Fontile/03

Éditions de l’Arbre (p. 27-38).


CHAPITRE III


J’avais à peine trois ans à la mort de ma mère. Cet événement ébranla la santé de mon père et, pendant plusieurs mois, il s’enferma avec son chagrin. Sa douleur était citée avec admiration dans toute la ville. On ne le trouvait plus ni à son bureau, ni à son cercle. Ses affaires en souffraient. Ce fut ma grand’mère qui le rendit à sa nature et, par ressaut aux affaires, par un calcul profond de femme. Elle décida de le remarier.

La cadette des Aquinault, après deux ans de noviciat, était retournée chez ses parents. D’une famille de possesseurs avides, agressifs dans les choses de la vie, c’était une femme selon le cœur de ma grand’mère. Celle-ci ne croyait pas que l’amour renaît de ses cendres. Elle voyait en Suzanne Aquinault une femme positive, à l’imagination rassise, à la sensibilité rendue suspecte par la vie religieuse.

Ma grand’mère avait habilement questionné la jeune fille et confirmé par ailleurs ses intuitions. Suzanne avait quitté le couvent à la suite d’un coup de tête. La supérieure, la rencontrant dans un corridor, lui avait dit d’un ton grave :

— Ma sœur, préparez-vous à une grande nouvelle.

Elle avait répondu vivement :

— Vous allez sans doute m’annoncer que je suis refusée, mais ça ne me fait rien.

Son caractère altier se pliait mal aux disciplines. Et les supérieures la tenaient en suspicion car elle était née protestante et s’était convertie à dix-sept ans.

— Non, ma sœur, répondit la religieuse. Vous alliez prononcer vos vœux, mais puisque vous êtes dans ces sentiments, il ne saurait plus en être question.

On racontait aussi l’incident suivant qui jetait une lumière nouvelle sur l’insensibilité de la jeune fille.

Suzanne qui avait de l’esprit, un tour enjoué de style, entretenait une volumineuse correspondance. Ses amies le savaient et l’une d’elles vint un jour la supplier d’écrire pour elle une lettre en réponse à un jeune homme dont elle souhaitait impressionner la famille. Suzanne accepta de bon gré et comme le correspondant était intelligent elle se piqua au jeu. Après le mariage de son amie avec le jeune homme, elle leur rendit visite. Il fut question de lettres et le mari vanta les mérites de sa femme.

— C’est en lisant ses lettres que j’ai commencé à l’aimer, dit-il. Tenez, je vais vous en lire une.

La jeune femme, confiante que Suzanne garderait son secret, ne disait rien.

— Ce n’est pas la peine, dit cette dernière, c’est moi qui les ai écrites.

Elle se faisait elle-même gloire de cette mise au point.

Telle était l’alliée que ma grand’mère avait choisie.

Un an à peine après la mort de sa première femme, mon père épousait Suzanne Aquinault.

Elle eût été belle, mais toujours vêtue de robes sombres, agrafées sous le menton, elle paraissait autoritaire et sèche. Elle ne dépensait rien pour ses toilettes. Mon père devait lui-même, à l’occasion d’un voyage ou d’une réception, faire venir la couturière. Mais je l’ai rarement vue vêtue avec élégance. D’ailleurs, dans notre famille, les femmes ne sortaient à peu près jamais.


C’est à ma tante Léonie que je portai l’affection que tout enfant éprouve pour sa mère. Dès que j’eus l’âge de marcher, je vécus presque autant chez elle que chez mes parents. C’est à son bras, isolé des élèves de l’école, que j’ai fait ma première communion. J’oublie pour quel motif on ne m’avait pas conduit à la balustrade avec les autres.

Je retrouve sans effort l’image des maisons qu’elle a habitées : l’escalier, entre le premier et le second au-dessus de la pharmacie Chamel, les meubles anciens, les pièces envahies par l’ombre dès quatre heures de l’après-midi ; la grande salle, où, dans un aquarium, elle élevait de curieux poissons chinois, la cave de la villa, rue Davis, les pommiers crochus dont je pouvais sans assistance atteindre les plus hautes branches. Chaque matin, après le petit déjeûner, j’étais conduit à sa demeure où j’avais mes jeux et une resserre pleine de jouets.

