Fontile/06

Éditions de l’Arbre (p. 59-67).


CHAPITRE VI


Rien ne me retenait plus à la ville. La veille de mon départ, je voulus dire adieu à Daniel de Vaux, le seul camarade de Fontile que je n’avais pas cessé de revoir. Nous avions évolué dans des cercles différents. Il s’intéressait aux sciences, moi, à la littérature. Je lui avais lu mes premiers poèmes qu’il avait jugés amphigouriques.

Nous célébrâmes mon départ par un dîner fin dans un grand restaurant. Daniel m’apprit que Georges Lescaut était entré au monastère de Deux-Villes. Je fus peiné que Georges n’ait pas cru devoir m’annoncer lui-même cette décision. Devant sa porte Daniel m’invita à monter un instant à sa chambre. Mais en évoquant cette pièce exiguë, la fausse cheminée ornée d’un petit cartel aux aiguilles dorées et d’un portrait de femme, le plafonnier poussiéreux qui jetait une lumière jaunâtre sur la courtepointe rouge, les deux chaises et le bureau-bibliothèque aux rayons dégarnis, je prétextai la fatigue. Il revint avec moi dans un restaurant, tenant à prendre une dernière consommation.

À peine étions-nous installés à une table qu’un jeune homme blond d’une trentaine d’années, à la peau laiteuse et qui se distinguait des autres blonds par deux aurifications à la mâchoire supérieure, s’approcha de nous. Il avait un large front plissé et les yeux un peu tristes de quelqu’un qui a honte d’avouer qu’il s’ennuie. Daniel le reconnut :

— Tiens, c’est Mareux !

Je connaissais aussi ce garçon, que nous avions perdu de vue depuis le collège. Il restait debout, sentant notre hostilité mais désireux de se joindre à nous. Voyant que nous avions interrompu notre conversation, il fit mine de s’éloigner. Je le retins :

— Assieds-toi donc.

— Ça ne vous dérange pas ?

Il portait un complet beige au pli irréprochable, des chaussures jaunes, des bas verts et une cravate de même couleur. Il sortit à ce moment un peigne d’écaille et, cédant à une habitude plus forte que son désir de ne pas nous déplaire, il replaça ses cheveux. Il avait des yeux gris, très mobiles, et, entre deux phrases, il écartait les lèvres et les figeait dans un sourire affecté. Il évoqua de poussiéreux souvenirs de collège et nous fit rire en imitant avec un ridicule parfait le ton et les simagrées du recteur aux lectures de notes.

Daniel partit le premier.

— Je suis heureux que nous puissions rester seuls quelques minutes, dit Mareux. J’aime bien Daniel, aussi…, continua-t-il. Mais c’est à toi que je voulais parler.

Il me regarda longuement.

— As-tu revu Antoine ? me demanda-t-il brusquement.

— Je ne l’ai jamais beaucoup vu. Nous nous étions brouillés au collège.

— Je me rappelle un conseil que tu m’avais donné à son sujet : « Antoine n’est pas un ami pour nous », m’avais-tu dit.

Après un silence, durant lequel ses yeux scrutent les miens, il ajoute :

— Nous avons eu des relations un peu bizarres, Antoine et moi. Il ne t’en a jamais parlé ?

— Non.

— Il ne t’a jamais parlé de moi, répéta Mareux, buté sur cette pensée. C’est extraordinaire !

Pendant qu’il parlait, je me rappelais Antoine, sa bouche aplatie de crocodile, ses yeux étrangement fixes qu’il tournait de côté d’une façon saisissante en riant.

— Alors, tu ne savais rien. Ça m’enlève un poids de la poitrine, un poids que je sentais chaque fois que je pensais à toi. Et tout le temps tu ne savais rien… Je puis bien te dire toute la vérité maintenant. Tu te rappelles mon visage pâlot, ma mine mal éveillée, ma naïveté au collège. J’étais toujours dans vos jambes en dépit de toutes les brimades. Antoine seul paraissait s’intéresser à moi. Je l’invitai à la maison un jeudi. Il vint avec des livres et me lut des passages de Montaigne. Je n’aimais pas cela et le lui dis. À cinq heures, je descendis le reconduire. Nous habitions alors la vieille maison où tu es venu quelquefois. L’escalier, tu te souviens, était étroit et mal éclairé. Au dernier palier, Antoine, qui descendait devant moi, s’arrêta brusquement, me prit dans ses bras et me serra très fort. Je me sentis humilié et lui fis une colère. Ses yeux dans la pénombre avaient une fixité fascinante. Il me regarda en silence un moment puis s’enfuit en courant. À sa troisième visite, même manège, puis il cessa de s’occuper de moi. Quand vous discutiez ensemble, Laroudan, Antoine et toi, sous le préau, il se tournait parfois de mon côté avec un sourire indéfinissable. J’en conclus qu’il vous avait tout raconté et me sentis atrocement ridicule.


