Filles de la pluie/Jalousie






JALOUSIE


— Pourquoi n’êtes-vous pas venu chez moi mercredi ? lui demanda Mme Caïn. Nous vous avons attendu jusqu’à cinq heures du soir.

Le Lamber ne répondit pas.

Huit jours avant, un peu surexcité par l’alcool qu’il avait absorbé pour secouer le spleen d’une longue et fastidieuse, d’une décourageante après-midi de pluie, il avait esquissé chez Mme Hono un flirt avec « Cocotte » et, inconsidérément, amusé par sa canaillerie naïve, il avait accepté un rendez-vous pour le lendemain.

Quand il était arrivé au débit à l’heure fixée, Mme Hono lui avait dit que Cocotte, indisposée, n’avait pu venir à sa rencontre. Mais qu’elle lui saurait gré d’une visite, ce jour même, chez Mme Caïn, son amie.

Le Lamber n’y était pas allé, heureux de ce contretemps qui lui permettait de s’abstenir sans manquer à sa parole. Il n’y était pas allé parce qu’il aimait Françoise Créac’h et il supposait que ces avances de Cocotte et cette invitation de Mme Caïn étaient pour jouer un mauvais tour à Françoise. Car ces deux bonnes âmes, la « mère » Caïn et Caroline Lescot, dite Coco ou Cocotte, auraient été trop contentes de désorganiser leur liaison. On affirmait qu’ils avaient le bonheur insolent, lui, Le Lamber et Françoise, et leur affection, vieille de deux ans, étonnait les versatiles indigènes et provoquait l’envie.

Et même, pour couper court à tous les cancans, il avait exposé la chose à Françoise, par moquerie et sur un ton badin. Mais tout s’ébruitait dans l’île. Et Françoise qui n’avait pas bronché était déjà au courant. Alors, satisfaite de la fidélité de son ami, elle dit à Le Lamber qu’elle n’ignorait pas que Cocotte et la Caïn l’avaient attendu tout le jour ; elle savait aussi qu’elles avaient acheté des gâteaux et un litre de rhum pour se régaler en commun — et pour lui faire honneur.

Et une fois de plus, Le Lamber s’était félicité d’être resté tranquille.

— Je croyais que vous ne vouliez pas me reconnaître, tout à l’heure, en passant devant chez Tombola, reprit Mme Caïn. Pourquoi n’êtes-vous pas venu l’autre jour ? demanda-t-elle de nouveau.

Elle disait ces mots, souriante, un peu rouge, car son teint était naturellement vif, et elle regardait Le Lamber dans les yeux, avec insistance. Mme Caïn parlait un français très pur, sans accent ; elle était désirable encore, certes ! Mais elle était trop chargée de dentelles et de soieries, malgré qu’elle s’appuyât, sans souci de maculer sa robe, contre une bouée couverte de rouille dont les Ponts et Chaussées encombraient l’étroite jetée de Porz Pol.

Et Le Lamber, dont l’esprit s’égarait volontiers en des déductions précises, réfléchit que cette indifférence, chez une femme d’une propreté aussi méticuleuse, trahissait une idée fixe, une fièvre momentanée qui bouleversait ses habitudes.

À quelques pas, des coloniaux en bourgeron blanc déchargeaient, sous la surveillance d’un caporal, la provision mensuelle de charbon qu’avait apportée un sloop.

— J’ai supposé que vous nous dédaigniez, fit encore l’îlienne.

Mme Caïn comptait, avec Cocotte, parmi les deux ou trois douzaines de femmes dont l’inconduite était notoire. Mais elle agissait par plaisir et ses écarts étaient sans vénalité. On lui attribuait même une passion particulière pour l’homme, une science du baiser dont l’adresse assez raffinée était au-dessus des communs penchants des îliennes.

Et Le Lamber, qui en savait plus long sur la dame qu’elle ne l’imaginait, sans doute, lui répondit, par curiosité pure :

— J’irai demain chez vous.


Il pensait que c’était par curiosité pure.

