Fontile/05

Éditions de l’Arbre (p. 49-58).


CHAPITRE V


À la maison, j’avais toutes sortes de soucis. Mon père, sans doute rebuté par mon caractère renfermé et sauvage, ne s’occupait pas de moi. Cette situation me laissait dépendant de la générosité de ma belle-mère, qui avait la prétention ostensible de remplacer ma mère. Entre nous régnait à l’année longue un état de trêve armée. Elle avait une conception spartiate de l’éducation. Selon elle, un garçon ne devait pas avoir trop d’argent à dépenser et il devait rendre un compte exact de ses moindres débours.

Craignant que je fasse des réserves, elle cessait périodiquement de me donner l’argent qui me revenait. Quand je réclamais pour une dépense nécessaire, elle me répondait : « Prends ton argent et je te rembourserai ». Il est vrai qu’à force de privations je parvenais à faire des économies ; j’utilisais mes économies, mais au moment du remboursement, elle énumérait les effets qu’elle m’avait achetés durant le mois et déclarait que j’étais heureux de m’en tirer à si bon compte.

Il m’arrivait parfois d’avoir besoin d’une somme peu considérable. Je n’osais m’adresser à mon père, soucieux qu’il ne m’en demandât pas la destination. J’empruntais alors à ma belle-mère qui me recommandait de ne pas lui rendre cet argent en sa présence. J’oubliai une fois cette recommandation et elle refusa ensuite pendant plusieurs mois de m’avancer un sou. C’est que mon père était furieux quand, par hasard, il révisait les comptes de constater que ma belle-mère avait employé à un usage soi-disant plus utile, une somme qu’elle avait demandée pour un achat spécifique. Il lui reprochait d’autres fois de me donner de l’argent en sous-main. Je fus surpris un jour que ma belle-mère donnât à entendre par ses réponses qu’en effet j’avais eu cet argent. J’appris plus tard qu’il lui servait à défrayer le coût de l’éducation d’une de ses nièces, Armande Aquinault. À la suite de ces scènes, mes parents restaient plusieurs jours sans s’adresser la parole. La réconciliation avait lieu à table, où ma belle-mère me posait une question visiblement destinée à mon père qui saisissait aussitôt l’occasion. Il n’était pas rancunier. Il répondait d’abord à l’impersonnel, puis, feignant de se tromper, il continuait la conversation en s’adressant à ma belle-mère.

Mes études terminées, il avait été convenu que je voyagerais. Je continuai pourtant, pendant un an, de mener à Fontile une existence sans but que rien ne justifiait. À plusieurs reprises, j’avais annoncé mon départ, mais la mauvaise santé de mon grand-père, le silence désapprobateur de ma grand’mère quand je feignais de vouloir me préparer, m’étaient autant de prétextes de rester. À la fin, la famille prit son parti de me perdre pour un temps.

— C’est vrai cette fois que vous allez étudier à la ville ? me dit un vieil ouvrier, qui avait servi chez mon grand-père.

— On le dit.

Je n’aimais pas qu’on parlât de mes affaires, ni surtout qu’on fît allusion à mes départs manqués.

— Je ne voulais pas vous offenser, dit l’homme, et si je vous en parle, c’est que mon fils part aussi. Il a obtenu une bourse d’études. Je voulais vous demander de le voir quelquefois là-bas.

— Lequel de vos fils, demandais-je, hésitant à m’engager.

— Jean-Louis. Il aime tellement l’étude et puis, ça ne nous coûte rien.

Croyant avoir été trop loin, il se reprit :

— Moi, ça ne m’aurait rien dit. On n’a pas besoin de ça quand on est pauvre. Mais, après tout, n’est-ce pas, ce sont ses belles années qu’il perd.

— Je le verrai.

— Merci, Monsieur Julien, je compterai sur vous, dit-il en s’éloignant.

Ce soir-là, je décidai de ne pas partir. Mais une semaine plus tard j’avais dit adieu aux miens.

Je partis plein d’enthousiasme, le cœur et les sens avides, le regard fixé sur la gloire avec la certitude de l’atteindre. Je publiai quelques poèmes dans des revues d’avant-garde.

Les écrivains ésotériques m’éblouissaient. Tout ce qui échappait à ma raison trouvait en moi une secrète correspondance sentimentale et me fournissait l’occasion de mépriser quelques camarades de Fontile que je voyais encore. De nouveaux amis que je recevais toutes les semaines à dîner m’encourageaient de leurs flatteries. Je m’enfonçai dans la littérature que je prenais pour la réalité. Loin que la vie fût pour moi le thème d’exercices poétiques, c’était aux symboles et aux images que je demandais la clef de la réalité. À l’âge où le jeune homme découvre l’existence des autres, après n’avoir vu que lui-même, j’interposais des recettes entre la vie et moi. Plus je m’éloignais de la vie, plus mon vocabulaire devenait abstrait et plus je me croyais près d’atteindre l’être. Car à cette époque, il était à la mode d’atteindre l’être.