Ma tante était à cette époque dans la maturité et elle n’avait pas d’enfants. Son visage replet rayonnait la bonté par tous ses plis. Elle avait les larmes faciles et, quand elle racontait une histoire, elle faisait toutes sortes de grimaces pour s’empêcher de pleurer. Elle chantait aussi de vieilles ballades que plus tard, et jusqu’à l’âge de quinze ans, je ne pouvais entendre sans une forte émotion. Je ne puis dire que la musique m’était nécessaire. Et aujourd’hui encore, je me plais beaucoup plus au théâtre. Mais ma tante tenait à m’apprendre à déchiffrer une partition au piano.

Elle ne voulut pas entendre que j’entre à l’école avant l’âge de huit ans. J’en avais six. Pour me tenir compagnie, elle adopta une fillette d’un an mon aînée. C’était une orpheline, aux longues boucles rousses, au visage marqué de petite vérole, très vive et plus éveillée que moi. Mon oncle l’appelait Louis XIV, à cause de sa ressemblance avec le portrait qu’on trouve de ce monarque dans le dictionnaire et parce qu’il ne se rappelait jamais son nom. Elle s’appelait Dinah. Son plaisir consistait à m’enfermer avec elle dans le hangar ou dans une chambre et là, à se dévêtir. Je ne sus pas garder son secret et après deux ou trois corrections, elle fut renvoyée aux Enfants Trouvés.

Le renvoi de Dinah et la décision de ma tante de ne pas la remplacer donna à ma belle-mère une joie en apparence disproportionnée à l’importance de l’événement. C’est que ma tante Léonie avait de la fortune et que dans la famille on escomptait cet héritage. Pour moi, la perte de ma petite compagne seule importait. Après son départ, j’errai désormais en bordure des maisons ou le long du petit chemin de fer qui ceinturait la propriété de ma tante.

Une épidémie de scarlatine sévissait alors dans la ville. En dépit des défenses, une de nos domestiques alla secrètement visiter sa mère dans une maison en quarantaine. Quelque temps après, je tombais malade. Aux premières questions du médecin, elle disparut comme une criminelle, sans prendre ses effets. On trouva dans sa valise une lettre dans laquelle sa mère se plaignait d’être délaissée et suppliait sa fille de venir la voir. Je n’entendis plus jamais parler d’elle.


Pour ma première sortie, je me rendis à la gare en voiture à la rencontre de la nouvelle bonne, Thérèse, qui nous avait été recommandée par des amis de mon père, et qui venait de la ville. Le train était déjà en gare à notre arrivée.

Thérèse était venue avec une grosse malle à couvercle bombé sur laquelle elle veillait en nous attendant. De taille élancée, elle était vêtue d’un costume flamboyant. Un immense couvre-chef, comme un nimbe emprunté au plus gros des saints, était posé de guingois à l’extrémité supérieure de son corps gracile.

— Tu es le petit Pollender, me dit-elle en souriant.

Je fis un signe affirmatif. Je ne pouvais détacher mon regard de ce grand papillon que le vent semblait agiter au bout d’une longue épingle.

Thérèse devait passer plusieurs années avec nous. Elle aimait la compagnie et fut bientôt très populaire dans Fontile. Outre ses costumes, qui lui eussent valu la notoriété, elle photographiait les enfants, les maisons, les rues. Sa chambre était encombrée de photographies la représentant dans tous les décors imaginables et toutes les attitudes que lui inspirait son état d’âme du moment. Le goût de se donner en spectacle la conduisit, à la suite d’une déception sentimentale, à une tentative de suicide. C’était une nuit de printemps et la porte de ma chambre était ouverte. J’entendais en bas, des chuchotements insolites, la grosse voix assurée du docteur Desartois, le va-et-vient précipité qui accompagne un événement d’importance qu’on veut tenir secret.