Il s’était laissé entraîner par ses souvenirs et redoutant d’en avoir trop dit sans nécessité, il en ressentait une vive humiliation. Néanmoins, il avait exorcisé son fantôme.

— Est-il vrai que Lorraine Bériau se marie ? demanda-t-il en me regardant obliquement.

Il avait peine à contenir la joie mauvaise qui animait son visage devant mon embarras. Il voulait maintenant me ravaler à lui.

— C’est bien Lorraine que tu aimais ? ajouta-t-il.

— Nous étions de bons camarades, répondis-je faussement, rien de plus.

Je ne songeais pas à le tromper. Tout Fontile connaissait mon aventure avec Lorraine Bériau. Mais je ne pouvais lui parler d’elle. Il le savait et c’est pourquoi il avait choisi ce sujet pour se montrer cynique. Je ne voulus pas prolonger l’entretien et me levai.

En entrant dans l’appartement où je logeais chez les Camarin, je vis une lumière dans le salon, mais je ne me sentais aucun goût pour la conversation. J’entrai dans ma chambre. Madame Camarin vint presque aussitôt frapper à ma porte.

— Monsieur Camarin n’est pas entré ? demandai-je.

— Je ne l’attends pas avant une heure. Et je n’ai pas sommeil.

Je lui proposai de fumer une cigarette.

— J’allais vous en demander une, dit-elle. Lucien a fumé toutes les miennes.

Elle devina que je souffrais et resta quelques minutes silencieuse. C’était le dernier jour que je devais passer dans cette maison et je regrettais que la rencontre de Mareux m’aît gâté ces dernières heures.

Elle était assise au coin du canapé en face de mon fauteuil, éclairée seulement par une lampe en veilleuse. Nous parlions bas pour ne pas troubler le sommeil des enfants. La conscience tranquille, il nous était arrivé souvent de nous laisser surprendre ainsi par Lucien. L’affection que madame Camarin avait pour moi était toute fraternelle. Elle m’apportait parfois mes cigarettes ou un livre, elle déplaçait une lampe qui me blessait la vue.

L’après-midi, quand je rentrais d’un cours, la propriétaire-concierge, madame Rouche, m’accueillait à la porte. Engoncée jusqu’au menton dans une ancienne cape écossaise, les jambes étendues sur un tabouret, elle brodait sur le balcon. Du début d’avril à la fin d’octobre, insensible à la chaleur ou à la piqûre du vent, elle ! surveillait les allées et venues. C’était une grosse mégère rousse, acariâtre et affairée, qui avait la manie des réparations. Quand nous la trouvions au milieu des ouvriers, elle nous expliquait : « Vais-je leur ouvrir ma bourse et leur dire : Servez-vous ».

Les enfants avaient appris mon départ pour le lendemain. Ils étaient accourus à ma rencontre. Jean arriva le premier. Dans sa hâte, la petite Louise heurta son frère et tomba. Ses yeux se remplirent de larmes.

— Tu veux pleurer, dit madame Camarin en la relevant, je vais te coucher.

Je tendis la main à la petite, qui, spontanément quitta les bras de sa mère pour les miens. Elle cacha un instant sa tête bouclée dans mon cou, où je sentis rouler des larmes brûlantes, puis, riant de ses deux petites incisives, elle essuya ses larmes de son poing.

J’avais vu Louise faire ses premiers gestes, partagé avec ses parents ses premiers sourires, ses premières caresses ; j’avais soutenu ses premiers pas. Des souvenirs montaient en moi de ce passé proche, mettaient une note claire dans la trame désespérée de mes pensées.

Au moment de me quitter, infiniment douce et simple, madame Camarin me tendit la main, geste qu’elle faisait rarement. Avec un sourire où passait toute son affection, elle dit, presque dans un murmure : « Adieu Julien. »