Je voulais ma poésie toute de raffinements, sans substance humaine, sans appui dans la nature ou dans l’homme. Il me paraissait indigne que la poésie fut une nourriture commune. Je ne voulais donner qu’une joie rare, ténue, mesurée, artificielle. J’avais fini par abolir le monde extérieur. Mes poèmes avaient si peu de valeur d’échange qu’ils n’avaient de sens que pour moi et pour ceux qui pouvaient arriver à se faire une âme semblable à la mienne.

Avec mes amis, je faisais assaut d’abstractions. Nous méprisions les poèmes de chair et de sang. Tout était pour nous question de forme. Nous touchions tous les genres. Peu importait ce que nous écrivions, pourvu que ce fût difficile à composer et encore plus difficile à comprendre.

Nous rejetions en bloc toute l’histoire littéraire, ne voyant de perfection que dans les plus avancés des poètes modernes. Nous étant limités à la lecture des poètes qui ont raréfié la vie, symbolisé la nature, traité l’homme avec des procédés de laboratoire pour s’attacher à l’étrangeté des rapports, nous nous mourions spirituellement d’inanition.

Nous croyions qu’on peut être exclusivement poète, que tout dans l’œuvre d’art repose sur l’inspiration, que le travail et l’étude corrompent le souffle poétique. Nous nous efforcions à l’ignorance pour obtenir la pureté. Nous croyions à l’inspiration qui est rêve, qui est présence, qui est conscience, qui est choc sensible, qui est mûrissement. Nous nous détournions de tout ce qui n’est pas quintessence de sentiment.

Un jour, dans l’autobus qui me ramenait à la ville après un déjeûner d’amis dans la banlieue, je m’assoupis. Mes compagnons me croyant endormi donnèrent libre cours à leurs moqueries. Ils se gaussèrent de ma crédulité de provincial. Je ne perdais rien de leurs propos. Je continuai de feindre le sommeil, mais au moment de descendre, je ne pus dissimuler mon désespoir. Ils comprirent que j’avais entendu leurs plaisanteries et le groupe se dispersa brusquement.

Je ne voulus pas tout d’abord admettre que je m’étais trompé. Je crus mes compagnons poussés par l’envie. Mais la lecture attentive que je fis de mes poèmes ne me laissa aucun doute. Je voyais cruellement leur impuissance à représenter, quelques mois seulement après leur composition, ce que je croyais y avoir mis. Je restai toute la nuit dans une irrésolution douloureuse. Mes anciens condisciples, l’un après l’autre, s’étaient fait un nom, arrivaient aux premières places dans les carrières qu’ils avaient choisies.


Tous les doutes dont j’avais été assailli depuis trois ans revinrent à l’assaut. Je me forçai de les analyser calmement. Il y avait dans le garçon que j’étais un mépris inconscient de la vie et des hommes, une attitude livresque, un rôle que j’avais assumé sans en comprendre toute la portée. Ayant été brillant à Fontile, où la classe sociale et la fortune étaient tout, je me trouvais déclassé dans un milieu où le talent était monnaie courante. Honteux de la demi-oisiveté dans laquelle j’avais passé ma première année, sensible aux critiques de mon père, je m’étais inscrit sans vif intérêt à la faculté des lettres. Je n’avais pas poussé ces études à terme.

Je n’avais pas souffert auparavant de ces insuccès. Mais à ce moment, ils venaient confirmer un sentiment intime que j’avais refoulé jusque-là comme une tentation contre l’art : le sentiment de mon inaptitude à créer.

Depuis trois ans, je vivais à la surface de moi-même, me forçant de ne rien révéler aux autres de mes doutes, m’adaptant laborieusement à un milieu pour lequel je n’étais point fait, vivant dans les autres pour contrôler à chaque instant si le bourgeois que j’étais resté au milieu de ces artistes était accepté ou rejeté d’eux, si j’étais toujours en état de grâce artistique et, à mesure que s’accumulaient les échecs, épiant dans les regards la condamnation que je redoutais et que dans mon angoisse j’appelais peut-être.

Je possède au plus haut degré la faculté de laisser tomber de ma mémoire les événements dont je rougis quand ils me sont rappelés sans préparation. De ceux-là sont mes difficultés avec ma belle-mère, mon stage à l’université, mon amour pour Lorraine. Peu après mon entrée à l’université, des camarades m’avaient présenté Lorraine Bériau. Nous nous étions revus souvent, bien qu’elle fût plus âgée que moi. Un jour, elle m’avait écrit de la campagne, où elle s’était retirée chez des parents, qu’elle était fiancée à un cousin.

Je ne pense jamais à ces humiliations. J’y suis suffisamment revenu alors que leur proximité en rendait le souvenir plus cuisant. Je ne me rappelle pas non plus le nom de certains professeurs. C’est ainsi que je me défends contre le retour de la souffrance.

On est pour soi-même immobile dans son état. On reconnaît ses limites quand elles sont aperçues par d’autres. C’est par un retour sur le jugement porté par mes camarades que je me reconnaissais inapte à la carrière des lettres qui m’attirait violemment.