Fortunio/23


CHAPITRE XXIII


Quand Musidora reprit ses sens, elle se trouva couchée sur un lit d’une élégante simplicité ; Fortunio était assis à côté d’elle.

Rien n’était plus charmant et plus coquet que l’intérieur de cette chambre : tous les meubles étaient d’un choix exquis ; ce n’était pas ce luxe tout royal et presque insolent qui éblouit plus qu’il ne charme ; c’était quelque chose de doux, d’intime et de chastement vaporeux, qui plaisait à l’âme encore plus qu’à l’œil. Il fallait que le tapissier qui avait présidé à l’arrangement de cette chambre à coucher fût un grand poète. ― Ce poète, c’était Fortunio.

« Comment trouves-tu ce petit nid ? est-il de ton goût ?

― Parfaitement, reprit Musidora ; ― mais à qui appartient cette maison où suis-je ?

― Question classique ; ― chez toi.

― Chez moi ! dit Musidora étonnée.

― Oui, j’ai acheté cette maison, ayant l’intention de brûler la tienne, répondit négligemment Fortunio, comme s’il eût dit la chose la plus naturelle du monde.

― Comment ! c’est vous qui avez brûlé ma maison ? dit Musidora.

― Le feu ne s’y serait pas mis tout seul, c’est une réflexion profonde que j’avais faite ; alors je l’y ai mis moi-même.

― Êtes-vous fou, Fortunio, ou voulez-vous vous jouer de moi ?

― Point du tout ; est-ce que j’ai dit quelque chose de déraisonnable ? ― L’architecture de ta bicoque était d’ordre dorique, ce qui m’est spécialement odieux ; et puis…

― Et puis quoi ? Voilà un beau motif pour incendier peut-être tout un quartier, dit Musidora, voyant que Fortunio s’était arrêté au milieu de sa phrase.

― Et puis… reprit Fortunio, dont le teint avait pris une nuance verdâtre et dont les yeux s’allumaient, je ne voulais plus te voir dans cette maison qui t’avait été donnée par un autre, où d’autres t’avaient possédée. Cela me faisait horreur ; j’en haïssais chaque fauteuil, chaque meuble, comme un ennemi mortel ; j’y voyais un baiser ou une caresse. J’aurais poignardé ton sofa comme un homme. ― Tes robes, tes bagues, tes bijoux me produisaient la sensation froide et venimeuse que produit au toucher la peau d’un serpent ; tout me rappelait chez toi des idées que j’aurais voulu chasser sans retour, mais qui revenaient, plus importunes et plus acharnées que des essaims de guêpes, m’enfoncer dans le cœur leurs aiguillons empoisonnées. Tu ne peux pas te figurer avec quelle satisfaction vengeresse j’ai vu la flamme mordre de ses dents ces impures draperies qui avaient avant moi jeté leur perfide demi-jour sur tant de scènes voluptueuses. Comme l’incendie embrassait éperdument ces exécrables murailles, et qu’il semblait bien comprendre ma fureur ! ― Honnête feu, qui purifies tout, ta pluie d’étincelles et de flammèches ardentes tombait sur moi plus fraîche qu’une rosée de mai, et je sentais reverdir la paix de mon cœur comme sous une ondée bienfaisante. ― Maintenant il ne doit plus y avoir un seul pan de mur debout, tout s’est écroulé, tout est abîmé ; il n’y a plus qu’un tas de cendres et de charbons. Je respire plus librement, et je sens ma poitrine se dilater. ― Mais tu as encore sur toi ce peignoir plus odieux que la robe de Nessus ; il faut que je le déchire, que je le mette en mille pièces, que je le foule aux pieds comme s’il était vivant. »

Et Fortunio arracha le tissu, qui craqua et se rompit ; il le jeta par terre et se mit à trépigner dessus avec la rage insensée d’un taureau qui soulève sur ses cornes la banderole écarlate abandonnée par les cholulos.

Musidora, effarée de ces transports de bête fauve, s’était pelotonnée sous la couverture, les bras croisés sur sa poitrine, et attendait dans une anxiété muette la fin de cette scène singulière.

« Ah ! je voudrais t’écorcher vive ! » dit Fortunio en se rapprochant du lit.

L’enfant eut peur un moment qu’il ne mît son souhait à exécution, et que, selon son habitude, il ne passât de l’optatif au présent ; mais le jeune jaguar mal apprivoisé continua ainsi :

« Cette peau si douce, si soyeuse, sur qui se sont posées les lèvres épaissies par la débauche de tes infâmes amants, je l’arracherais de ton corps avec délices ; je voudrais que jamais personne ne t’ait vue, ni touchée, ni entendue ; je briserais les glaces sur lesquelles ton image a passé et qui l’ont gardée quelques instants. Je suis jaloux de ton père, car enfin son sang est dans ton corps et circule librement dans les charmants réseaux de tes veines azurées ; jaloux de l’air que tu respires, et qui semble te donner un baiser ; jaloux de ton ombre, qui te suit comme un amant plaintif. Il me faut ton existence tout entière : avenir, passé et présent. ― Je ne sais qui me tient d’aller tuer George et de Marcilly, et de faire déterrer Willis pour jeter son cadavre aux chiens. »

En parlant ainsi, Fortunio tournait autour de la chambre comme un de ces loups maigres qu’on voit, aux ménageries, rôder autour de leur cage en frottant leur museau noir contre les barreaux.

Il se tut, fit encore quelques tours et vint se poser la figure sur le lit. Il sanglotait amèrement : l’orage qui avait commencé par des tonnerres se résolvait en pluie.

« Imbécile, qui ne sent pas que je n’ai jamais aimé que lui, dit Musidora en lui prenant la tête et en l’attirant sur son cœur. Ô mon ami ! je ne suis née que du jour où je t’ai connu ; ma vie date de mon amour. Quant à Musidora, pourquoi en es-tu jaloux ? tu sais bien qu’elle est morte. N’es-tu pas mon Dieu, mon créateur ? ne m’as-tu pas faite de rien ? Pourquoi te tourmentes-tu ?

― Pardonne-moi, mon ange : j’ai été élevé bien près du soleil, sur une terre de feu ; je suis extrême en tout, et mes passions rugissent dans mon âme comme des cavernes de lions. Mais voici trois heures qui sonnent ; ferme tes yeux verts, mon petit crocodile. ― Allons, dormez, mademoiselle. »