Fin de roman/04

Édition privée (p. 43-54).


PARTIE DE PÊCHE


Lorsque le tramway arrêta au coin de la rue, l’homme s’élança au dehors, prit sa course vers la gare, traversa en trombe la salle des pas perdus et arriva à la grille juste comme le préposé à la barrière la fermait et que le train démarrait lentement. Jetant un coup d’œil de côté, il constata que la porte voisine était ouverte. Il obliqua alors, bouscula quelques voyageurs moins pressés et se trouva sur la plateforme. Faisant un suprême effort, il se précipita vers le convoi et, tout pantelant, sauta sur le marche-pieds du dernier wagon qui commençait à prendre de la vitesse. Essoufflé, hors d’haleine, mais satisfait d’avoir atteint son but, il resta là sans bouger, pompant l’air dans ses poumons. Au bout d’un moment, il pénétra dans la voiture, jeta un coup d’œil sur les gens assis sur les banquettes, cherchant une figure connue. Soudain, il aperçut son copain et alla s’asseoir à côté de lui.

— Je désespérais de vous voir aujourd’hui et je me demandais ce qui vous avait retenu, fit M. Péladeau.

— Ne m’en parlez pas. Deux secondes de plus et je manquais mon train, répondit M. Petipas.

— Vous êtes-vous éveillé en retard ?

— Je suis parti à l’heure habituelle, mais nous avons eu un accident. Une automobile conduite par une femme est venue en collision avec le tramway. Son compagnon a été tué et transporté à la morgue, elle-même a été conduite à l’hôpital. La police a été appelée ainsi que le fourgon et l’ambulance. Tout ça nous a retardés de vingt-cinq minutes.

D’avoir couru, le nouvel arrivant avait chaud. Il transpirait. Avec un mouchoir sale, il s’épongea la figure, ensuite, il enleva sa cravate qu’il mit dans sa poche, puis il détacha le col de sa chemise afin de mieux respirer, de se mettre à l’aise.

Et il recommençait le récit de l’accident, s’efforçant de trouver de nouveaux détails.

— Oui, répétait-il, deux secondes de plus et je manquais mon train.

Et cela prenait pour lui une importance énorme.

M. Petipas et M. Péladeau étaient deux vieux copains. Ils s’étaient jadis rencontrés à la table d’un restaurant, avaient causé et avaient découvert qu’ils avaient un goût commun pour la pêche à la ligne. Alors, depuis six ans, chaque dimanche de la belle saison ils allaient passer la journée à la campagne et taquinaient l’achigan et la barbotte. Chaque printemps, ils louaient pour l’été la chaloupe d’un fermier de qui ils achetaient une pinte de lait le midi lors de leur visite hebdomadaire. Ils allaient ensuite chercher un petit pain chez le boulanger et se faisaient une trempette au lait. C’était là leur frugal dîner.

M. Petipas, court avec une très grosse tête et de longs cheveux noirs embroussaillés, était un petit imprimeur. Il avait une boutique exiguë où il exécutait différentes impressions. À l’arrière de son atelier, il avait aménagé une chambre minuscule où il passait ses nuits et une cuisinette dans laquelle il préparait lui-même ses repas. Certes, il ne faisait pas fortune. Simplement, il vivotait. Son camarade, M. Péladeau, se faisait remarquer par une grande tache de vin qui lui couvrait la joue gauche, une partie du menton et allait se perdre dans le cou. Cela le défigurait terriblement. Les deux hommes étaient célibataires.

Rendus à destination, ils descendirent du train, se rendirent à leur chaloupe et jetèrent la ligne.

C’était un beau jour de mai et les pêcheurs étaient légion. Plusieurs étaient arrivés de la veille et avaient passé la nuit dans des tentes de fortune. Le plus grand nombre était venu le matin et leurs automobiles et leurs bicyclettes s’échelonnaient sur les bords de la rivière. Sur l’eau, était éparpillée une multitude d’embarcations remplies d’hommes et de femmes absorbées par leur ardent désir de voir le poisson mordre à l’hameçon.

Laissant leur chaloupe dériver lentement au gré du courant, MM. Petipas et Péladeau tenaient leur canne à pêche en savourant la douceur de l’air. Soudain, le premier sentit sa ligne s’agiter fortement. Tout vibrant d’émotion, il tira, mais la proie se débattait énergiquement et le pêcheur se rendait compte qu’il avait là une belle pièce. De constater les efforts désespérés du poisson pour lui échapper, il goûtait une volupté profonde. Puis, d’un coup sec, il le sortit de l’eau, le fit tomber dans le chaland.

— Un achigan de pas loin de quatre livres ! s’exclama triomphalement M. Petipas.

Avec une satisfaction bien légitime, il regardait le poisson qui faisait des sauts dans le fond de l’embarcation.

