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Michel Lévy frères (p. 108-112).



XXIV


Dès que je fus assez remis de ma fatigue et de mon émotion pour causer avec la Niçoise, je vis que la pauvre femme avait été aussi bouleversée que moi, et j’eus à me défendre de ses reproches. Elle était avant tout en défiance de mon travestissement et ne consentit à me reconnaître que quand j’eus retiré ma perruque et mes favoris blonds.

— C’est égal, répétait-elle, vous m’avez fait faire une mauvaise action. Vous me disiez que je gagnerais beaucoup d’argent sans faire rien de mal ; vous m’avez trompée ! Nous enlevons ce pauvre petit, et sa mère, qui n’en sait rien, ne l’aurait certainement pas souffert. Elle est bonne, cette dame, c’est un ange de douceur, et le mari a l’air d’un diable qui se moque de Dieu et des hommes. Il fait peur quand il vous regarde. Je n’ai pas osé lui résister hier quand il m’a dit d’aller à la prairie. J’ai pourtant demandé pourquoi dans cet endroit-là, que l’on disait tout inondé ?

» — Pourquoi ? m’a-t-il répondu. Pourquoi est un mot qu’il ne faut pas me dire, ou notre contrat est rompu.

» J’ai fait ce qu’il voulait. J’ai suivi l’allée qui traverse la prairie ; c’était très-glissant, j’avais peur de tomber. J’ai été jusqu’à une cabane où il y avait des cygnes, et je suis revenue vite en passant par l’allée couverte, comme M. le comte me l’avait ordonné. Là, je l’ai trouvé qui m’attendait, et il m’a conduite dans son appartement, où il y avait de la lumière, parce que tout était fermé.

» — Je vous cache, me dit-il : ne bougez pas d’ici. Voici un sofa pour vous reposer, si vous voulez, ou pour faire dormir l’enfant. Dans cette armoire, vous trouverez de quoi manger.

» Il est sorti, et j’ai cru entendre remuer beaucoup dans la maison et marcher au dehors, comme si on me cherchait. À la nuit, M. le comte est revenu me dire de changer l’enfant avec des effets qui étaient dans une autre armoire. C’étaient des affaires beaucoup moins belles et pas marquées. Il a pris alors tout ce que l’enfant avait auparavant sur le corps et l’a fait brûler dans un grand feu. Puis il m’a dit de me tenir prête à le suivre quand il reviendrait, et, à neuf heures et demie du soir, il a reparu, m’a fait passer par un escalier qui tourne dans une tourelle, et, me soutenant pour m’aider à marcher, car je tremblais et perdais la tête, il m’a conduite à ce bois où vous attendiez. Pourquoi tout cela ? Je veux le savoir.

— Vous m’aviez juré, lui dis-je, de ne pas le demander.

— Je veux le savoir, ou, dès que je serai rendue chez nous, je fais ma déclaration au maire. Je ne veux pas me mettre une méchante affaire sur les bras.

J’eus beau donner à cette femme l’explication dont j’étais convenu avec M. le comte, elle ne voulait pas me croire, et je dus lui montrer la déclaration qu’il m’avait signée. Elle savait lire et parut se tranquilliser. Elle eut grand soin de l’enfant, et je l’aidai de mon mieux, assez inquiet au fond d’exposer un nouveau-né à une pareille course ininterrompue pendant quatre jours et quatre nuits. Il ne parut pas s’en apercevoir. Il restait tranquille comme s’il acceptait la vie dans n’importe quelles conditions. Il nous rendit le voyage plus facile et moins dangereux que je ne m’y étais attendu. La Niçoise, sauf la préoccupation du chagrin qu’elle causait à la véritable mère, était gaiement maternelle pour son nourrisson et ne se plaignait de rien. Elle avait une grande joie de revoir les oliviers grisâtres et les collines pierreuses de son pays. Elle me le vantait avec l’emphase méridionale. Selon elle, son village était le plus bel endroit de l’univers.

Le pays était beau, je dois le dire, mais le village était bien le plus affreux coupe-gorge que j’aie vu. C’était à trois lieues de Nice, dans la montagne, au pied des grandes Alpes. Il y faisait très-froid ; c’était perché sur un rocher en pain de sucre, d’où la vue était admirable ; mais, comme c’était un ancien domaine de templiers, fortifié et entouré de murailles ébréchées et de tours décrépites, une fois entré dans le bourg, on ne voyait plus qu’un amas de vieilles maisons se pressant contre le rocher en ruelles profondes, étroites et sombres. Pas un point d’où l’on pût apercevoir la mer et les montagnes ; on eût dit qu’au milieu d’une terre splendide et sous un ciel d’azur les anciens fondateurs de cette citadelle avaient résolu, pour n’être pas vus du dehors, de ne voir eux-mêmes que leur sordide demeure. La place, au centre du bourg, était toute bordée d’arcades basses et massives formant galerie, et les habitations placées au-dessous ne recevaient même pas la lumière du ciel. La Niçoise, qui demeurait par là, voulut en vain me faire convenir que cela ressemblait aux galeries du Palais-Royal.

Je pensai avec effroi à ce que ressentirait la comtesse de Flamarande, si elle pouvait voir l’affreuse prison où son fils entrait, au sortir de sa demeure soyeuse et parfumée ; mais je regardai les gamins maigres, bruns, agiles et forts, qui jouaient bruyamment sur ces pavés disjoints et faisaient retentir de leurs voix énergiques les voûtes suintantes de misère et de tristesse.

— Ils vivent quand même, me disais-je, ils ont une vie intense et ardente. Ils sont plus forts et plus sains que le comte de Flamarande élevé dans le coton.