvent entre ses fils, et ce fut à cette occasion que parut pour la première fois, sur la scène politique, un homme que, depuis, nous avons vu appelé à y figurer d’une manière fort brillante. M. Decazes, attaché au cabinet de Madame, avait été, à plus d’une reprise, envoyé par elle en Hollande pour porter des paroles au roi, et il avait gagné à ces missions d’être nommé secrétaire des commandemens de ce prince. Il paraît qu’il sut se rendre agréable et utile aux deux parties. Enfin le malheureux Louis fut obligé de consentir au traité qui le dépouillait d’une partie de ses États, l’astreignait, pour le reste, à conserver une garnison française destinée à surveiller l’engagement qu’il venait de prendre d’empêcher tout commerce entre la Hollande et l’Angleterre. Or cet engagement était impossible à tenir, surtout si on prétendait le faire exécuter en toute ligueur.

Le roi Louis s’était flatté, il le prétend du moins et on ne sait trop pourquoi, qu’on userait de ménagemens. Ce fut le contraire qui arriva. Les troupes françaises qui, lors de l’invasion anglaise, étaient entrées dans le royaume pour en assurer la défense, non-seulement ne se pressaient pas de l’évacuer, mais resserraient de plus en plus la capitale, qu’elles investissaient en quelque sorte et dans laquelle on s’attendait, à tout moment, à les voir entrer. Une armée de douaniers français concourait aussi à ce blocus.

L’ambassadeur fut remplacé par un simple chargé d’affaires. Le roi de Hollande reçut une lettre de son frère dans laquelle on trouva ces phrases : « Je ne veux plus d’ambassadeur de Hollande à Paris. Je ne veux pas que vous envoyiez de ministre en Autriche. Je ne veux pas non plus que vous renvoyiez les Français qui sont à votre service ; ne m’écrivez plus vos phrases ordinaires : voilà trois ans que vous me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté. C’est la dernière lettre de ma vie que je vous écris. »

Enfin le roi Louis, fidèle en cela à ses engagemens, était à Harlem, occupé à surveiller tous les préparatifs qu’il faisait alors contre l’Angleterre, et l’armement de la flotte qu’aux termes du dernier traité il devait équiper, lorsqu’il apprit la demande d’occupation d’Amsterdam formée par le commandant des troupes françaises. Son indignation ne connut plus de bornes, et, s’il faut l’en croire, son premier mouvement fut de défendre sa capitale jusqu’à la dernière extrémité. Mais, quand il vit qu’il ne lui restait aucune espérance d’être secondé dans sa téméraire détermination, il s’arrêta à la résolution d’abdiquer et de mettre son fils à sa place. Puis il partit dans la nuit du 1er juillet, prit la route des États d’Autriche et se rendit aux bains de Tœplitz en Bohème ; sa conduite, en cette occasion, fut, on ne saurait le méconnaître, pleine de générosité et de désintéressement. Il avait vendu, avant de partir, une petite terre qu’il possédait près d’Utrecht et n’emporta, outre 10,000 francs en or, que quelques diamans qui étaient sa propriété personnelle. Il laissait, pour subvenir aux premiers besoins de la régence, le revenu intact du mois de juin. La reine, sa femme, était alors en France, aux bains de Plombières ; elle ne l’a jamais rejoint.

Le parti de Napoléon fut bientôt pris. Il envoya un aide de camp chercher en Hollande le jeune prince, son neveu, le fit grand-duc de Berg, et lui retira définitivement le royaume de Hollande qu’il réunit par décret à l’empire français. On n’a pas assez remarqué l’allocution qu’il fit à l’enfant, lorsque celui-ci lui fut présenté à Saint-Cloud, et que le Moniteur ne manqua pas de publier : « N’oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma politique et l’intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs sont envers moi, vos seconds, envers la France. Tous vos autres devoirs, même ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu’après. » Ces paroles, adressées au fils, contenaient l’explication et le commentaire de la conduite qui avait été tenue avec le père ; elles renfermaient aussi la plus complète justification de ce dernier. Louis, de Tœplitz où il était encore, protesta contre l’acte qui dépouillait son fils, remit lui-même, un peu plus tard, cette protestation entre les mains de l’empereur d’Autriche, la fit tenir à l’empereur de Russie, et l’adressa enfin au sénat de France.