— Et dire que si j’étais arrivé deux secondes plus tard à la gare, je n’aurais pas pris cet achigan.

Il exultait. La journée commençait bien.

De tous côtés autour des deux hommes, l’on sortait le poisson de la rivière. Personne n’avait à se plaindre.

Une heure plus tard, environ, M. Petipas prit un superbe doré. À part cela, il y avait le menu fretin. Son compagnon faisait aussi de bonne besogne.

À un moment, M. Petipas tira sa montre.

— Midi moins cinq, annonça-t-il. Si vous voulez, nous allons aller manger une bonne trempette au lait.

— C’est cela, acquiesça M. Péladeau.

Et ils retournèrent au rivage.

Ils s’installèrent sur un banc à côté de la remise du fermier, tout près d’une touffe de lilas en fleurs. Comme d’habitude, ils versèrent leur pinte de lait dans deux bols puis y jetèrent leur pain qu’ils avaient cassé en petits morceaux. Avec appétit, ils se mirent à manger. M. Petipas était bien heureux.

— Oui, quand je pense que si j’étais arrivé à la gare deux secondes plus tard, j’aurais manqué tout ça, déclarait-il une fois de plus. C’était comme un refrain. Certes, il avait été bien chanceux.

L’estomac rempli par leur trempette au lait et respirant l’arome des lilas en fleurs, les deux pêcheurs goûtaient un grand contentement en ce calme jour de mai. Bien sûr qu’ils n’étaient pas millionnaires, mais ils étaient satisfaits de leur sort. Après une douce sieste, ils retournèrent à leur chaloupe et la pêche recommença.

Les deux copains avaient fait une capture de dix-sept poissons et ils songeaient à aller casser une croûte à un petit restaurant avant de se rendre à la gare pour prendre le train pour le retour. Juste à ce moment, ils entendirent des voix coléreuses et, levant la tête, virent non loin de la leur une chaloupe portant deux hommes et trois femmes. L’une de celles-ci était debout dans le chaland, le faisait pencher dangereusement. Les autres lui criaient de s’asseoir mais elle refusait, disant qu’elle voulait descendre, retourner à terre. De toute évidence, ces gens-là étaient pris de boisson. MM. Petipas et Péladeau observaient la scène avec curiosité, se demandant s’ils n’allaient pas être témoins d’un drame. Sourde à tous les ordres, indifférente aux objurgations, la femme menaçait de faire chavirer la chaloupe. Alors, les rameurs se dirigèrent vers un petit quai tout près, justement celui-là où MM. Petipas et Péladeau attachaient la leur. La femme descendit en répandant une litanie d’immondices à l’adresse de ses compagnons et ceux-ci s’éloignèrent en lui criant de basses injures. Les deux pêcheurs atterrirent à leur tour. Comme ils allaient gravir l’escalier conduisant à la route, l’inconnue — une épave, c’est le cas de le dire — qui paraissait perdue dans ces parages, leur demanda où elle se trouvait et où elle pouvait prendre le train.

Au premier coup d’œil, on voyait clairement que c’était une roulure. Quarante ans environ, une figure fatiguée, pauvrement mise et puant l’alcool.

À cette vue, l’instinct animal, l’instinct du mal, surgit dans les deux hommes. Un goût de basse crapule envahit soudain ces deux êtres qui avaient passé un dimanche si calme. Cette femelle qui était là, ils n’avaient qu’à la prendre comme une pomme qui tombe de l’arbre au bord de la route et que le passant ramasse et met dans sa poche.(Parfois, la pomme est pourrie à l’intérieur).

— Amenons-la chez vous pour la nuit, suggéra M. Péladeau.

— C’est une idée, acquiesça M. Petipas qui avait déjà pensé à la chose.

Alors, à la question de la fille, M. Péladeau répondit simplement :

— Nous retournons nous-mêmes à la ville. Viens avec nous.

— Comment te nommes-tu ? demanda M. Petipas.

— Mon nom est Rosalba, répondit-elle.

— Attendez-moi un instant, fit l’homme. Avant de partir, je vais me faire un bouquet de lilas.

Deux minutes plus tard, flanquée à droite par M. Petipas qui portait une gerbe odorante et à gauche par M. Péladeau chargé du produit de la pêche, Rosalba prenait le chemin de la gare. En route, le trio arrêta au petit restaurant où l’on avala un hot-dog et un coca-cola. Ah ! ce n’étaient pas des extravagants ces deux pêcheurs. Ils ne jetaient pas leur argent à tous les vents.