Mais au fond, il éprouvait un étrange et passager attrait pour Aline, la cadette de Mme Caïn, une fille de seize ans, menue et de grâce indolente, dont les yeux jetaient seuls quelque vivacité sur une figure sans couleur et sans vie. Pour Aline, à laquelle il n’avait jamais parlé, et qui ne lui avait jamais accordé un regard, Aline, petit être méditatif et dédaigneux, tout de noir vêtu, qu’il avait vu la veille encore, se glisser comme une ombre dans l’ombre de l’église.

Et il se demandait par qui il était si recherché. Si Mme Caïn avait des ambitions pour sa fille : lui trouver un amant — elle n’en était pas à son coup d’essai — ou si c’était seulement pour son propre bénéfice qu’elle se mettait en frais ? Car il savait trop que Cocotte ne comptait pas dans la partie — et qu’elle avait été bonne, tout juste, pour l’amorçage, et qu’elle serait larguée au premier signal.

Et cette ingrate conclusion réjouissait Le Lamber.

Cocotte, la Ouessantine honteuse qui avait quitté son costume natal, était impopulaire. Elle avait laissé pousser ses cheveux teints en blond ardent et tirait gloire de trois fausses dents qu’un amant lui avait fait poser à Toulon. Sa main, point laide, s’alourdissait d’or, anneaux et chevalières d’hommes qui disaient ses complaisances. Et elle touchait une mensualité, régulièrement, sur la solde d’un lieutenant sénégalais. L’argot des popotes d’officiers avait fleuri ses lèvres sans élargir ses idées. Et maintenant, déconsidérée par quelques lâchages, revenue à Ouessant par raison, vexée d’y être et se croyant amoindrie par son entourage, elle végétait, d’aventure en aventure, dans le mépris de ses amies d’autrefois qui ne voyaient plus en elle qu’une mouliguen sans chic et sans crédit.

Et, justement, il retrouva Cocotte à Kerlan. Elle était arrivée tôt dans la maison Caïn, bien coiffée, avec ruban dans les cheveux, jupe de soie ; et un précieux corsage de mousseline blanche aux ajourés compliqués de dentelles lui donnait l’air d’avoir pensé, en tenue de cérémonie, présider à une réception de haut style.

Quand Le Lamber cogna à la porte, ce fut Cocotte qui se précipita pour lui ouvrir. Elle lui serra la main énergiquement et, malgré l’obscurité, Le Lamber vit bien qu’elle n’avait pas oublié les caresses aventurées d’un soir.

« Et voilà, précisément, ce qu’elle devra rayer de ses papiers », pensa Le Lamber en se jouant. Alors, il pénétra dans le logis.

Mme veuve Caïn et sa fille étaient assises de chaque côté d’une fenêtre où s’adossait la table, sous la lueur d’une lampe qu’attiédissait un abat-jour mauve. Dans la cheminée, un petit feu de mottes entretenait la chaleur d’une énorme marmite. La pièce était grande et spacieuse, fleurant le pitchpin goudronné, toute en meubles et panneaux de bois clair ou peint, ruisselants de propreté. Le Lamber entrait là pour la première fois. C’était, en somme, l’intérieur d’une chaumière cossue, à la mode d’Ouessant, mais cette femme vicieuse avait le génie de l’ordre et du confort.

La mère et la fille le reçurent avec un certain décorum. Pourtant, on s’apprivoisa vite. Aline avait tendu sa main, gravement. Et, pendant que sa mère et Cocotte parlaient, elle écoutait, sans rien dire, comme avec un peu d’indifférence.

« Elle veut continuer de m’ignorer », songea d’abord Le Lamber. Mais, à trois reprises, il surprit le regard d’Aline plongé sur lui. — Et chaque fois que leurs yeux se croisèrent, elle baissa les siens pour les réfugier dans l’ombre.

Mme Caïn et Cocotte servaient le thé et menaient la conversation. Or, la blonde Cocotte, visiblement, était débordée. Quelques épisodes peu avantageux pour sa gloire déchaînèrent le rire, habilement décochés par la maîtresse des lieux, et Cocotte, désormais réduite à se défendre, cessa les agaceries qu’elle n’avait point ménagées au seul invité mâle de cette réunion, et l’on sentit que la partie était perdue pour elle.

