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Michel Lévy frères (p. 317-323).



LV


J’eus bien de la peine à me remettre de l’agitation qui suivit un événement si imprévu. Je me sentais pris dans un piége ; je me demandais avec effroi comment je pourrais m’en tirer. La séduction de cette femme était irrésistible. Elle me savait nanti d’une pièce au moyen de laquelle elle pouvait contraindre son mari à lui rendre son fils, et dès lors rien ne serait épargné pour me mettre dans ses intérêts. Comment et pourquoi avait-elle tant tardé ? Avait-elle réellement compté sur ma loyauté inébranlable ? Était-elle persuadée que je la croyais à l’abri de tout reproche ? — Peut-être, car je n’avais révélé à personne au monde le rendez-vous du bois de Boulogne, non plus que mes découvertes ultérieures au Refuge. Elle pouvait donc espérer d’exploiter ma simplicité au profit de Gaston.

— Hélas ! me disais-je, quel malheur pour moi que cette victime de la sévérité conjugale ne soit pas une victime sans tache ! Comme je serais heureux de me dévouer à elle, de lui rendre plus faciles et plus sûres les entrevues avec son enfant, de mériter sa confiance et de pouvoir me dire son sauveur et son ami, tandis qu’elle joue un rôle vis-à-vis de moi et va me forcer à en jouer un vis-à-vis d’elle !

Je n’étais pas encore décidé à profiter de son invitation lorsque Roger vint me chercher avec tant d’insistance et d’empressement qu’il me donna à peine le temps de faire ma toilette. Je me fis beaucoup prier. Ce dîner quotidien était très-incommode pour moi qui n’aimais plus à m’habiller et qui en avais fort peu le temps. Je ne mangeais pas, je serais un convive maussade. Mon admission à la première table me ferait des jaloux, des ennemis par conséquent. Je serais blâmé par M. le comte d’avoir accepté un pareil honneur. Roger n’écouta rien ; quand il voulait quelque chose, il le voulait passionnément. L’idée venait de lui. Il ne concevait pas qu’elle ne lui fût pas venue plus tôt. Il en prenait la responsabilité auprès de son père. Enfin il me saisit par le bras et m’emmena de force, car il était déjà robuste, et j’étais affaibli par une maladie de langueur.

Le dîner était servi dans une petite salle où jusque-là M. Ferras avait mangé seul. Le brave homme, admis en même temps que moi et miss Hélène à l’intimité de la comtesse, ne montrait ni surprise, ni satisfaction, ni embarras, ni déplaisir, ni curiosité. Peut-être était-il dans la confidence de quelque secret ; peut-être était-il gagné à la cause de Gaston et chargé de me pénétrer ; peut-être était-il l’insouciance même.

Nous fûmes servis par le groom que dirigeait miss Hurst. Cela ressemblait à une dînette d’écoliers prise en cachette du règlement. Évidemment madame voulait, en changeant ses habitudes et les nôtres se ménager l’occasion incessante de parler avec moi de ses joies ou de ses peines maternelles. Elle fut adorable de bonté, Roger étincelant de gaieté. L’abbé parut fort à l’aise. Hélène, occupée de nous tous, ne parut pas songer à elle-même. Je remarquai que la comtesse la traitait comme une amie ; celle-là, je n’en pouvais douter, était dans toutes les confidences.

Après le dîner, madame alla au jardin, et chacun de nous à ses affaires ; mais elle exigea que la partie d’échecs eût lieu au salon de huit à dix heures, comme elle avait lieu ordinairement chez moi. Cela fut réglé une fois pour toutes. Roger voulut essayer ce jeu sérieux et faillit en devenir fou. Il y renonça vite. Madame essaya aussi par complaisance ou par politique. Elle y prit goût et devint en peu de temps d’une très-jolie force. Quand je la gagnais, c’est qu’elle le voulait bien. Il venait rarement du monde le soir, et dans ces cas-là, l’abbé et moi, nous voulions nous retirer ; elle nous obligeait de rester et de faire notre partie dans un coin. Je dois dire que personne ne fut scandalisé de me voir au salon. Ma réputation de probité et de savoir-vivre était établie dans le pays. Il y avait déjà quinze ans que l’on m’y connaissait.

