Fontile/01

Éditions de l’Arbre (p. 9-16).


CHAPITRE PREMIER


En évoquant les événements de cette dernière année, il me semble vivre la fin d’un cauchemar. Ai-je vraiment été cet enfant, cet adolescent, ce jeune homme ? Ces années de lutte vaine, de tourments inutiles, cette aveugle expérience a-t-elle vraiment pris fin ? J’étais envoûté par une idée, une idée terrible, exigeante, qui a causé le drame de ma jeunesse, une idée par laquelle j’étais si complètement possédé que je n’en sentais plus la tyrannie. Ma famille, mes amis Lescaut, Bonneville, Daniel et Lorraine, toutes les forces de l’amour, de l’amitié et de l’art conjuguées s’avérèrent impuissantes à mettre fin à ses décevantes métamorphoses. Seule Armande, parce qu’elle avait eu la révélation de mon secret…

Fontile s’élève à environ deux cents milles de Montréal, sur les bords de la rivière de ce nom. C’était, en 1822, le poste avancé d’une compagnie forestière. Devenue une ville industrielle de seconde importance, sa configuration géographique n’a pas changé. Elle présente tous les caractères des villes construites sans préméditation. Le gros des habitations s’étend sur la rive gauche, derrière la ligne des usines qui bordent la rivière, entre les deux ponts. Les hôtels particuliers, dont quelques-uns naguère étaient très beaux, mutilés de leurs parcs, souillés par la suie des usines et du chemin de fer, ont été désertés par leurs anciens propriétaires qui ont ouvert un quartier neuf en aval de la ville. Seules, sur la rive gauche, la rue Principale et la rue de l’Hôtel-de-Ville présentent des fronts unis et un semblant de régularité. Près du pont, le théâtre, les salles de billard, les cafés et les tavernes s’entassent dans un tronçon de rue très court et très animé. Au centre de ce quartier se dresse un vieil immeuble de pierre grise, l’hôtel de ville, flanqué d’un beffroi et entouré de longues et basses maisons ocres qui abritent le bureau de poste, le Palais et tout ce que Fontile compte de professions. Les autres rues se déroulent au hasard, formant d’imprévisibles circuits, aboutissant dans des culs-de-sac ou débouchant dans la cour des usines.

Mais ce n’est pas cet ensemble de rues asymétriques, ni la rivière lente et encaissée, qu’évoque pour moi le nom de Fontile. Et pourtant, je pourrais, ayant parcouru ses rues en tous sens dans mes randonnées à la poursuite des pompiers, en décrire les moindres détails géographiques. Mais si on prononce le nom de Berthomieu, j’entends aussitôt le raclement enrhumé de la petite locomotive qui sillonne les chantiers de ce nom au bord de la rivière, traînant après elle un chapelet de petits wagonnets à bascule, le vrombissement de l’eau rejetée en tumulte au bas des grandes digues ; je vois, entourés de hautes herbes, des tournesols qui tendent au vent leur énorme front soufre ; toutes choses qui prennent leur départ dans ce nom de Berthomieu mais m’appartiennent en propre. Le nom de Desartois, mentionné dans une conversation ne sera jamais celui du grand chirurgien ; il éveille plutôt dans ma mémoire le souvenir familier de hautes bottes brunes, maculées de boue, que dépassent des bas de laine grise à grosses côtes, le fusil de chasse à double canon, le gilet de velours à côtes brun. Je pourrais retracer le sentier balisé, aujourd’hui disparu, que mon grand-père suivit au cours d’une tempête terrible, tramant le corps de son père sur un traîneau. L’avenue de l’église et le cimetière ombragés d’ormes séculaires ne sont pas séparables dans ma topographie intime d’un petit vieillard à canne, l’ancien hôtelier Laroudan, aux chaussures fendillées aux phalanges, à l’éternel chapeau melon et au cigare.

Fontile c’est encore l’odeur d’huile de baleine sur la rivière, au retour de l’étude du soir, la pléthore de jouets et de bonbons dans les montres de la pharmacie Chamel…

Mes sentiments à l’égard de Fontile sont complexes. Ces aspects de ma ville natale, cette succession de visages familiers, de souvenirs liés à des maisons, à des bouts de rues, d’images enregistrées au cours de mon enfance et de mon adolescence, sont inscrits au fond de mon cœur. Mais la raison a d’autres exigences. Je souffre de ne pouvoir être fier d’une ville où la société est plus compartimentée que dans les romans les plus snobs, où l’esprit et l’éducation sont l’apanage exclusif de quelques familles, en un mot d’une ville qui jouit à l’extérieur d’une réputation méritée de vulgarité.

Au premier contact avec les jeunes gens de la capitale, je me sentais rougir de nos habitudes, de la mesquinerie de nos idées et même de notre conception de la politesse.

À l’université, quand je rencontrais des camarades qui avaient gardé un mauvais souvenir de Fontile, nous avions l’impression de nous rejoindre sur un plan supérieur d’où nous jugions cruellement nos concitoyens. L’esprit de dénigrement qui se faisait jour dans nos propos était commun à toute la génération qui avait reçu son éducation à l’extérieur. C’est que Fontile n’a pas un passé dont elle peut s’enorgueillir. Ses pionniers : des traitants, des fabricants et des cabaretiers, fondèrent ce poste pour dépouiller au passage les hommes qui revenaient des pays neufs après des mois de privations et de fatigue dans la forêt.

Les fondateurs disparus, les capitaux furent engagés dans l’industrie ou dans la banque, mais leurs héritiers n’avaient ni l’éducation ni le caractère qu’il eût fallu pour faire oublier leurs origines. La génération de mon grand-père changea cet état de choses. Celui-ci avait cependant gardé de la démocratie une conception assez primitive. Ayant été maire pendant des années, quand il fut las de la charge, jugeant que la ville était son fief personnel, il fit élire un de ses suppôts contre le vœu de la population et de son parti.

Sous son administration, le clergé n’était pas moins despotique. Le supérieur de la communauté desservant Fontile disait à ses prêtres en leur confiant une cure : « Celui qui ne me rapporte pas $10.000, je l’envoie dans les missions ».

La génération de mon père comptait plusieurs millionnaires, vivant comme nous pour la plupart, à l’étage d’un magasin ou dans des maisons sans apparence. Leur éducation en faisait les égaux des fils des familles de la capitale, mais retenus à Fontile par la volonté de leurs parents, qui les liaient par testament, ils souffraient de leur entourage et le dénigraient.

Fontile n’a encore donné qu’un grand homme, l’évêque de P…, sur lequel les opinions sont d’ailleurs partagées. Je le connus alors qu’il était le Père Ludovic. Il se nourrissait mal et ses traits étaient empâtés de touffes d’herpès. On disait de lui : « C’est le meilleur homme d’affaires de la communauté, il ira loin. » Il quitta Fontile dans des circonstances inoubliables auxquelles ma famille fut mêlée. Au moment le plus aigu d’une crise économique, un scandale éclata. Le blâme public tomba sur le Père Ludovic. D’une probité personnelle au-dessus de tout soupçon, il avait apporté dans l’exercice de ses fonctions d’administrateur des secours une habitude de despotisme qui avait entraîné la dilapidation de grandes sommes et une injustice grave à l’égard de mon grand-père. Celui-ci avait porté plainte et demandé la tenue d’une enquête. Selon la sage politique des Ordres quand les actes d’un clerc les compromettaient, il avait été déplacé. Quelques années plus tard, il fut nommé évêque de P…

Mon grand-père était sorti de cette controverse avec une réputation de libre-penseur dont il était fier.