Malgré la vigueur et l’hostilité d’un tel acte, toutes les démarches possibles furent tentées auprès de lui pour l’engager à rentrer sur le territoire français et à y fixer son séjour. L’ambassadeur de France à Vienne, M. Otto, eut ordre de pousser ces instances jusqu’à la menace, et lui signifia par écrit, au nom de l’empereur, que, comme prince français et grand dignitaire de l’empire, il eût à y rentrer au plus tard pour le 1er décembre suivant, sous peine d’être considéré comme désobéissant aux constitutions de l’empire et traité comme tel. M. Decazes lui fut envoyé deux fois pour obtenir de lui, par des voies plus douces, cette condescendance tant désirée par son frère ; tout fut inutile ; il brava les menaces et résista à toutes les sollicitations. Il était cependant réduit au plus grand isolement ; les personnes qui l’avaient accompagné, à la sortie de la Hollande, l’ayant quitté l’une après l’autre, il se trouvait seul et malade à Grætz en Styrie, lorsqu’il rejeta pour la dernière fois les propositions apportées par M. Decazes. Les Bonaparte, il faut en convenir, étaient d’une trempe peu commune ; leurs qualités et leurs défauts, leurs vertus ou leurs vices sortent des proportions ordinaires et ont une physionomie qui leur est propre. Ce qui les distingue surtout, c’est l’obstination dans la volonté, c’est l’inflexibilité dans les résolutions.

L’empereur avait quatre frères et trois sœurs. Déjà cette indomptable obstination avait soustrait à sa puissance deux de ses frères. Le premier, connu sous le nom de Lucien, plus tard, prince de Canino, titre qui lui fut donné par le pape, avait une âme ardente ; il était ambitieux, avide d’argent ; les affaires devaient s’offrir à lui avec d’autant plus d’attraits qu’il y avait joué un rôle important, au 18 brumaire, et pouvait se dire que sa fermeté dans cette périlleuse journée avait beaucoup contribué au succès. Il déserta la cour alors que son frère touchait au faîte des grandeurs et pouvait promettre les plus hautes destinées à tous les membres de sa famille. Devenu veuf, on ne put jamais le faire renoncer à ses projets de mariage avec une femme divorcée qui était depuis quelque temps sa maîtresse, et, plutôt que de céder, il s’imposa un exil dont il n’est revenu qu’après mille traverses qui l’ont conduit jusqu’en Angleterre, au moment des derniers désastres de 1815. Pendant le séjour qu’il fit en Italie, il parut mettre son honneur à se montrer fidèle et dévoué au gouvernement pontifical, dont il s’était fait le sujet.

Joseph, l’aîné de la famille, était arrivé au trône d’Espagne, après avoir occupé celui de Naples. Spirituel, voluptueux, efféminé, quoique brave, rien ne l’étonnait dans son incroyable fortune. Je l’ai entendu, au mois de janvier 1814, émettre cette singulière prétention que, si son frère avait bien voulu ne pas se mêler de ses affaires, après sa seconde entrée à Madrid, on le verrait encore gouverner l’Espagne. Ceci s’explique par un autre trait fort saillant de leur caractère. Du moment où chacun d’eux eut mis le pied dans la carrière qui mène aux honneurs souverains, il n’y a point d’intimité qui ait vu se démentir un seul instant le sérieux avec lequel ils ont accepté les positions les plus élevées ; ils ont fini même par s’y croire inévitablement appelés. Ils avaient l’instinct de leurs grandeurs. Joseph montre, dès le commencement de l’élévation de son frère, une si grande impatience de se voir en possession d’un rang qui fût digne de lui que Napoléon disait alors assez gaîment : « Il me semble que Joseph est quelquefois tenté de croire que j’ai dérobé à mon aîné la succession du roi notre père. »

Quant à Jérôme, lorsqu’il sortit du collège, son frère avait déjà fait les plus grands pas vers la toute-puissance ; par conséquent, il se crut ne sur les marches du trône. Cette illusion a suffi pour lui donner largement les défauts que produit trop souvent l’éducation des princes. Il n’a guère eu le temps de se signaler que par l’audace peu commune de ses débauches et, cependant, il a su encore tenir attachée à sa fortune et à sa personne la princesse que le sort lui avait donnée pour compagne.