Le Lamber, rompu aux coutumes locales, se demandait comment allait finir la soirée. Cocotte, elle, se sauverait en courant. Mais on le retiendrait davantage, il en avait la conviction. Et alors, vers les minuit, quelques considérations seraient hasardées sur la situation lointaine de Kerlan, relativement au bourg. Mais, s’il cédait aux sollicitations, quelle conduite à tenir ? — Aline ou sa mère ?... Les deux à la fois, peut-être ?... Quand Cocotte s’esquiva, prétextant une affaire importante, il n’avait pas encore éclairci le problème.

Une chose avait troublé ses conjectures. C’était l’attitude distante et réservée d’Aline — un peu triste. Et le mystère de ce regard de langueur qui s’attachait à lui, chaque fois qu’il détournait les yeux pour parler à sa mère. Le Lamber pensa que dans cette petite tête énigmatique et réfléchie, il y avait peut-être de la honte, silencieuse, et le désespoir de ne pas mener sa vie librement. — Était-ce cela ? Mais, alors... toute la passion dont ses yeux étaient chargés ?

La soirée s’avançait. Le Lamber annonça qu’il allait prendre congé.

— Restez, lui murmura Mme Caïn, pendant qu’Aline s’était retirée pour aller puiser de l’eau. Mais il n’écoutait pas la dame. Instinctivement, il avait suivi des yeux cette petite poupée calme, au buste droit, au front pensif, qui avait l’air de regarder très loin, au-devant d’elle-même.

Aline s’était enfoncée dans la nuit et le vent venait de s’engouffrer par la porte avec une odeur saline et une plainte.

— Restez ! dit encore la veuve, et, se penchant vers lui, elle l’embrassa brusquement sur la bouche, de ses lèvres minces.

Mais il partit.


— A quoi penses-tu ? demanda-t-il, plusieurs jours après à Françoise.

Cependant, Françoise ne répondit pas.

Elle considérait la mer en souriant, debout, sur le seuil de sa porte. Elle souriait comme si elle avait trouvé dans les vagues lourdes et monotones quelques motifs de particulière gaîté.

Or, il parut à Le Lamber que cette gaîté était forcée.

Le soleil avait rougi tout le jour les pâturages de l’île et Le Lamber, oisif, avait prolongé tard son repos de l’après déjeuner. Éveillé, il avait trouvé Françoise au travail. Pieds nus, bras nus, tête nue, et vêtue seulement de sa chemise et de sa jupe, elle venait de passer de l’orge au tamis. Deux sacs, emplis jusqu’au bord et un tas de poussière attestaient son activité. Maintenant, elle respirait un peu, redressant son corps las d’être resté longtemps courbé, et elle semblait fière de sa tâche.

Le Lamber s’était assis sur une herbe pauvre, dans l’ombre légère du muretin et il bourrait sa pipe d’après la sieste.

— Dis-moi donc, réfléchit enfin Françoise, le champagne est bon, chez Mme Caïn ?

— Pourquoi cela ?

— Je sais que tu y es allé.

- J’ai accepté son invitation, c’est vrai, reconnut Le Lamber. Et après ?

— Et après ?... Après, c’est tout, dit Françoise, avec belle humeur et elle examina encore la mer en souriant, comme si elle y découvrait un prodigieux intérêt.

Le Lamber tirait sur sa pipe avec un flegme tout à fait étonnant. Lorsqu’il n’en n’obtint plus aucune fumée, il la secoua sur un bloc de granit pour en faire tomber les cendres. Et, sans perdre un instant, il l’emplit à nouveau de tabac. Françoise souriait toujours à la mer.

— Oh! Tu es libre, entièrement libre !... reprit-elle. Et c’est ce qu’il y a de délicieux, en vérité, dans notre amour, d’être libres et indépendants comme nous le sommes.

« Et souvent, je pense : « C’est drôle, demain, peut-être que nous ne nous connaîtrons plus, toi et moi... » Et, aujourd’hui je ne t’en aime que mieux. Pourquoi ? Voilà, qui dira jamais pourquoi ?

