Fragments d’histoire/36

Imprimerie officielle (p. 72-75).

TARTENSON, BELLEVUE ET LE LYCÉE


La Ville est dominée, à l’ouest par le Tartenson, au pied duquel coule la rivière Levassor et qui vit la déroute des anglais en janvier 1759.

Au sommet de cette colline se trouve le fort qui en porte le nom. Il fut la première résidence de Béhanzin, roi du Dahomey et adversaire de la France, envoyé en exil à la Martinique avec sa suite.

Sur le versant ouest, « la villa des Bosquets » qu’occupa ensuite le souverain déchu, le Séminaire Collège qui porte le millésime de 1869, l’hôtel du Procureur général, le Château d’eau qui forme le fonds de la rue Antoine Siger et qui a été inauguré par l’amiral de Gueydon le 13 juillet 1856.

Il serait intéressant qu’on y rétablît la belle cascade d’antan, du moins les jours de fêtes publiques et ceux d’arrivée des grands paquebots et des touristes. Cette mesure s’impose tant au point de vue historique qu’au point de vue touristique.

Le terrain du collège a été offert à l’Administration diocésaine et le prix a été payé avec les produits d’une souscription en tête de laquelle se trouvait le nom du Chef de la colonie[1].

Non loin de là, l’ancien domaine de Bellevue acquis de M. Joseph de Perpigna pendant l’une des occupations anglaises, par acte au rapport de Me Bagliès Dupuy du 15 septembre 1812. C’était, dit le chef de génie Garin, dans un exposé du 20 décembre 1814[2], une jolie maison de campagne bâtie et meublée aux frais de la colonie et qui était dans le meilleur état, il servait de résidence au général anglais. L’occupation ayant pris fin et comme l’hôtel du gouvernement n’était pas habitable, le Gouverneur Comte de Vaugirard fit provisoirement de Bellevue sa résidence.

Dans un rapport du 27 avril 1815, annexé à un plan relatif notamment au projet d’édification du palais du gouvernement à son emplacement actuel, il est dit au contraire que le palais de Bellevue est construit sur un plan très défectueux[3].

Quoi qu’il en soit, depuis plus d’un siècle, Bellevue servait de maison de campagne et même, en ces derniers temps, de résidence unique au gouverneur, quand brusquement, pendant la guerre de 1914-1918, on procéda à sa démolition, à cause, a-t-on dit alors, de son état de vétusté… L’on pense malgré soi à « l’ordre verbal » auquel n’obéit pas de Caylus quand il s’agissait de détruire le logement du gouverneur de Blénac à Saint-Pierre en 1694[4]… Détail curieux, le prétexte aurait été alors de se servir des bois de démolition pour la charpente des magasins et voici que les bois du palais de Bellevue vétustes, disait-on, ont été utilisés pour de solides travaux, pour des constructions au Bassin de Radoub et au Pensionnat Colonial.

Avant hier, caprice, hier, crainte peut-être d’un boulet allemand… curieuse destinée des choses et des immeubles domaniaux !

Peu de temps après, deux fractions importantes du terrain de Bellevue à droite et à gauche de la route coloniale ont été morcelées et vendues aux enchères publiques. Elles sont maintenant couvertes de constructions importantes.

L’emplacement du Palais et de ses dépendances est disponible.

Une quatrième fraction du terrain a été affecté au Lycée Schœlcher qui y est très bien installé et auquel donne accès une voie large nouvellement ouverte, de la rivière Levassor à la route coloniale, en passant devant l’ancien abattoir de l’État, le dépôt des immigrants, créé en 1861 et détruit récemment et l’ancienne citerne des sapeurs devenu à un moment donné, un dépôt de combustibles.

Sur le domaine de Bellevue existait une très grande piscine.

De la rue Ernest Deproge l’on accède à la route de Bellevue par un beau pont.

Ce pont a remplacé le bac qui reliait la ville à l’autre rive, le légendaire bac Boyer, du nom du bon vieillard que beaucoup ont connu, qui, du seul bras dont il disposait, tirait inlassablement sur la corde pour faire passer son rustique et lourd véhicule d’une rive à l’autre de la rivière Levassor, moyennant un modique péage de deux sous par passager, d’un sou même et souvent pour un simple merci.

Un arrêté du 15 juillet 1840 avait autorisé la municipalité de Fort Royal à établir ce bac.

C’est dans la rivière Levassor que, par une belle journée de dimanche, Gilbert Canque, l’inventeur de l’hélice, fit ses essais : au grand étonnement de la population, son embarcation put remonter le cours sans le secours des rames.

Mais c’est un ami de Canque, Frédéric Sauvage, qui prit le brevet d’invention, le 28 mai 1832[5]

Emmanuel Lagrange dit, dans une lettre à Napoléon III : « L’illustre inventeur de l’hélice, Gilbert Canque, mon compatriote, est mort dans la misère et l’espérance de sa gloire est morte avec lui[6] ».

  1. Discours du vicaire général Blanger du 6 décembre 1866. Moniteur de la Martinique du 6 décembre 1866.
  2. Archives Ministère Colonies n° 501.
  3. Archives Ministère Colonies n° 507.
  4. Voir ci-dessus n° 12.
  5. Journal le Propagateur, 14 mai 1870.
  6. Histoire de la Marine française édictée par Ch. de la Roncière, page 260.