Des trois sœurs, l’aînée, sous le titre de grande duchesse, a presque régné en Toscane ; elle s’y est fait aimer ; cet heureux pays lui a dû des ménagemens que n’a obtenus aucun des États alors réunis à la France. Le souvenir qu’on y garde d’elle est bon, malgré les désordres d’une conduite privée où les apparences n’étaient pas suffisamment sauvegardées. La princesse Pauline, épouse du prince Borghèse, a peut-être été la plus jolie personne de son temps ; elle n’a guère songé à faire valoir d’autre avantage que celui-là. Elle avait accompagné à Saint-Domingue son premier mari, le général Leclerc ; le soleil des tropiques avait été, dit-on, étonné de son ardeur dans les plaisirs ; les fatigues de cette vie ont détruit sa santé ; nous l’avons vue longtemps portée en litière ; elle n’en était pas moins belle, en dépit de cette infirmité.

Il me reste à parler de Caroline, femme de Murat, reine de Naples ; elle ressemblât beaucoup à l’empereur. Moins belle que Pauline, quoique douée des charmes les plus séduisans, elle avait l’art, sans être plus scrupuleuse que ses sœurs, de respecter beaucoup mieux les convenances ; d’ailleurs, tous les goûts chez elle s’effaçaient devant son ambition. Elle avait bien trouvé la couronne de Naples un peu petite pour sa tête, avait fort envié celle d’Espagne, mais enfin elle s’était résignée, et elle a porté avec bonne grâce celle qui lui était échue ; on peut même dire qu’elle y a fait preuve d’assez de dignité. Elle a eu la folie de croire que sa fortune pourrait résister à une catastrophe qui entraînait celle de Napoléon. Dans cette étonnante race, les engagemens les plus sacrés, les affections les plus vives s’évanouissaient aussitôt que les combinaisons de la politique paraissaient les conseiller ; cependant, chacun de ses membres avait au plus haut degré l’esprit de famille. Caroline a participé à la ruine de son frère, auquel elle devait toutes ses grandeurs ; elle lui a porté peut-être le coup décisif.


