Ouvrir le menu principal
Michel Lévy frères (p. 307-316).



LIV


Elle fit quelques pas et se retourna encore. J’étais resté immobile et la suivais des yeux, ne me demandant pas où elle allait ainsi à l’entrée de la nuit, cela m’était devenu assez indifférent ; mais, pensant avec amertume à l’espèce d’intérêt que j’avais cru lire dans son regard et qui n’était sans doute qu’une illusion de ma rêverie. Je fus donc très-surpris quand je la vis me faire signe d’aller à elle en même temps qu’elle venait vers moi.

J’obéis, et, quand je fus tout près :

— Pardon, si je vous rappelle, monsieur Charles, me dit-elle avec un sourire un peu contraint ; mais… est-ce que vous êtes sujet au vertige ?

— Non, madame ; je m’en suis guéri.

— Ah ! c’est que… tout à l’heure il m’avait semblé…

Et, s’interrompant, elle ajouta en riant :

— C’est que j’ai le vertige, moi, et que je regrettais de m’être engagée seule dans un sentier pareil. Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, je vous demande de m’accompagner à cette cabane que vous voyez là-bas presque sous nos pieds.

— Que madame la comtesse me permette de passer le premier.

— Passez, et donnez-moi le bout de votre canne en la tenant de l’autre bout. Si peu que je sente un point d’appui possible, je ne suis plus tentée de broncher.

Je la conduisis ainsi sans dire un mot jusqu’à la cabane d’un pauvre pêcheur malade à qui elle portait des secours. Je pensais malgré moi qu’elle avait là quelque rendez-vous et qu’elle m’autoriserait facilement à la quitter ; mais elle me pria d’entrer avec elle afin de la ramener après.

Elle entendait fort bien la charité ; elle n’était pas de ces femmes nerveuses qui surmontent violemment et inutilement le dégoût de la maladie et de la misère. Elle ne paraissait pas éprouver ce dégoût, mais ne faisait rien de superflu pour le braver. Elle envoyait le médecin ou le chirurgien et ne touchait une plaie que quand personne ne savait s’y prendre dans la famille. Elle n’allait en personne chez les malheureux que pour leur témoigner de l’intérêt et connaître leurs besoins. Elle y mettait une grande simplicité et se faisait aimer sans faire de frais pour poser la bonne châtelaine.

Au bout de quelques moments d’entretien avec le malade et sa femme, elle reprit avec moi le chemin du château par la plaine ; c’était plus long, mais plus sûr, disait-elle. Je marchais derrière, je n’avais pas encore abjuré avec elle mes habitudes de domesticité ; elle s’en aperçut et me dit sans affectation :

— Le chemin est assez large, donnez-moi donc le bras, monsieur Charles, on ne voit plus très-clair à se conduire.

Je lui présentai mon bras en silence. Une méfiance profonde s’emparait de moi.

— Elle sait tout, pensais-je ; donc, elle me hait ou me craint. Peut-être Salcède s’est-il enfin aperçu de la substitution de son talisman. Elle veut le ravoir.

Mais elle me parla avec un grand naturel de toute autre chose que d’elle-même. Il ne fut même question que de moi. Elle ne marquait pas l’inquiétude que je lui avais supposée. Elle paraissait curieuse de ce que Roger appelait mes inventions. Elle m’interrogeait sur mes greffes de rosiers, sur l’habile réparation du piano, sur mes études musicales, sur mes parties d’échecs avec M. Ferras. Roger lui avait parlé de tout cela. Il n’y avait que mes études littéraires qui fussent restées connues de moi seul.

Comme elle me demandait à quoi je m’occupais avec le plus de plaisir, je lui répondis que j’avais le malheur de me dégoûter de tout au moment d’aborder les véritables difficultés, et je compris alors à ses réflexions que ma tristesse l’avait frappée ou lui avait été rapportée, et qu’elle s’en inquiétait charitablement. Je me tins sur mes gardes et renfermai l’amertume de ma vie au fond de mon cœur. Elle me quitta à l’entrée du parc en me remerciant de mon assistance sur un ton d’égalité qui me toucha ; mais je me rappelai vite que c’était sa manière habituelle, je ne lui avais jamais vu avec personne un instant de hauteur.