Je m’étais attendu à des questions, à des insinuations, à de fausses confidences. Il n’en fut rien ; madame ne me reparlait plus d’aucune chose secrète. J’avais refusé de me laisser interroger sous le coup de la première émotion, et, comptant qu’on y reviendrait, j’avais depuis préparé mes réponses ; mais madame se le tint pour dit et n’y revint pas, ce qui semblait être un témoignage de haute déférence pour mon caractère. Elle causait d’autres choses avec moi, absolument comme elle eût fait avec son pareil, et jamais je ne surpris le moindre effort pour influencer mes idées au profit des siennes. Ce n’était pas une bienveillance particulière pour mon petit entendement ; elle était la tolérance même, et tout le monde avait depuis longtemps remarqué que son genre d’esprit ou son caractère était tout l’opposé de ceux de son mari. Elle haïssait la dispute et permettait tout au plus la discussion. Elle était toujours et d’autant plus modeste qu’elle était devenue plus instruite, car depuis plusieurs années elle travaillait pour faire travailler son fils, et son intelligence s’était extraordinairement développée. J’étais plus à même qu’autrefois d’en juger, j’avais travaillé aussi.

C’était en somme une personne étrange à force de sembler parfaite. Elle était aimée de tous ceux qui l’approchaient un instant, et ceux qui vivaient auprès d’elle en étaient à l’adoration. Il fallait bien subir le charme de cette bonté pleine de naturel et de cette suave douceur. Je ne m’en défendis plus lorsque à la longue je vis que mon attachement ne me créait aucun engagement contraire à mes résolutions, et peu à peu je me sentis renaître dans cette vie nouvelle, qui était pour moi comme une réhabilitation après les choses humiliantes que j’avais cru devoir m’imposer. Mon antipathie pour la femme coupable s’effaça comme un mauvais rêve. Était-il possible d’exiger d’elle une réparation plus soutenue, une soumission plus héroïque à la volonté de son mari, un dévouement plus absolu au fils légitime, moins de trames ourdies contre son avenir, un sacrifice plus immense de son amour, passionné pourtant, pour l’autre enfant de son cœur ?

En tout temps, je la plaignais, mais il y en avait où j’étais forcé de l’admirer. J’avais besoin de me rappeler qu’elle avait pour consolation d’écrire à Salcède : Veille sur notre enfant ! Je ne pouvais non plus me défendre d’une profonde reconnaissance pour la nouvelle existence qu’elle me créait ainsi sans conditions, et comme pour le seul plaisir de remettre à sa place un malheureux être trop longtemps déclassé. Il est bien vrai qu’après les extrémités auxquelles mon zèle m’avait porté, je n’étais plus aussi sûr que je l’eusse été dix ans auparavant de mériter cette réhabilitation. Elle m’en croyait digne, elle ignorait mon long espionnage et ma terrible campagne au Refuge. J’usurpais donc ma place dans la haute estime qu’elle m’accordait.

Mais ignorait-elle absolument les excès de mon dévouement pour Roger ? Salcède n’avait-il pas découvert ma ruse ? ne me ménageait-on pas d’autant plus qu’on avait lieu de me redouter ? Ces réflexions troublaient souvent mon sommeil. Je me voyais englué dans des relations intimes qui rendraient bien pénible mon opposition aux projets de l’avenir ; mais ces projets existaient-ils ? Voulait-on amener M. de Flamarande à être forcé de reconnaître Gaston ? oserait-on jamais lever ce drapeau ? espérait-on le convaincre et le séduire en lui montrant Gaston devenu par les soins de Salcède un petit prodige d’intelligence et de savoir ? Non, on ne pouvait pas oser ceci ni cela. Attendrait-on la mort du comte ? On pouvait attendre longtemps. Il était encore jeune et avait pris le dessus sur l’affection chronique dont il avait été longtemps menacé.

En somme, les années s’écoulaient sans qu’aucune tentative fût faite en ce sens, et sans que madame de Flamarande fît des absences possibles à constater. Je fis avec moi-même un compromis qui me rendit le calme intérieur. Je n’étais point rigoriste par système. Rien ne m’empêchait d’être l’ami discret et dévoué d’une femme excellente et charmante qui, mariée à un homme bizarre, avait cédé à un adolescent plus aimable et le gardait pour amant. Le fils de l’adultère exilé par le mari, non rappelé par la mère, adopté par le père véritable, tout cela pourrait être toléré, et je n’avais point à m’en mêler. J’avais craint qu’on ne voulût m’engager à protéger cette intimité et à introduire l’enfant illégitime dans la famille légale. Rien de pareil ne s’était produit. Je pouvais désormais être en paix avec moi-même, subir sans effroi le doux ascendant de la bonté loyale, me pardonner d’en avoir douté au point de chercher contre elle, à tout prix, des armes exceptionnelles, me retremper enfin dans un milieu où mes facultés trop longtemps refoulées trouveraient tout le développement qu’elles pouvaient espérer.



FIN DE FLAMARANDE
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  1. L’épisode par lequel se termine Flamarande, a pour titre les Deux Frères.