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Michel Lévy frères (p. 158-167).



XXXV


Je partis sans l’avoir revu, et je me rendis de nouveau à Paris, où M. le comte, devant revenir passer l’hiver avec sa famille, m’avait dit de l’attendre tout en m’occupant des réparations à faire à son hôtel. Il tenait beaucoup, en quittant l’Italie, à ne pas habiter une maison froide, et le système de chauffage à l’hôtel était à changer entièrement. Cela dura plus que je n’eusse souhaité, et je ne pus écrire que tout était prêt et fonctionnait bien avant la fin de décembre.

À ce moment, désireux de reconnaître l’hospitalité des Michelin et d’avoir des nouvelles de mon petit Espérance, je fis emplette de divers cadeaux pour la famille et les expédiai francs de port à Flamarande. Tout en faisant la plus belle part à ma petite commère, je n’avais pas oublié l’enfant de la crèche, et j’attendais avec impatience un accusé de réception, lorsque je reçus une lettre d’une bonne écriture et d’une orthographe passable signée Ambroise. Yvoine se trouvant à la ferme à la réception de mon envoi, il avait été chargé de m’écrire au nom de la famille et de me remercier. La maison était très-préoccupée de la mort récente du vieux fermier, qui était fort aimé et fort regretté des siens. Les enfants se portaient bien, ma filleule était superbe, ma commère florissante, et le petit Espérance commençait à rire et à jaser en français. « C’est un enfant charmant, disait Yvoine, et tout le monde l’aime beaucoup. Il paraît avoir oublié son pays et ses parents, car il n’est plus triste et ne pleure jamais. »

J’expédiai aussitôt à Yvoine une belle pipe montée en argent, et je lui écrivis pour le remercier de sa lettre. Je le priais de me donner souvent des nouvelles de ma filleule et de la famille, sans oublier le petit étranger. Involontairement je traitais Yvoine en ami. Je sentais en lui un aide ou un adversaire, et sans me rendre compte de ce que je pouvais avoir à craindre, je songeais à lui avec une préoccupation vague mais constante.

M. le comte arriva le 10 janvier, avec madame et le petit Roger, que je n’avais pas vu depuis six mois et qui devenait merveilleusement beau, moins beau pourtant, à mon sens, que Gaston. Ces deux enfants ne se ressemblaient sous aucun rapport. Roger était blond, il avait les traits purs et l’air de douceur de sa mère. Gaston ne ressemblait qu’à lui-même. Il était brun, et appartenait aussi bien au type de M. de Flamarande qu’à celui du marquis de Salcède. Ses traits étaient moins réguliers que ceux de Roger, mais il avait des yeux et un regard que je n’ai vus qu’à lui.

M. le comte était guéri, et ses intérêts exigeaient son retour en France. Comme madame regrettait l’Italie, il lui promettait d’y garder un pied-à-terre afin de l’y conduire aussi souvent que possible. Ce n’est pas que la comtesse montrât de la répugnance à revoir Paris et le monde, mais elle craignait que son fils ne fût éprouvé par ce changement de climat. Il ne le fut pas sérieusement. Pourtant elle demanda à son mari et obtint la permission de vivre très-sédentaire et de ne voir ses amis que le soir, chez elle ; elle n’était heureuse et gaie qu’avec son fils, le reste ne l’intéressait pas. Aucune coquetterie ; ses belles robes et ses splendides joyaux voyaient rarement le jour. Elle recevait le jeudi dans l’après-midi, et, ce jour-là, on retenait les intimes pour dîner. Le dimanche, on faisait des invitations, et les salons étaient ouverts le soir. Le reste du temps, madame sortait pour promener Roger ou jouait avec lui dans ses appartements. Quand il dormait, elle étudiait les différentes méthodes pour sa première éducation. M. le comte faisait quelques visites, montait à cheval, ou s’enfermait avec moi dans son cabinet pour lire des livres nouveaux et les journaux.

Ainsi, malgré la brillante fortune et la grande existence de M. le comte, nous avions des occupations tranquilles et sérieuses. J’étais trop dans les affaires de M. le comte pour ne pas savoir qu’il avait beaucoup entamé son capital avant son mariage, et qu’il ne se trouverait au pair de son revenu qu’en vendant une de ses terres. Il en était question, et je le voyais avec chagrin s’obstiner à garder Sévines, qui était triste par lui-même et ne pouvait rappeler à madame que des souvenirs douloureux. Lorsque je le pressais de prendre un parti plutôt que de payer des intérêts en pure perte, il alléguait que sa dépense n’était pas considérable.