Je fus pourtant très-ému de cette promenade, et ma misanthropie en augmenta d’autant. Le lendemain, j’étais seul à faire des comptes devant ma fenêtre ouverte, et, après avoir fermé le registre, je restais dans une fixité douloureuse, lorsque deux ombres passèrent sur le cuir brillant de ma table, et je fis un effort pour sortir de ma torpeur ; c’étaient Roger et sa mère.

— Le voilà dans ses extases, dit Roger, qui avait alors un peu plus de treize ans. Tu vois, mère, quelle figure il a ! Il ne rit plus jamais, même avec moi ! Juge s’il est malade ! Et il ne se soigne plus, lui qui se soignait trop auparavant. Je t’ai amenée pour que tu le confesses, car, pour sûr, il a quelque grand chagrin, et à présent je te laisse avec lui. Il ne te résistera pas, il te dira son ennui, et tu le lui ôteras, ou il avouera qu’il est malade, et tu lui feras promettre de consulter tout de suite très-sérieusement. — Allons, monsieur Charles, ajouta-t-il en allongeant le bras pour me prendre l’oreille, obéis à ton enfant gâté, ouvre ton cœur au bon Dieu, c’est-à-dire à maman.

Ayant ainsi parlé, le cher enfant disparut, et je restai seul face à face avec sa mère, qui, accoudée sur l’appui de ma fenêtre, plongeait dans mes yeux hagards ses yeux d’une limpidité pénétrante. Ce regard fut si franchement affectueux que j’en subis le magnétisme. Fasciné et surexcité en même temps, je ne saurais dire pourquoi, voulant parler pour nier mon mal, je fus suffoqué par des larmes qui m’empêchèrent de dire un mot.

Elle me regardait toujours, et elle me prit la main en me disant d’une voix qui brisa toute mon énergie :

— Pauvre Charles !

Il y avait tant de bonté, tant de sincérité dans son geste et dans son accent, que je perdis la tête et m’écriai, sans pouvoir ni choisir ni retenir mes paroles :

Veille sur notre enfant !

Elle me regarda avec une surprise qui n’avait rien de joué, et je me hâtai d’ajouter, tout éperdu :

— Voilà ce que madame la comtesse veut me dire !

Elle quitta vivement la fenêtre en me faisant signe de la fermer, et elle entra chez moi par la porte vitrée, qu’elle referma derrière elle.

— Vous avez compris, me dit-elle avec feu. Je pensais à l’autre, à celui que vous aviez adopté alors que son père le repoussait et que sa mère désespérait de le retrouver. Charles, vous l’aimiez, je le sais ; pourquoi l’avez-vous abandonné ?

— Je l’ai abandonné, répondis-je, le jour où j’ai su qu’on vous l’avait rendu.

— Rendu !… Hélas ! je l’ai revu pour le quitter aussitôt, et je ne puis le voir que rarement et en secret. Vous savez bien cela, puisque vous avez deviné…

— Je n’ai pas deviné, madame, je sais…, je sais tout. Votre fils n’a plus besoin de moi.

— Vous savez tout !… Et M. le comte ?

— Il ne sait rien.

— Vous me le jurez sur l’honneur ?

— Et sur la tête de Roger.

— Je vous crois, Charles, oh ! je vous crois ! J’espérais que M. de Flamarande se doutait de la vérité et que je devais quelque chose à sa tolérance. Il persiste donc à m’accuser, car, pour agir comme il l’a fait, il faut qu’il m’outrage dans sa pensée. Je sais bien que cela est. Il me l’a assez fait entendre sans jamais me permettre de protester. Voyons,… le moment est venu, vous seul pouvez me dire la vérité, je veux la savoir. Suis-je accusée d’avoir cédé à la violence ou à la séduction ?

Elle parlait avec une assurance de fermeté qui m’ébranla, et je craignis qu’elle ne m’arrachât tous mes secrets.