Après cette aventure, Thérèse ne fut plus la même. Elle se croyait en butte aux calomnies des gens et faisait des prodiges pour épier les conversations. La maison était séparée des communs par un corridor ouvrant sur la cour du côté de l’entrepôt. L’ombre de ce corridor servait son dessein. Elle s’avançait à pas feutrés et tentait de surprendre ce qu’on disait d’elle. Elle pleurait quelques minutes dans la cuisine et faisait son entrée les paupières rougies.


Jusqu’au jour de mon entrée à l’école, je vécus dans les jupes des femmes. Thérèse et ma tante Léonie me servaient d’intermédiaires avec le monde. Mes premiers contacts avec mes semblables furent désastreux. Je fus brimé et, ne pouvant m’en prendre qu’à moi-même, je perdis pour quelque temps le goût de la vie.

À l’école, où on m’avait mis externe, les élèves achetaient eux-mêmes leurs livres. Je me rendis donc à la librairie Chaville. Peut-être ne restait-il plus d’exemplaire du premier livre d’anglais que je demandai ou le commis-libraire, vu ma taille, me prit-il pour un grand :

— C’est bien celui-là ? me dit-il en me montrant un livre que je n’avais jamais vu.

Je fis un signe timide qu’il prit pour un acquiescement et il me vendit le second livre. Plusieurs semaines passèrent avant la première leçon d’anglais. Mais un jour, l’instituteur demande :

— Ouvrez votre livre à la page douze.

Je l’ouvre à cette page et pendant qu’un élève lit la leçon, je découvre avec stupeur que mon livre ne contient cette leçon ni à la page douze ni aux suivantes. Je demande à mon voisin de me laisser examiner son livre ; ce n’était pas le même. J’étais consterné.

J’écoutais lire et retenais la leçon de mémoire. Quand j’étais interrogé le premier, je me levais bravement, rougissais et me taisais. Le maître disait :

— Asseyez-vous, vous n’avez pas la place.

Accablé par mon destin, je n’osais révéler la vérité ni à mes parents ni à mes maîtres. Je voulais surtout laisser les premiers dans l’ignorance de mes malheurs, ne voulant pas ajouter à leur mépris de mon intelligence. À l’école, je mettais ma fierté à garder mon secret qu’on ne perça jamais. Je me réfugiais dans la lecture. Thérèse, en dehors de son engouement pour la photographie, consommait beaucoup de romans. Elle fut longtemps, sans le savoir, la principale pourvoyeuse de ma soif de connaître.

J’étais, à cause de la frayeur que me causait tout étranger, incapable de suivre les discours qu’on m’adressait. Il me fallait sans cesse demander de répéter. J’avais toujours l’impression à la lecture des notes que le plus important m’échappait. Mon appréhension du moment où je devais être nommé était si grande que je ne percevais plus rien d’extérieur. J’avais aussi cette effrayante manie, fatigué sans doute par la tension soutenue que je m’imposais, de ne pouvoir astreindre mon esprit longtemps au sujet et de le laisser dériver au moment crucial.

Mon existence quotidienne était assombrie par l’inquiétude religieuse, la sévérité et l’incompréhension des miens et par l’état d’infériorité où me laissait un physique débile. Je vivais isolé des autres par mon orgueil. Ma vie était toute de replis et de retraits. Tout un arrière-fonds de scrupules m’empêchaient de me développer complètement. La confession, qui se faisait le soir après la classe, prenait à mes yeux un aspect de véritable cauchemar. Dans la nef à peine éclairée, je devais faire un détour pour éviter le retable, où l’on conservait, sous un verre, une hideuse statue de cire, habillée et souillée de sang, représentant saint Tarcisius. Le confessionnal, situé près de la sacristie, était éclairé par le jour blafard qui tombait d’un vitrail décoloré. Le chuchotement des pénitents et les grognements courroucés du confesseur ne tardaient pas à me prendre aux entrailles. Enfin, le rideau de popeline retombait derrière moi et je restais seul, écrasé au pied du crucifix.