  1. Ces fragmens sont extraits des Mémoires du chancelier Pasquier (Histoire de mon temps) qui vont être prochainement publiés par M. le duc d’Audiffret-Pasquier dans la collection historique de la librairie Plon.
  2. Napoléon devait s’attendre d’autant moins à ce revirement, que rien ne le faisait pressentir dans la correspondance qui existait entre lui et M. de Talleyrand et dans laquelle il était impossible de découvrir la plus légère trace de blâme ou même d’avertissement. Loin de là, j’ai eu récemment sous les yeux (1829) une lettre de M. de Talleyrand, écrite après la nouvelle de l’affaire de Somo-Sierra, et que Napoléon a dû recevoir au moment de son arrivée à Madrid ; il s’y répandait en présages heureux, et ne doutait pas que la prochaine entrée de l’empereur dans la capitale de l’Espagne ne fit, après tant de brillantes victoires, tomber les armes des mains de tous les Espagnols, qu’elle ne dût par conséquent assurer l’établissement de la dynastie napoléonienne sur le trône d’Espagne. Un passage de cette lettre, et ce n’est pas le moins remarquable, était relatif à quelques mécontentemens dont l’empereur l’avait apparemment entretenu au sujet du corps législatif. Il y exprimait le doute le plus prononcé sur la possibilité d’organiser jamais en France, d’une manière entièrement satisfaisante, l’existence des assemblées délibérantes et annuellement réunies. Le caractère de la nation lui semblait avoir quelque chose d’incompatible avec cette institution, et cependant il pensait qu’on ferait bien de respecter encore pour le moment ce qui existait, sauf à trouver dans le courant de l’année quelque moyen de le mieux accommoder avec l’esprit et les convenances d’un gouvernement monarchique. Or, c’était d’un corps législatif muet dont M. de Talleyrand trouvait simple que Napoléon se montrât si importuné.
  3. M. de La Valette connaissait mieux que qui que ce fût les hommes qui avaient joué un rôle pendant et depuis le Directoire. Quoique bon officier, il avait été beaucoup moins employé par Bonaparte dans les opérations militaires que dans le cabinet ; mais pour ces dernières il s’était vu, à plusieurs reprises, investi de toute sa confiance, notamment à l’époque du 18 fructidor où il avait été envoyé à Paris pour tout observer, et avec mission de n’engager son général qu’autant que le succès paraîtrait assuré et dans la juste mesure qui pouvait lui convenir. Il s’était ainsi trouvé de fort bonne heure en position de juger par lui-même et d’apprécier M. de Talleyrand, car le 18 fructidor était un de ses faits les plus notables. Le mariage de M. de La Valette, avec la nièce de l’impératrice Joséphine l’avait depuis tout à fait attaché, dans la cour impériale, au parti de la famille de Beauharnais. Il était particulièrement lié avec le prince Eugène de Beauharnais, vice-roi du royaume d’Italie et objet constant de la jalousie de la famille Bonaparte, de Murat surtout et de sa femme. Cette jalousie a eu plus tard de bien graves conséquences.
  4. L’impassibilité de M. de Talleyrand, en cette occasion, fut dans le temps très généralement connue, et il n’y a personne d’un peu informé qui n’en ait entendu parler.
  5. L’empereur avait donné peu de temps auparavant un grand exemple du soin qu’il apportait à ne pas s’écarter de cette règle de conduite. Ayant, dans le mois de novembre précédent, créé la cour des comptes, il avait, contre l’attente générale, appelé à la présidence de cette cour un homme qu’on croyait tombé dans la disgrâce la plus complète. Cet homme était M. de Barbé-Marbois. Malgré son mérite sous plusieurs rapports, malgré son austère probité et son honorable réputation, il avait fort innocemment rendu les plus mauvais services. Ministre du trésor pendant la campagne d’Austerlitz, ce trésor avait été si malhabilement conduit, avait été si follement abandonné aux spéculations de M. Ouvrard, que le service public avait été au moment de manquer, et cela lorsque les conséquences d’un tel malheur pouvaient être des plus graves. L’empereur, à son retour, fut donc obligé de renvoyer son ministre. Il le fit même assez rudement, après un examen de sa conduite qui mit au jour une des plus complètes incapacités qui se soient jamais vues pour les fonctions qui lui étaient confiées. Mais M. de Marbois avait été, à son retour de Sinnamari, un des premiers hommes dans cette classe honorable des proscrits du directoire, qui s’étaient donnés à Napoléon ; il l’avait servi malheureusement, mais avec une droiture d’intention non douteuse. Il avait même été un moment dans son intimité assez particulière. Car Napoléon, dans les premiers temps du consulat, était venu plus d’une fois passer seul des soirées avec lui à l’hôtel du trésor, et c’était par ses soins qu’il s’était fait initier dans les détails de cette immense machine. Rien de tout cela ne devait être oublié, et le jour de s’en souvenir de la manière la plus favorable vint, en effet, au moment où on s’y attendait le moins.
  6. Cette circonstance, que personne n’était nommé dans la bulle, était très importante, parce que, pour en faire l’application à tel ou tel, à l’empereur lui-même, il fallait un nouvel acte de la puissance ecclésiastique, et que cet acte pouvait être ou suspendu ou arrêté par une foule de circonstances. On pouvait donc dire, après la bulle fulminée, que Napoléon avait encouru l’excommunication, mais non qu’elle l’eût encore frappé.
  7. Cette comparaison est tirée d’une autre lettre.
  8. M de Marbois, ministre du trésor pendant la campagne d’Austerlitz, avait été tellement trompé et connaissait si peu sa situation, que je tiens de son successeur, M. Mollien, que le tableau de cette situation, tel qu’il le reçut de ses mains, portait M. Ouvrard comme débiteur du trésor pour une somme de 40 millions. Une commission, qui fut chargée d’examiner ce compte, porta la dette à 60 millions, que M. Ouvrard ne nia pas, et M. Mollien, ayant voulu revoir lui-même et vérifier tous les calculs, fit monter le débit à plus de 100 millions, à 130 millions, si je ne me trompe. M. Ouvrard ne récusa pas davantage cette dernière fixation.
  9. M. d’Hauterive m’a encore raconté que, sortant après cette scène du cabinet de l’empereur avec M. de Champagny qui y avait assisté, il ne put s’empêcher de lui dire : » Quel homme, bon Dieu ! que votre empereur ! On achète bien cher l’honneur de travailler avec lui ! — Vous êtes difficile, répondit M. de Champagny, si vous n’êtes pas content de la manière dont les choses se sont passées. Avec nous, cela commence souvent aussi mal, et il est rare que cela finisse aussi bien. »