— Madame de Flamarande a une grande qualité, me dit-il un jour ; elle n’est pas mondaine, elle n’a pas la passion des bijoux et des chiffons. Je ne connais pas de femme dans sa position qui dépense moins. Quand je l’ai épousée, on a dit qu’elle me ruinerait, et on s’est grandement trompé.

Je saisis avec empressement cette occasion de faire l’éloge de madame Rolande, et le fis avec une vivacité qui frappa M. le comte.

— Dieu me pardonne, Charles, dit-il avec son rire le plus lugubre, vous vous montez la tête ! Moi qui vous croyais si calme !

J’étais monté en effet. Je donnai un libre cours à mon effusion.

— Non, monsieur le comte, m’écriai-je, je ne suis plus calme ; vous avez tué mon repos, vous avez à jamais troublé mon sommeil. Oh ! vous pouvez bien me regarder avec votre œil terrible, vous pouvez lire jusqu’au fond de mon cœur, vous n’y trouverez qu’un amer chagrin, celui que je me flattais de ne jamais connaître, le remords d’une faute.

— Pourquoi ne pas dire un crime ? reprit M. le comte avec ironie.

— Je ne dirai pas un crime, répondis-je avec feu ; je dirai le mot vrai, une lâcheté ! Oui, vous m’avez fait commettre une lâcheté ! Je vous suis si dévoué que, si vous m’eussiez ordonné d’aller étrangler M. de Salcède, je n’aurais pas reculé. J’aurais pu m’en repentir, mais non pas en rougir comme de ce que j’ai fait, car j’ai fait la guerre à une femme et à un enfant, à deux êtres hors d’état d’offrir la moindre résistance. Une femme en couches et un enfant né de la veille, le bel exploit vraiment ! Oh ! oui, j’en rougis, et ne recouvrerai jamais l’estime de moi-même.

Le comte de Flamarande était devenu très-pâle à mes premières paroles. Certes, il avait eu envie de me jeter par la fenêtre ; mais on ne se brouille pas avec son unique confident. Il se contint et me parla avec douceur.

— Vous êtes très-exalté, mon pauvre Charles, me dit-il. Ce n’est pas un tort que d’avoir une conscience timorée ; cependant, c’est un danger lorsqu’on ne raisonne pas mieux que vous ne faites.

Il essaya de me prouver par beaucoup de sophismes que j’avais été le ministre d’une punition méritée, et je fus entraîné à lui dire que je croyais cette punition injuste, que je regardais sa femme comme la victime la plus pure et la plus intéressante.

— Ce que c’est que la beauté ! reprit-il en ricanant. Il faut donc que les esprits les plus droits et les caractères les plus purs subissent son prestige ! Je ne vous le reproche pas, Charles ; je l’ai subi aussi, je le subis peut-être encore, puisque je pardonne.

— Non, m’écriai-je, vous ne pardonnez pas ! Votre dépit est assouvi, voilà tout. Vous lui ôtez son fils et vous osez dire : « J’ai pardonné ! »

— Son fils, elle l’a oublié. Elle en a un autre, elle a le mien ; elle aurait tort de se plaindre. Vous ne m’avez pas dit où est l’autre Qu’en avez-vous fait ?

— Vous m’aviez défendu de vous en parler, vous ne vouliez plus entendre prononcer son nom. Tenez-vous maintenant à savoir où il est ?

— J’aime mieux l’ignorer, ne me le dites pas.

Et, au bout d’un instant, ayant réfléchi, il reprit :

— Si fait, je dois le savoir.

— Il est chez vous, monsieur le comte.

« — Comment, chez moi ? ici ?

— Il est chez vous, à Flamarande.

— Quelle idée ! On l’y découvrira. Sous quel nom est-il là ?

— Sous aucun nom.

Et je ne pus me défendre de lui raconter, avec un certain orgueil assez sot, comment, aidé par les circonstances, j’avais réussi à faire adopter Gaston par les Michelin sans rien révéler sur son compte.