Tout en mangeant son saucisson, Rosalba, sans qu’on l’eût interrogée, voulut expliquer la cause de la dispute dans la chaloupe. « Nous étions partis quatre de la ville et faisions le voyage en autobus. Pendant le trajet, mon ami fit la connaissance d’une voyageuse et il la décida à passer la journée avec nous. Alors, je fus reléguée au second plan et il n’avait d’attentions que pour la nouvelle venue. Je n’ai pas goûté la chose et, à la fin, j’ai insisté pour débarquer et laisser mon ami à sa nouvelle conquête. »

En débarquant du train, à la ville, l’on prit le chemin de la petite imprimerie. Le trio marchait depuis un quart d’heure. L’on arrivait. Soudain, M. Petipas qui regardait au loin, en avant, eut un sursaut. Pris d’inquiétude, alarmé, il resta un moment les pieds rivés au sol, les regards pointés vers des colonnes de fumée qui sortaient d’un bâtiment là-bas,

— Ma maison qui brûle ! clama-t-il・

Et jetant sa gerbe de lilas à son camarade, il s’élança en avant, courant à toute vitesse. Il approchait. Ses préhensions étaient malheureusement fondées. La buanderie chinoise voisine de sa boutique était en ruines et les fenêtres de son établissement à lui étaient crevées et toute la façade était noircie. Des carreaux brisés, la fumée s’échappait. Un gros constable montait la garde, faisant placidement les cent pas devant les constructions ravagées par l’incendie. M. Petipas se précipita vers la porte de sa boutique. L’homme aux boutons jaunes accourut et le saisit par le bras pour l’arrêter.

— Je suis le maître. C’est ma boutique. Mon argent ! Mon argent qui est là !

Et d’une main fébrile, il montrait sa clé. Le constable lâcha prise et M. Petipas ouvrit la porte de son imprimerie et s’engouffra à l’intérieur. Les planchers étaient tout couverts d’eau, mais sans s’arrêter à constater les dégâts, il se rua vers une presse, se baissa et saisit à côté une case remplie de caractères pour les annonces et la vida à l’envers, mettant ainsi à découvert une liasse de billets de banque qu’il avait cachés-là. D’une main rapace, le malheureux qui, pendant deux ou trois minutes, avait passé par une torturante inquiétude saisit son trésor et le fourra au fond de sa poche. Désormais rassuré, il envisagea le désastre. Tout l’atelier avait été inondé et l’approvisionnement de papier était absolument gâté. De gros dommages. Et impossible d’habiter là. Pour quelques jours, il lui faudrait loger ailleurs. Que d’embêtements ! Il sortit de sa boutique.

— Puis, avez-vous trouvé votre argent ? s’enquit le constable.

— Oui, heureusement. J’avais là six cent quatre piastres, répondit-il.

— Ben, vous avez eu de la chance, déclara le policier. Mais ce n’est pas une banque pour serrer là votre fortune, ajouta-t-il en manière de conseil.

Accompagné de la femme et portant sa brochette de poissons et la gerbe de lilas, M. Péladeau arrivait à ce moment.

— Une vraie catastrophe, déclara-t-il.

— Oui, et ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que je n’ai pas un sou d’assurance. Je perds gros.

— Nos plans pour ce soir sont considérablement dérangés, fit M. Péladeau avec une expression désappointée.

— Il va falloir que je me trouve un gîte pour la nuit. Gardez le poisson et les lilas. Moi je prendrai la femme.

— Bien. D’ailleurs, je ne peux l’amener à la pension. C’est contre les règlements.

Alors, regrettant la bonne fortune manquée, M. Péladeau prit le chemin de la triste cellule où il vivait sa morne existence de célibataire.

— On ne couchera pas ici ce soir, annonça M. Petipas en s’adressant à sa compagne. Viens, fit-il.

