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Michel Lévy frères (p. 149-153).



XXXIII


Au dîner qui suivit la cérémonie, nous eûmes un convive inattendu qui me causa quelque trouble. Ce fut Yvoine ou Ambroise, car on l’appelait de ces deux noms, qui venait acheter le bétail de rebut pour en spéculer, comme c’était son état et son habitude. Quoique fin maquignon, il avait une véritable honnêteté relative. On l’aimait à la ferme, on le recevait avec amitié. Je dus soutenir son regard interrogateur, qui me parut singulièrement pénétrant, et qui n’était peut-être qu’un affaiblissement de la vue dont il voulait avoir raison ; pourtant il chassait encore et lisait les textes les plus fins dans les almanachs. Je lui parlai sans affectation et lui demandai s’il avait des nouvelles de son ancien ami le marquis de Salcède.

— Ma foi, non, répondit-il ; on a dit à Montesparre, l’an dernier, qu’il était mort à l’étranger ; je ne sais pas ce qui en est.

— Vous devriez le regretter. Il vous payait bien et vous employait souvent ?

Yvoine ne parut pas entendre ; il pensait à la vache que Michelin voulait lui vendre, et il lui parlait avec animation du prix des bêtes à la dernière foire de Salers. Je l’observai attentivement, et, voyant qu’il ne s’intéressait à rien autre chose, qu’il ne faisait même pas attention à Espérance, qu’il eût fort bien pu reconnaître, je me rassurai et m’applaudis d’avoir affaire à des gens si peu observateurs ou si peu curieux.

Un mince accident changea le cours de l’interminable discussion établie entre Michelin et Yvoine à propos de la vache borgne qui faisait l’objet du litige. Une des petites filles rentra en apportant une poule qu’une pierre détachée du donjon venait d’écraser à deux pas d’elle. Suzanne Michelin s’apitoya un peu sur la poule ; puis, s’adressant à moi, elle se plaignit du danger continuel que cette ruine faisait courir à ses enfants.

— Les pierres pleuvent de là, me dit-elle, et il y a des endroits où nous n’osons plus aller ; mais comment tenir des enfants qui ne font que ce qui leur est défendu ?

Michelin appuya le dire de sa femme et me pria d’informer M. le comte.

— Le donjon est bien solide, dit-il, et durera plus longtemps que nous tous. Il n’y a que le couronnement qui s’en va, et, tant qu’il y aura un machicoulis, il y aura du danger pour nous. Ce ne serait pas une grosse dépense d’enlever le tout, et d’y mettre un toit de tuiles ou de chaume.

— Non, dit Yvoine, pour un billet de douze cents francs, je m’en chargerais bien, et on pourrait serrer des récoltes dans ce grand bâtiment qui ne vous sert à rien qu’à tuer vos poules. Voyons, monsieur Charles, il paraît que vous avez pouvoir pour tout faire dans les propriétés de M. le comte, faites marché avec moi, donnez-moi la préférence.

— Vous êtes donc maçon aussi, maître Yvoine ?

— Et charpentier, monsieur Charles ; je suis tout, je m’entends à tout pour gagner ma vie.

— Je ne puis prendre sur moi de porter une dépense de douze cents francs au compte du maître sans l’avoir consulté.

— Moi, dit Michelin, je crois que ni M. le comte ni madame la comtesse ne souffriront qu’on ôte les machicoulis.

— Pour ce qu’ils en font ! dit Yvoine.

— N’importe, reprit le vieux Michelin, mon fils a raison ; les seigneurs d’aujourd’hui ne vivent plus comme ceux d’autrefois, mais ils tiennent à leurs vieux châteaux, et une tour sans machicoulis, ça n’a plus l’air de rien.

— Eh bien, dit Ambroise, ne faisons pas de toit et n’utilisons pas le donjon ; mais réparons-le pour que vous ne viviez plus dans le danger. Avec cinq cents francs, je me charge non pas de remettre ce qui manque, mais de faire tenir ce qui reste. J’ai mon cousin le maçon qui travaillera ça pour le mieux.

Quand Yvoine flairait un marché quelconque, il était ardent et tenace. Il voulut absolument m’engager à faire affaire avec lui et je fus forcé de lui dire que j’en parlerais à M. le comte.

— Laisse donc M. Charles tranquille, lui dit Michelin. Tu es fou de croire que M. le comte voudra dépenser quoi que ce soit pour une ruine où il est venu une fois, et où il ne reviendra sans doute jamais.

— Eh bien, reprit Ambroise avec feu, s’il est indifférent à M. le comte que vous soyez écrasés par les ruines de son manoir, cela vous fait quelque chose à vous autres. Écoutez, père Michelin, chef de la famille, vous n’avez pas l’intention de faire estropier votre monde. Donnez-moi le droit d’habiter le donjon pour le restant de mes jours, et je le répare à mon compte sans qu’il vous en coûte un sou.

— Voilà une drôle d’idée, répondit le vieillard. Tu demeurerais quelque part, toi ?

— Je suis las de vivre sur les chemins et de coucher souvent à la fraîche étoile. Me voilà vieux, sans famille, et je n’en suis pas à demander l’aumône. Laissez-moi demeurer auprès de vous. Je payerai mon loyer en tenant la tour en bon état de réparation, et, pour la nourriture, je vous fournirai plus de gibier que vous n’en pourrez manger.

— Si j’étais le maître, reprit le vieux Michelin, je ne dirais pas non : tu es un bon vieux diable, et tu ne nous gênerais point ; mais je ne sais pas si j’ai le droit de louer un des bâtiments du château.

— M. Charles est là pour vous le dire, repartit maître Yvoine.

— Vous avez parfaitement le droit, dis-je à Michelin, de sous-louer les bâtiments inutiles à votre exploitation, surtout à un honnête homme comme Yvoine.