Il admira mon habileté, me fit de grands compliments et me congédia en me laissant un vague espoir, car il eut l’air sinon d’approuver, du moins de trouver ingénieuse ma combinaison en vue de faciliter l’explication qu’il aurait à donner, s’il lui arrivait de rendre l’enfant à sa mère ; mais ce fut en vain que je le tourmentai maintes fois à cet égard. Il fut inébranlable, et je dus renoncer à le fléchir. Je tombai alors dans une grande tristesse, et ma santé en fut souvent altérée ; je ne pouvais plus soutenir la présence de madame la comtesse, quand elle entrait d’un côté, je sortais de l’autre ; je n’osais pas regarder et caresser Roger, que j’aimais pourtant avec tendresse ; je ne pouvais voir cette enfance si heureuse et si choyée sans me représenter mon pauvre petit Gaston gardant les vaches et marchant pieds nus sur les rochers. Quand madame conduisait Roger chez Susse ou chez Giroux, le mettant à même de choisir les plus beaux jouets, et qu’elle rentrait avec sa voiture pleine de ces objets coûteux et fragiles dont l’enfant s’amusait une heure pour les mettre en pièces, je songeais à Gaston jouant avec les pommes de pin de la forêt ou les cailloux roulés du torrent. En était-il plus malheureux ? Non certes, au contraire, peut-être ; mais les caresses d’une mère, la protection et la sollicitude de tous les instants, ce regard extatique attaché sur lui lorsqu’il s’endormait, ce sourire d’adoration à son réveil, cette prévision de son moindre désir, voilà ce qu’il n’avait pas, ce qu’il n’aurait jamais, et je me surprenais à parler tout haut dans ma chambre et à dire en pleurant presque :

— Toi, mon pauvre cher enfant, tu m’auras, je le jure ! tu m’auras pour t’aimer et pour veiller sur toi.

Le printemps arrivé, M. le comte annonça qu’il vendrait Sévines. Je pensais que madame en serait contente, car il parlait de l’envoyer sous mon escorte à sa villa de Pérouse, tandis qu’il irait s’occuper de la vente de sa terre. Madame lui témoigna le désir de ne pas le quitter, elle ne répugnait pas à revoir Sévines.

— J’aime mieux cela, répondit le comte.

Et, à moi, il me dit quand nous fûmes seuls :

— Je ne m’attendais pas à cette résignation, car je sais qu’elle a gardé de Sévines un souvenir affreux. Elle est vraiment la douceur même ; c’est un tempérament sans énergie, et, si les douleurs sont vives chez elle, elles ne sont pas profondes.

— Monsieur le comte a réussi, repris-je, à lui tenir secret le genre de mort attribué à l’enfant : ne craint-il pas qu’elle ne l’apprenne quand elle se retrouvera sur le théâtre de l’événement ?

— Si elle doit l’apprendre un jour, mieux vaut qu’elle l’apprenne à Sévines qu’ailleurs ; ce sera une affaire enterrée, et elle n’aura plus la préoccupation de la fluxion de poitrine pour Roger.

Le premier soin de madame dès qu’elle fut installée à Sévines fut de demander à pénétrer dans le caveau de famille pour y voir la tombe de son premier-né.

— Je ne savais pas si M. le comte avait prévu la nécessité de cette tombe, et je fus fort troublé quand madame me fit demander les clefs. Je courus dire mon embarras au comte, qui se leva tranquillement et se rendit chez elle. Julie m’a raconté leur conversation.

— Il faut, dit-il à sa femme avec assez de douceur, que vous me fassiez la promesse de renoncer à voir cette tombe. Votre santé est nécessaire à votre fils, et vous devez refouler et fuir les émotions qui l’ont si sérieusement compromise.

Madame répondit qu’elle aurait le courage nécessaire ; elle le jura, mais elle insista avec une obstination tout à fait inusitée. M. le comte y mit beaucoup de patience, et, comme il ne gagnait rien sur elle, il sentit qu’il allait s’emporter et se leva en lui disant :

— Je voulais vous épargner une douleur nouvelle, mais, puisque vous la cherchez, il faudra bien que votre blessure soit rouverte ; seulement, je ne m’en charge pas. Demandez à Julie pourquoi votre fils n’est pas dans le caveau de la famille, je l’autorise à vous le dire, puisque vous m’y forcez.