— Je supplie madame la comtesse, répondis-je, de ne pas m’interroger en ce moment où je me sens très-abattu ; un autre jour…

— Comme vous voudrez, reprit-elle. Ne parlons pas de moi, parlons de vous. Je vous vois très-malade en effet, et par une cause toute morale que je crois deviner. Vous me savez informée des événements de Sévines, et vous croyez que je ne vous pardonne pas le désespoir que vous m’avez causé. Eh bien, je vous l’ai pardonné absolument aussitôt que j’ai su par la Niçoise les soins que vous avez eus pour mon pauvre enfant ; c’est elle qui a raconté comment, elle et vous, vous vous étiez prêtés à l’enlèvement pour éviter quelque chose de pire. C’est elle qui nous a révélé la déclaration de M. de Flamarande, que vous lui avez montrée. Vous l’aviez exigée, cette déclaration, elle aussi a voulu en avoir connaissance. Vous l’avez toujours… Je ne vous la demande pas, elle est dans vos mains, je suis tranquille. Vous ne m’accusiez pas, vous ! vous saviez, vous disiez que mon mari était en proie à un accès de folie. Quand il demanda à voir l’enfant, cette nourrice crut qu’il voulait… Ah ! mon Dieu, c’est affreux ! mais elle m’a dit que vous l’observiez et que vous avez sauvé mon fils. Après cela, comment ne vous aimerais-je pas, Charles ? Vous avez été bien habile à dissimuler, c’est vrai, vous m’avez laissé souffrir bien cruellement ; mais j’ai compris votre silence. Le jour où j’ai connu les faits, j’ai vu pourquoi vous aviez caché mon fils à Flamarande, et je sais que tout a été combiné par vous dans son intérêt et dans le mien. Vingt fois j’ai été sur le point de vous en remercier, mais votre attitude et votre regard me disaient clairement : « Ne me parlez pas, vous feriez échouer mon dévouement ! » ou peut-être étiez-vous engagé par serment avec mon mari, et je ne devais pas détourner de son devoir un homme si généreux et si austère ; mais vous m’avez crue aveuglée, injuste, ingrate, vous me l’avez fait sentir une fois… J’aurais dû parler ; que de chagrins cela eût pu épargner, de nous entendre ! c’était impossible alors, je ne savais pas tout, je ne vous connaissais pas assez. Je ne suis pas méfiante, mais il s’agissait de mon fils, et vous comprenez que pour un fils on soit capable de faire violence à tous ses instincts comme à toutes ses idées ; puis j’ai cru plus tard que vous teniez à ne pas être interrogé. Depuis longtemps déjà je vous vois réservé, sombre et soigneux de m’éviter. Je m’en inquiète, Roger s’en alarme,… et hier je vous rencontre dans ces rochers faisant la figure d’un homme qui a de mauvais desseins contre lui-même. J’ai eu très-peur pour vous, voilà pourquoi je vous ai demandé de m’accompagner, bien que je n’eusse en aucune façon le vertige. Allons, mon brave Charles, il faut à présent vous réconcilier avec la vie ; vous vous ennuyez, vous vivez trop seul, vous vous persuadez que personne ne vous apprécie et ne s’intéresse à vous ; vous vous trompez, vous êtes très-cher à Roger,… et à moi encore plus. Voici ce que je vous propose d’accepter…

Et, comme je faisais un geste de crainte :

— Oh ! n’ayez pas peur ! je ne vous offre aucun don, je vous connais ! Je veux seulement changer votre genre de vie, qui vous pousse à la consomption. Je veux que vous soyez notre hôte de tous les jours, c’est-à-dire que vous veniez dîner avec moi, Roger et M. Ferras. Vous ferez ensuite votre partie d’échecs. J’apprendrai, cela m’intéressera beaucoup. Ne résistez pas. Je sais ce que vous voulez dire : M. de Flamarande blâmera cette intimité. Il sera très-facile de la suspendre pendant les rares et courtes apparitions qu’il fait ici, et, si quelque autre personne s’offusque de me voir traiter amicalement l’homme savant et doux qui forme l’intelligence de mon fils, l’homme délicat et dévoué qui dirige les intérêts de sa vie matérielle, je vous assure que je ne me donnerai pas la peine de répondre. Dans la solitude où je vis, j’ai besoin de société, et je n’en puis trouver de plus convenable et de plus légitime. Vous savez que, quand Roger s’absente, je mange avec Hélène, et personne ne le trouve mauvais. Eh bien, nous ferons table commune, et nous formerons ainsi une famille de braves gens aussi parfaitement élevés les uns que les autres. Promettez-moi de commencer ce soir, Charles. Roger viendra vous chercher.

Et, comme je balbutiais une réponse vague et troublée, elle me tendit encore la main en disant : « C’est convenu, » et sortit.