— Tu es sotte ! fit Le Lamber, en venant à elle. Et il l’enleva dans ses bras, tendrement, et il la fit sauter en l’air, deux ou trois fois, et il la berça comme on berce un enfant.

Françoise était grande et lourde, mais elle semblait une plume dans les bras puissants du jeune homme. Son cou libre s’appuyait sur l’épaule de Le Lamber, mollement et la tête, qui s’abandonnait, retombait, faisant jaillir la gorge ; ses cheveux châtains se répandaient en cascade.

D’habitude, quand il la prenait ainsi, elle riait, fière de la force du chéri de son cœur. Mais cette fois, elle attachait seulement sur lui un long regard sérieux. Si Le Lamber avait vu ce regard, il aurait dû se méfier. Mais il ne le vit même pas. Et l’eût-il vu, qu’il n’y eût pas attaché d’importance, car il aimait Françoise de toute la vigueur de son sang.

Et, à ce moment même, il pensait que personne au monde ne valait son amie.


Mais, quand il rencontra Aline, Caïn, trois jours après, dans la venelle solitaire qui grimpe au haut du bourg, par un soir de lune timide, l’occasion était tout à fait favorable pour oublier Françoise.

La jeune fille allait de son pas menu et ouaté, mystérieux. Toute droite, les épaules jetées en arrière, le front haut comme dans la fierté de son énigme impassible. Ils s’étaient heurtés nez à nez. Et bien qu’ils n’eussent pas échangé quatre mots de leur vie, ils s’étaient arrêtés comme s’ils s’étaient attendus.

Tout de suite, il s’approcha d’Aline plus près encore. Si près que le souffle froid d’Aline éventait curieusement la chair allumée de ses joues. Mais il ne commit pas la faute capitale. Il l’embrassa seulement avec discrétion, comme une idole, comme une de ces poupées infiniment fragiles et curieuses qu’il avait vues, sous des jours irréels, dans des pagodes d’Extrême-Orient.

La petite recula soudain. Dans l’ombre et le silence, Salomé Thorinn passait. Elle passait et elle les avait reconnus. Elle s’était éloignée en sifflant.

— Prenez garde à ma mère, dit Aline. Elle m’en veut à mort à cause de vous.

— À mort ?...

— Chut ! fit Aline.

— ...

Une cloche tinta.

Ils se séparèrent en posant tous les deux un doigt sur leurs lèvres.


Le lendemain, dans l’après—midi, un des gosses de la grande Angèle vint en courant jusqu’à la maison de Le Lamber. Il lui apportait une lettre. Le Lamber fit sauter l’enveloppe.

« Ce ne sera plus la peine que vous veniez à Kernas, maintenant. — Aline Caïn vous suffira.

Françoise C. »

Un tremblement nerveux secoua Le Lamber. Un coup de massue ne l’eût pas affecté davantage.

Il prit son chapeau et sortit au hasard, marchant à grandes enjambées, comme un fou. Et puis il se calma peu à peu. Et alors, il fut seulement triste — mais triste, triste... Pas une minute, il ne songea à aller supplier Françoise. Elle était la plus désintéressée mais la plus volontaire des îliennes. Il savait qu’elle ne reviendrait pas sur sa décision.

Non, il ne devait pas retourner à Kernas. Et il porta ses pas, sans y songer, vers Kergadou. Plus tard, quand il reprit le chemin de Lan Pol, Le Lamber aperçut Mme Caïn.

— Lisez ceci, ma vieille, dit-il simplement, en lui tendant le papier.

Mme Caïn mordit ses lèvres et blêmit sous l’insulte.

— Je savais qu’Aline vous aimait, répliqua-t-elle. Voilà maintenant la preuve que vous l’aimez aussi.

Et quand elle rentra chez elle, la veuve planta un couteau dans le dos de sa fille.


Pourtant, Aline ne mourut pas. Elle fut soignée deux mois chez les sœurs. Personne ne lui ayant jamais demandé rien sur sa blessure, elle n’en fournit aucune explication, étant une fille très réservée.

On pensa seulement dans l’île que c’était encore un coup des coloniaux. Mais, comme Mme Caïn n’avait déposé aucune plainte, nul ne s’en occupa.




UN SOUVENIR DU « VESPER »