À quelques pas, était une maison de chambres tenue par un étranger. Pour une piastre payée en entrant, M. Petipas trouva là un logement pour la nuit. Ce n’était pas un palais. Réellement une chambre sordide, une chambre pour calamiteux, mais il n’était pas d’humeur à faire des extravagances. D’ailleurs, il ne voyait pas la laideur de la pièce, car il éprouvait une grande fatigue dans la tête, un impérieux besoin de s’étendre et de se reposer. Alors, rapidement, il se dévêtit et la fille en fit autant. En se mettant au lit, M. Petipas plia son pantalon et le mit sous son oreiller. Geste imprudent. Et tout aussitôt, il constata qu’il était avec une cavale poussive, avec une femelle usée et fourbue. Tout simplement, elle s’abandonna comme elle s’était livrée à tant d’autres mâles. Réellement, l’homme n’avait aucune satisfaction et il regrettait maintenant d’avoir ramassé cette traînée à moitié ivre qui n’était qu’une paillasse. Il restait là, déçu, hargneux, l’esprit amer. Mauvaise fin de journée. Avec cela, ce lit étranger lui était bien désagréable. Soudain, vidé qu’il était et écrasé par le malheur, il croula dans un lourd sommeil de brute, un peu comme un homme pris de boisson. Il dormit profondément. Des heures coulèrent et le dormeur fut pris de cauchemar. Il s’éveilla, mais il avait encore les esprits confus, embrouillés. Puis, les ténèbres intérieures se dissipèrent et il se rappela ce qui était arrivé : son voyage à la campagne, son imprimerie endommagée par le feu, la femme… Instinctivement, il étendit le bras pour la sentir à côté de lui. Il ne la trouva pas ; elle n’y était pas. Inquiet, il se leva, fit de la lumière. Il était seul dans la chambre. La femme était disparue. Alors, il voulut regarder l’heure. Sa montre, qu’avant de se coucher, il avait déposée à côté du lit sur une chaise, n’y était pas non plus. Alarmé, ses mains comme une paire de griffes s’abattirent à la tête du lit, à l’endroit où était le pantalon contenant son argent. La culotte n’y était plus. L’esprit bouleversé, en déroute, il cherchait parmi les oreillers, les couvertures. Inutilement. Le vêtement et la liasse de billets de banque qu’il renfermait s’étaient envolés avec la femme et sa montre. Le désastre était complet. Désemparé, M. Petipas saisit son caleçon, le mit maladroitement, ouvrit la porte de la chambre, enfila le corridor, descendit l’escalier à la course et ouvrit la porte de la maison, regardant à droite et à gauche dans la rue pour voir s’il n’apercevrait pas sa compagne de hasard. Personne. La voleuse était disparue, s’était perdue dans l’immense ville. Éperdu devant la calamité qui fondait sur lui, l’infortuné M. Petipas appela le patron.

— Boss ! boss ! criait-il.

On ne répondait pas. Dans cette baraque, sur ces pauvres lits, tout le monde dormait.

— Boss ! boss ! clamait-il.

Enfin, une voix venant on ne sait d’où demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Le feu est-il à la maison ? Et un homme enveloppé d’une vieille robe de chambre sale parut, la figure encore appesantie par le sommeil.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? Qu’avez-vous à crier comme cela, à ameuter tous les gens ?

— On m’a volé ma montre, mon argent et mon pantalon, répondit M. Petipas.

— Qui vous a volé ? demanda le patron.

— La femme qui était avec moi. Pendant que je dormais, elle s’est enfuie avec ma culotte, six cent quatre piastres qui étaient dans ma poche et ma montre en plus.

— Vous la connaissez, cette femme ?

— Non. Je la voyais pour la première fois. Elle a fait un riche butin et elle s’est sauvée avec. Votre porte n’était pas fermée à clé, alors, elle est sortie comme de chez elle. C’est incompréhensible de laisser une maison non cadenassée.

— Mon ami, je loue des chambres. Les gens qui viennent ici me paient en entrant et ils sont libres de partir quand ça leur plaît. Je n’ai pas à surveiller leur départ. Je ne peux les garder contre leur gré. Ils s’en vont quand ils le veulent. Ils ne sont pas prisonniers. Puis, quand on a six cent quatre piastres dans sa poche, on n’amène pas dans sa chambre une femme qu’on ne connaît pas.

M. Petipas sentait que l’homme avait raison. C’était justement cela qui l’exaspérait. Il avait agi stupidement, il reconnaissait son tort mais il aurait voulu pouvoir rejeter sur un autre le blâme pour le malheur qui lui arrivait.

— Alors, dit-il, je vais téléphoner à la police.

Le patron était mécontent. Ces histoires de vols qui paraissaient ensuite dans les journaux jetaient du discrédit sur son établissement. Cependant, il ne pouvait refuser la requête de son client.

Le policier qui reçut la communication informa M. Petipas qu’il devrait se rendre au poste pour faire sa plainte. Dans l’occurrence, le malheureux volé dut emprunter un vieux pantalon au patron pour sortir.

Les jours s’écoulèrent et M. Petipas n’eut pas de nouvelles de son argent ni de la belle qui le lui avait chipé, mais par contre, il constata sur sa personne des signes alarmants. Il alla consulter un médecin qui lui annonça qu’il avait contracté la syphilis.

Rencontrant son copain, M. Petipas le mit au courant de cette dernière catastrophe.

— Moi, comme je n’avais pas de femme ce soir-là et comme j’en voulais une, je suis allé au bordel, avoua cyniquement M. Péladeau. J’en ai choisi une jeune et jolie. J’ai passé une demi-heure avec elle et tout ce que cela m’a coûté, c’est deux piastres. Et, ajouta-t-il d’un ton satisfait, pas de suites, rien.

— Ah ! si j’étais arrivé deux secondes plus tard à la gare ce dimanche-là, rien de tout cela ne serait arrivé, déclara amèrement M. Petipas. C’est bien là la vie.

Et jamais il n’est retourné à la pêche.